Chapitre V

 

 

Le juge fit son entrée sans enthousiasme dans la salle d’audience. Les bruits des chaises tourmentées se firent entendre alors que le silence s’installait progressivement.

 

Assis sur la sienne, le Cavalier ne savait pas quoi faire. L’heure de sa déclaration allait arriver et il ne savait pas comment il la tournerait. Tout était contre lui, et il ne savait pas comment il pourrait, contre tous les indices qui prouvaient sa culpabilité, mentir et déclarer son innocence. Aussi surprenant que cela puisse paraître, rien n’avait été décidé avec son avocate, la maladroite. Alors qu’il était encore en train de réfléchir, une voix féroce le convoqua aux premiers rangs. « Vous allez témoigner sous serment », lança une voix venue de nulle part. En arrivant à la barre, ces mots sortirent de sa bouche comme de la fumée d’un feu :

 

« Christophe, 24 ans, comme vous le savez certainement. Je n’ai pas tué ces deux personnes. »

 

Il y eut un tumulte dans la salle, et le juge le dévisagea.

 

« Oui, vous avez bien entendu. J’ai 23 ans, je suis parti de mon lieu de naissance parce que je voulais voir la ville que la télévision me montrait. Je voulais savoir un peu plus de choses sur la réalité. Enfin, réalité, le mot est… je vais pas dire exagéré, mais c’est flou quand même. Mais je ne suis pas là pour faire de la philosophie, quoique ce serait bien utile à la plupart d’entre vous. »

 

Le juge le rappela à l’ordre en lui disant qu’il n’était pas là pour disserter, mais pour prouver sa très incertaine innocence.

 

« C’est vrai. Donc je me suis barré pour venir dans cette ville, et savoir ce qu’étaient les femmes. »

 

De nombreuses personnes dans l’assistance rougirent.

 

« Si on ne connaît pas les femmes, comment peut-on se dire qu’on connaît la réalité ? Il me fallait une expérience physique intense pour me rendre compte de mon existence. Je n’avais jamais couché avec personne jusqu’à la veille de la nuit où l’on m’arrêta. »

 

Le psychologue sourit, comme s’il était confirmé dans une de ses impressions.

 

« Le lendemain, au petit matin, en sortant de l’hôtel, le maquereau de la prostituée qui m’avait rendu le service de me dépuceler m’interpella discrètement dans la rue et me demanda pourquoi je me trimballais avec l’épée qui se trouve sur votre bureau, Monsieur le juge. Je lui expliquai que c’était le cadeau d’un vieillard que j’avais rencontré dans la montagne, ce que confirmera mon avocate. Je l’ai toujours sur moi depuis sa mort, en souvenir de son enseignement. »

 

« C’est un faux témoignage », intervint le procureur. « Du calme », répliqua le juge sans le regarder. « Poursuivez, jeune homme », ajouta-t-il d’un œil suspicieux.

 

« Je traînai toute l’après-midi avec ce type, qui me fit découvrir les sandwiches à la viande orientale, les sex-shops et les combats de rue entre mendiants de son quartier. Il me dit qu’il fallait protéger ces endroits et ces personnes, et que pour cette raison, l’organisation criminelle dont il faisait partie recrutait des jeunes gens de mon genre. »

 

L’avocate fronça les sourcils comme s’il mentait. Mais peut-être qu’il ne mentait pas… peut-être avait-il pris d’un coup conscience d’un autre moi évoluant dans une dimension parallèle, de ses activités, de son comportement, et qu’il exposait ça à la cour dans cette vie-là, en oubliant qu’il était dans ce monde et pas dans un autre… (eh eh, si je pars dans une approche de science-fiction comme celle-ci, comment peux-tu, lecteur, définir ce qu’est le mensonge ? tu es perdu… mais ne t’inquiètes pas. Nous allons rester bassement matérialistes et considérer comme Mme Raymond qu’effectivement, il ment… ah, sécurité ontologique minimale, quand tu nous tiens !).

 

« Je compris de suite quel était son but, et j’acceptai de le suivre chez son patron, un surnommé Œil de Bœuf, dont je fis rapidement la connaissance et qui me proposa l’hospitalité comme s’il avait senti de suite que je n’avais pas de toit, ce qui était le cas. J’étais plus ou moins désoeuvré. Je ne pouvais pas laisser passer l’occasion d’intégrer un groupe et de faire ma vie en son sein. Il me montra mon room. J’eus soudain envie de retrouver la petite nana sympathique, et je demandai à mes nouveaux patrons si j’avais l’autorisation d’aller la voir un peu ; ils me l’accordèrent, à la condition que je revienne vers 21 heures. Il était 17 heures 30. Je pris mon épée et partis la rejoindre dans ses quartiers. Je fis un projet pendant la route. En fait, je m’étais rendu compte qu’elle me plaisait beaucoup, et je nourrissais l’espoir de la ramener avec moi et de demander à son maquereau si je pouvais me la garder pour moi. Et en échange, je rabattrais d’autres filles pour son compte. »

 

« Ca ne vous posait aucun problème moral ? », interrogea le procureur sans oublier qu’il pensait que l’accusé mentait depuis le début.

 

« Non, pas vraiment. Elle me plaisait, et j’avais une survie à assurer. J’étais engagé parmi eux, il fallait suivre leurs règles. C’est idem lorsque vous rentrez dans une compagnie d’assurances. Vous savez que vous êtes un escroc, mais il vous faut bien manger. Mais laissez-moi continuer. J’arrivai chez elle, je la caressai comme si on ne s’était pas vus depuis un an, et elle me tailla une pipe comme on ne vous en a jamais sûrement taillé, monsieur le procureur. »

 

Un brouhaha immense gagna la salle. Le procureur brutalisa le Cavalier des yeux et aboya : « Arrêtez de dire des bêtises et revenez à l’essentiel ! » Le Cavalier lança un sourire de vainqueur à l’assistance, puis se calma.

 

« Bon, d’accord. Je continue. Après ces ébats, que la pudeur de Monsieur le procureur m’empêche de raconter en détail, au détriment du bon plaisir de l’assistance, on eut une longue conversation, au bout de laquelle, malgré tous mes arguments et mes raisons, elle refusa de venir avec moi en prétextant que tout ce qu’elle savait faire, c’est vendre son corps. J’étais largement déçu, car je voyais en elle plus de qualités qu’elle n’en suspectait. Je regardai ma montre ; 20h30, il était l’heure de rentrer. Peut-être qu’elle réfléchirait un peu plus ces prochains jours, et que je trouverais les mots pour la convaincre. Enfin… »

 

Il leva ses yeux et les dirigea vers le plafond, comme s’il croyait vraiment à ce qu’il était en train de raconter. Etrangement, il ne sentait pas le mensonge dans sa bouche, il avait l’impression de dire un peu sa vérité. Il poussa un soupir. Ses yeux faillirent un instant se tremper. Le juge soudain se permit un doute, non sur sa culpabilité, qui était avérée, mais par rapport à sa santé mentale.

 

« Et je rentrai alors au repère de mes nouveaux amis, avec dans le cœur un immense espoir. C’était peut-être illégal, tout ça, mais j’allais enfin refaire ma vie. Et puis, en ouvrant la porte, un spectacle horrible se présenta devant moi. Des corps décharnés de partout, du sang, des entrailles… Je surmontais mon dégoût pour aller voir ce qui s’était passé dans le hall, difficilement. Je traînais mon épée par terre. Quand j’aperçus mon nouveau patron éventré au milieu d’autres cadavres, je m’enfui sous le choc. J’errai dans la ville, accablé de dégoût. Je sentais dans ma tête un début de désespoir. »

 

Soudain, le procureur se dressa et lança comme une flèche : « Et alors, vous êtes rentré chez vous, dans ce modeste appartement que vous louez, hein ? »

Le Cavalier paniqua. Il poussa un hurlement de dément, se retourna vers son avocate et se jeta dans ses bras comme si elle était sa mère. Il murmura discrètement à son cou : « jouez le jeu ». Sans se trahir, elle apposa ses mains sur le dos de son client et le caressa. Deux policiers vinrent alors saisir le Cavalier et le traînèrent hors de la salle d’audience. La déposition et l’identité du témoin surprise lui échappèrent. On le garda en observation jusqu’à la fin du procès proprement dit, et on ne le ramena en salle d’audience qu’après s’être assuré qu’il fut calmé.

Le juge l’observa un long moment lorsqu’il fut à la barre, comme pour être sûr que la sentence qu’il allait prononcer n’allait pas provoquer chez lui un effondrement général. Le Cavalier se montra assez stable pour qu’il pût prononcer : « Vous êtes reconnu coupable d’homicide involontaire sur vingt-deux personnes, dont notre ancien Ministre de l’Education. La cour estime que vous souffrez de psychoses graves, ce qu’ont confirmé les témoignages et le plaidoyer de votre avocate. Vous êtes néanmoins condamné à 35 années de détention ferme, et devrez occuper deux tiers de votre temps au service psychiatrique de votre pénitencier. Vous comprendrez que vous représentez un danger pour la population, et qu’en conséquence, vous devez en être écarté. » Le Cavalier hocha la tête en mimant la résignation. Il sortit en regardant les caméras d’un air maussade. Au moment où il s’infiltra sans résistance dans le fourgon de police, Mme Raymond lui glissa à l’oreille : « Qui est la mauvaise avocate, maintenant ? » Ce fut comme s’il n’entendit rien. Il commençait déjà à être absorbé dans ses pensées.

 

Il avait su tirer le meilleur d’une situation qu’il avait involontairement créée, en suivant une intuition sortie de nulle part, en essayant de sauver sa peau par le mensonge, comme n’importe quel être humain l’aurait fait si sa situation était menacée à ce point. Il avait peut-être vraiment succombé à la folie en mentant de cette sorte, sans honte ni pudeur. Après tout, elle le guettait, il en était conscient ; un jour serait venu où il aurait cessé de réfléchir, où son cerveau aurait saturé, où il aurait eu besoin de se détendre un peu, mais où, obsédé par ses thèmes de prédilection, sa recherche, il ne serait pas parvenu à s’en dépêtrer. Et si, effectivement, c’était ce qui lui était arrivé ? D’un coup, les mots lui parvenaient. Il avait compris, seul. Et merde aux psychiatres. Il ne savait pas quel serait son futur après 35 ans de prison et de fausse guérison planifiée au jour le jour… il sortirait avec une petite formation assurée par le service du pénitencier, la cinquantaine passée. Et on lui dirait « trop vieux, mon pote », si tant est qu’on parle de cette façon à un déjà vieillard. Il se sentit rassuré à l’idée qu’il pensait encore avec son langage de jeune homme, puis attristé à celle qu’il allait le faire entre les mêmes quatre murs grisâtres chaque jour, et qu’il n’allait jamais en sortir.

 

En revenant à la prison, il se retrouva seul dans sa cellule. Où était passé Virginie ? Pour une fois qu’il avait des choses à lui raconter… Enfin, non, ce n’était pas ça, c’était simplement qu’ils avaient brisé la glace et qu’ils se parlaient comme deux êtres sociables. Quand il y repensait, c’était assez incroyable. Ils ne s’étaient jamais rien dits, et là d’un coup, ça s’était débloqué comme par enchantement. Enchantement ? Ce mot-là ne pouvait être de lui. Il y avait sûrement quelque chose de plus rationnel derrière tout ça.

 

Un chahut de verrou vint mettre fin à ses réflexions. « Réveille-toi ! Je ne savais pas que des gens pouvaient s’inquiéter pour toi. Allez, debout ! » Le Cavalier se demandait lui aussi qui pouvait venir lui rendre visite. Il suivit le geôlier comme un automate à travers les couloirs de la prison. On le déposa dans une salle qu’il n’avait pas encore vue jusque là. Au fond, il remarqua une vitre derrière laquelle était assis un jeune homme portant des lunettes. Il alla s’adresser spontanément à lui : « Oui ? » « C’est vous, Christophe Frank ? » « Oui. » « Voici une lettre arrivée hier matin. Veuillez signer ici. » En échange de sa signature, il reçut une enveloppe épaisse, alourdie par le poids de nombreux mots. Il fixa l’employé dans l’attente d’une réplique. « C’est bon, vous pouvez retourner dans votre cellule », expédia-t-il. Il fit demi-tour, remarqua le geôlier qui l’attendait au loin, et ils se réaccompagnèrent l’un l’autre vers leurs lieux de routine.

 

Sur sa couche, le Cavalier, curieux de connaître l’identité de son expéditeur, dénuda la lettre délicatement. Rien qu’à la texture du papier, il sut. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas eu de nouvelles d’eux. Il n’avait même pas pensé qu’ils seraient malheureux lorsqu’il avait quitté le village sans demander l’avis de personne. Il reconnaissait l’écriture de sa mère :

 

« Christophe, moi et ton père venons de te voir à la télévision. Nous n’arrivons pas à nous rendre compte que notre fils ait pu assassiner 22 personnes. Une seule, déjà, cela aurait été difficile à réaliser. Mais 22 ! Et parmi eux, tu es le meurtrier d’un Ministre d’Etat, te rends-tu compte, mon fils ? »

 

Sa mère avait le don de dramatiser les choses à l’extrême. Je passerai au lecteur le reste de son courrier ; elle ne pouvait s’empêcher toutes les deux lignes d’en rajouter sur l’horreur que lui inspirait les actes de son fils, comme s’il allait forcément récidiver. Il comprit qu’aux yeux de ses parents, en tout cas de sa mère, il resterait à tout jamais un meurtrier. En lisant ses derniers mots, il se rendait compte qu’il n’était plus son fils. Pour autant, et c’était ça le plus terrible, il sentait une amertume terrible derrière tout ça. En fait, c’était comme si ses parents essayaient d’écrire à leur fils, tout en croyant dur comme fer qu’ils écrivaient à un meurtrier irrécupérable. Lorsqu’il comprit, le Cavalier sentit comme un nœud autour de sa gorge, lequel obstruait irrémédiablement les veines qui liaient son cerveau à son cœur. Son cerveau, pris comme dans un étau, chauffait dangereusement. Ses paupières se mouillèrent. Il porta ses mains à ses yeux. Sur le bout de ses doigts coulait une goutte de sang d’un rouge obscur. Sa bouche puis son costume devinrent humides. Cinq secondes plus tard, le nœud autour de son cou était défait, et son torse, froid et aride. Il baissa les yeux et vit sur son corps nu, comme autant de ruines glorieuses, des petits fleuves asséchés de sang descendre de son cou et échouer dans son nombril. Il observa sa face délivrer un sourire intense. Ses yeux brillaient dans le noir de sa chambre d’enfant. Ses pieds en avançant reproduisaient les craquements que le vent extrayait des murs fragiles de la maison. Il se rapprocha lentement de la fenêtre et observa à travers elle de sombres nuages se faufiler entre la Lune et les étoiles ; alors, une main vint se placer dans la sienne. Il amena ses yeux vers la petite fille.

C’était Virginie.

 

« J’étais avec mon avocat », dit-elle spontanément, comme si elle devait une justification au Cavalier.

 

(fin du Chapitre V)

 

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