Chapitre III
Le procès eut lieu expéditivement. Le ministre de l’Education revint d’entre les morts pour l’enfoncer au tribunal entre deux regards innocemment complices adressés à Œil de Bœuf, son ami d’enfance.
Le Cavalier Blanc fut pendu au petit matin.
Puis il se réveilla, et lorsque ses yeux furent tout à fait ouverts, il observa sans passion les barreaux qui se dressaient devant lui. Ben ouais, il était en prison. Ce moment dura une éternité. Prisonnier de son passé, prisonnier de ses actes, de ses souvenirs, de son identité, il sentait dans sa cellule tout le poids de ses pensées antérieures s’accumuler sur sa chair morte. Et le poids de la morale aussi. Mais si c’était à refaire, il le tuerait de nouveau. C’était le prix à payer pour le changement. Le changement qu’il désirait, peut-être, pour les autres, mais pour lui, plus certainement. Le Bien, c’était le sien, c’était sa conception qu’il en défendait, ça il l’avait compris de suite après les homicides… mais pourquoi s’acharnait-il à lutter sous le regard des autres et avec eux ? Que recherchait-il ? Y avait-il quelque chose de plus profond derrière sa conduite et ses pensées ? Lui seul pouvait le découvrir ; contrairement à d’autres, non seulement il savait s’affronter lui-même, il savait regarder au plus profond de ses entrailles et découvrir ce qui clochait, mais il connaissait ses particularités, il était sûr d’elles, elles étaient inaccessibles aux autres. Le travail serait long, mais les forts n’ont pas besoin d’aide. La psychothérapie, c’était aussi un truc de ploucs.
Bientôt, le geôlier vint ouvrir la porte bruyamment, sans se soucier du fracas produit par la friction de la clé avec la serrure. « Allez, debout, tu dois aller bouffer, et après, t’as rendez-vous avec ton avocat. » « Mon avocat, quel avocat ? » « Mme Raymond. De toute façon, ça sert à rien, crapule. T’es déjà bon pour la prison à perpétuité. »
Cet avocat, il l’avait eu grâce à la magnifique loi imposant un avocat d’office, gratuit, aux accusés en vigueur dans le pays, il n’aurait jamais eu les moyens de se le payer lui-même. Cet avocat, c’était le fruit des efforts sociaux (pfff… qu’est-ce qu’il faut pas écrire… désolé pour le jeu de mots, mais je ne pouvais pas m’en empêcher). Elle était là en face de lui, cette avocate réputée incompétente qui avait fait rire tout le monde avec sa stratégie de défense lors du fameux procès Diane où elle aurait dû prouver sans mal l’innocence de son client et où elle s’empêtra dans son argumentation. Elle avait 56 ans, beaucoup de plaidoyers derrière elle, où se trouvaient beaucoup de mauvais, et souvent de fatals. Il était cuit, la prison à perpétuité assurée.
« Mme Raymond : Ne vous inquiétez pas, je vais vous éviter la prison à perpétuité.
Cavalier : Ah… ça me fait plaisir d’entendre ça. Qu’est-ce que vous avez à la place ?
Mme Raymond : Ne vous moquez pas de moi. Je connais mon métier, je suis sûre que je peux faire écourter votre peine. 30 ans de réclusion criminelle, cela me semble être un objectif réalisable si vous me parlez franchement des raisons pour lesquelles vous avez accompli ces homicides.
Cavalier : Là, c’est vous qui vous foutez de moi. Je suis foutu d’avance, j’ai vu votre CV à la télévision l’an passé, ce n’était pas drôle pour ce pauvre type. Non ! Pas la peine, je sais déjà à quoi m’attendre. J’ai déjà renoncé à ma liberté, j’ai tout abandonné, et de toute façon, même si vous faisiez tomber ma condamnation à 30 ans, quel intérêt ? On me retire déjà le droit de vivre ma jeunesse comme je devais la vivre.
Mme Raymond : Vous vous l’êtes retiré tout seul. C’est la première fois que j’entends un truc pareil ! Vous êtes un criminel et on vous a attrapé sur le vif. Vous n’avez pas tué n’importe qui. Et vous vous plaignez de voir votre vie foutue en l’air ! Pensez aux gamines du Ministre, vous pensez pas qu’elles préfèreraient avoir leur père avec eux ? Vous débutez bien mal jeune homme. Quant à ma réputation, je fais ce que je peux pour la recouvrer, pour lui redonner son lustre d’antan… A votre âge, lorsque je débutais dans le métier, j’étais considérée comme un ténor du barreau. Ma série de maladresses je ne la dois qu’à… je ne devrais pas en parler.
Cavalier : Et pourquoi donc ? Dîtes-moi, ça m’intéresse.
Mme Raymond : Jeune homme, qui est accusé ici ? Nous n’avons pas de temps à perdre. Si je dois vous éviter la perpétuité, il faut se presser. Alors ?
Cavalier : Alors… cette série de maladresses, vous la devez à quoi ?
Mme Raymond : Cela ne vous regarde pas. Alors, ces meurtres ? Pourquoi ? »
Elle tapa fort du poing sur la table, et notre Héros la dévisagea orgueilleusement. Un silence banalement glacial emplissait la salle.
« Cavalier : Qu’est-ce que foutaient ensemble ce Ministre et cette crapule de mafieux ensemble, je vous le demande…
Mme Raymond : Vous faites partie d’une organisation terroriste, très bien.
Cavalier : Non, du tout. J’agissais seul, absolument seul. »
Et sur ces mots, les questions et les réponses s’enchaînèrent jusqu’à dévoiler entièrement aux oreilles de l’avocate l’histoire absolument fantasque et ridicule du Cavalier Blanc. Une semaine à parler, et tout fut dit. Elle savait désormais.
Pendant cette semaine de confessions, le Cavalier s’acclimata à la prison sans mal. Dans le pays où il vivait, les lois régissant les pénitenciers étaient on ne peut plus permissives ou évoluées, selon le point de vue duquel on se place. En effet, les pénitenciers étaient mixtes, et il était d’usage afin d’adoucir les mœurs des prisonniers que furent placées dans les mêmes cellules deux individus partageant une orientation sexuelle commune. Il était bien entendu espéré que les colocataires de la cellule partagent une certaine intimité, ce qui permettrait de limiter les violences au sein de la prison. Lors des arrivages de nouveaux habitants, et ce afin d’éviter toute jalousie, les prisonniers, regroupés par motifs de détention, étaient invités dans les cantines le lendemain de leur incarcération, et désignaient aux officiels le surlendemain (et le plus souvent, conjointement ; ce qui montrait la réussite du système) le nom de leur compagne ou compagnon de cellule. Ce dispositif était connu de la majorité des citoyens du pays, y compris et surtout des criminels et délinquants. Les organisations criminelles, au nez et à la barbe du gouvernement, avaient compris que le recrutement d’éléments était facilité par ce procédé ; ils le détournèrent en envoyant volontairement certains de leurs membres en prison pour des peines mineures et ceux-ci, une fois sortis, ramenaient dans 60% des cas leurs nouvelles compagnes avec eux dans leur ancienne vie. Bref, tout cet arrangement ramena la paix dans les prisons, mais contribua, en plus de la situation économique déclinante, à accroître une anomie préoccupante dans les espaces publics et les quartiers pauvres. Mais pour en revenir à nos moutons d’avant cette longue parenthèse, le Cavalier Blanc, peu accoutumé au dialogue avec les femmes (on aura l’occasion d’en reparler), se trouva à table avec une criminelle aussi timide que lui, et les deux choisirent par commodité de cohabiter. Ils n’eurent pas besoin de discuter longtemps ; au fond, pour eux deux, ce choix n’avait aucune importance. Ils s’étaient retrouvés l’un à côté de l’autre à table sans le vouloir, simplement poussés par les mouvements des autres prisonniers qui, eux, se cherchaient activement un conjoint. Puisque la règle imposât qu’on fut deux, il fallait bien la suivre. Il fut convenu : pas de sexe, peu de discussions hormis de simple courtoisie et le ménage (entretien de la cellule, lavage du linge) assuré à tour de rôle une semaine sur deux. Tous deux ignoraient combien de temps ils allaient être obligés à vivre ensemble ; tous deux attendaient leurs procès.
En allant s’inscrire, le Cavalier l’entendit prononcer son prénom : Virginie, et lut fugacement sur le registre qu’elle avait son âge à six mois près ; lui était né pendant l’hiver, elle pendant l’été chaud qui le suivit. Elle l’écouta aussi décliner son identité, sans aucune curiosité.
Honnêtement, elle était jolie. Son visage rond et plein de grâce enfantine ne laissait pas présager qu’elle eût pu accomplir des crimes aussi graves que ceux du Cavalier Blanc. Le corps aux formes assurées qui portait sa tête comme si elle en était indépendante aurait pu faire craquer plus d’un homme si la mode n’eut pas été aux femmes longilignes. Notre Héros, lui, n’en avait rien à branler. Elle était là, et ça allait lui enlever une bonne moitié des corvées routinières. De son côté, elle pensait quasiment la même chose, à la nuance près qu’elle était intriguée par son accoutrement on ne peut plus inhabituel (c’est le même depuis qu’il a quitté le Maître Ascète, je te le rappelle ; je sais, ses vêtements ont besoin d’un bon tour en machine… et lui, d’une bonne douche… mais t’inquiètes pas, ça va venir).
Ca vient de suite d’ailleurs, sauf qu’il y est allé avec elle parce qu’ils n’ont pas pu retenir leurs ardeurs respectives et se sont envoyés en l’air à la première occasion (je sais que t’en as envie, tu ne continues pas de lire pour rien, mais je vais te décevoir ; pendant cette première semaine de vie en commun et jusqu’à bien après, le contrat fut respecté à la lettre et rien ne se passa entre lui et elle… mais l’important n’est-il pas, comme toi et moi le subodorons, qu’il va se passer des choses ensuite ? ne nous inquiétons pas outre mesure, toi et moi en serons informés en temps voulu).
Six semaines passèrent. Le procès du Cavalier approchait et les réunions avec Mme Raymond s’étaient multipliées. Une certaine complicité était née entre lui et son avocate. Le Cavalier parlait avec aisance de son passé... il était évident pour elle qu’il attendait quelque chose en retour, des confessions peut-être… mais ça avançait, c’était tout ce qui comptait. Elle était désormais suffisamment avertie des expériences de son client pour commencer à interroger son identité en se basant sur les régularités de son histoire. Elle avait des doutes sérieux sur sa santé mentale, tout en lui reconnaissant une aptitude à l’auto-analyse et au recul, une sorte d’intelligence de soi très rare, dont elle était un peu jalouse d’ailleurs. Plaider l’irresponsabilité, la folie du Cavalier était une solution non seulement pour lui éviter la prison à perpétuité, mais aussi pour lui permettre éventuellement de guérir et de se réinsérer, dans le cas où il serait reconnu comme aliéné. Il y avait quelque chose d’attachant chez cet adolescent obstinément idéaliste, mais aussi d’extrêmement inquiétant. Elle se devait de poursuivre ses investigations sur lui et essayait d’approfondir les discussions, qui parfois prenaient un tour quasiment philosophique. L’échange que nous allons rapporter eut lieu une semaine avant le procès. Elle fit une tentative en agressant le Cavalier, et cela se révéla fructueux :
« Mme Raymond : Je trouve votre histoire finalement absolument ridicule, vous me semblez y jouer le rôle que tout vous destinait à adopter. L’école, le petit village traditionnel, votre ’’Maître’’ perdu dans la montagne… on se croirait dans un livre pour enfants attardés. Si on laisse à part le caractère fantasque de vos ’’aventures’’, vous êtes d’une prévisibilité qui se révèle abrutissante en fin de compte.
Cavalier : Mais c’est comme ça que ça s’est passé. Et effectivement, tout ceci était absolument prévisible, vous croyez que je n’en ai pas conscience ?
Mme Raymond : Quand en avez-vous pris conscience ?
Cavalier : Après les homicides…
Mme Raymond : La révélation dans l’action, je vois…
Cavalier : Oui, d’une certaine manière, je n’ai su qui j’étais que quand je me suis mis à agir. Mais en même temps, j’ai toujours été très sûr de moi, j’ai toujours su ce que je voulais, quels étaient mes objectifs, vaguement et précisément à la fois, je n’en sais rien… mais j’avais des buts, cela était clair, je cherchais en moi les mots pour les exprimer, sans voir que les autres pourraient m’y aider… voire même que c’était peut-être eux qui en étaient à l’origine. Je crois que c’est toujours ça qui m’a dérangé, admettre que ce sont les autres qui ont forgé mes buts, qui m’ont forgé, que je ne suis rien, que je ne suis qu’un creux, un réceptacle inoffensif… je ne veux pas être inoffensif.
Mme Raymond : Qui alors a fait de vous un meurtrier ? Qui a révélé en vous ces pulsions agressives ?
Cavalier : Je… je n’en sais rien. Mon Maître, il me disait « agis », il ne m’incitait pas à la violence, mais à la défense. On pourrait dire « mais c’est parce qu’il est jeune et immature »… mais pourquoi alors la jeunesse disposerait-elle à la violence ? Surtout que je ne passais pas énormément de temps avec les autres jeunes du village, sauf pour les insulter ou leur montrer quelques gestes de mépris dont je me rends compte maintenant qu’ils étaient d’une exécution souvent facile, et parfois injustifiée. Cette émulation entre nous… je ne la comprenais pas, je ne savais pas d’où elle sortait. Je n’ai jamais voulu me battre, enfant, je le faisais rarement. Ca m’est venu qu’à l’adolescence. L’exemple du Maître, je voulais réellement le suivre là où les autres l’adoptaient par simple référence, parce que ça leur paraissait bien d’être comme Lui. Moi, je voyais la grandeur de son geste, eux ne l’apercevaient même pas. Je… je ne sais pas.
Mme Raymond : Donc vous êtes le Maître ?
Cavalier : Quoi ?
Mme Raymond : Vous n’êtes que sa copie conforme. Vous avez suivi son enseignement, vous l’avez appliqué…
Cavalier : Mais… non… je ne l’ai pas appliqué… ou alors j’ai appliqué ma réinterprétation de ses leçons… Mais ma réinterprétation, elle vient d’un code ou d’une violence, ou de je ne sais quoi, j’en sais rien… Où est-ce que vous voulez m’amener ?
Mme Raymond : Je veux que vous sachiez qui vous êtes, si ce n’est pas trop vous demander.
Cavalier : Ce n’est pas trop me demander ! Je sais qui je suis, je suis le Cavalier Blanc, je suis pur, vertueux, je défends l’opprimé contre l’oppresseur, le Bien contre le Mal…
Mme Raymond : Votre Bien contre votre Mal… vous le savez, ça, au fond de vous, parce que malgré votre dédain pour le monde extérieur, vous respectez profondément ce qui vous entoure.
Cavalier : Non, je ne le respecte plus, je le respectais enfant. Je veux que tout ça change.
Mme Raymond : Non, vous voulez simplement que cela redevienne comme avant.
Cavalier : Allez vous faire foutre ! Je veux que les choses évoluent, je veux que tout le monde y participe, ça je l’ai compris, je ne suis pas seul, mais ce que dont je suis sûr, c’est que le Bien que je défends, c’est le même que celui des autres !
Mme Raymond : Alors, il faut que vous admettiez que vous n’êtes qu’une coquille vide, ce réceptacle inoffensif prêt à tout avaler. C’est ce que vous êtes ?
Cavalier : NON ! Ce n’est pas ce que je suis ! C’est ce que sont les autres ! »
Après avoir prononcé ces mots, le Cavalier comprit qu’il péchait par orgueil… Mme Raymond déclara que la réunion était terminée, et il regagna sa cellule, traîné par le garde comme un pantin désarticulé, sans fierté aucune, sauf peut-être celle d’avoir compris. Mais cette fierté-là, pensa-t-il en regagnant sa couche, elle n’était pas suffisante. Il lui fallait plus.
Virginie, posée sur son lit dans l’attente du déjeuner, le salua sans enthousiasme. Il ne la remarqua pas, et plongea plus profondément encore dans ses pensées : si tout le monde défend le même Bien, alors qui en est à l’origine ? Le premier homme ? Il aurait sorti toute cette morale de cette expérience solitaire ? Mais non... quelle connerie… Il y a forcément eu plusieurs êtres à la fois, sinon aucune reproduction de l’espèce n’aurait été possible… Une idée étrange, comme émergeant de son moi enfant, lui vint à l’esprit : les premiers hommes, ils étaient violents… ils ont assuré la survie de l’espèce malgré eux en violant les premières femmes. Et la violence engendre la civilisation à long terme alors. La violence serait évacuée dans un premier temps par le nombre afin d’assurer la survie de l’espèce, mais dans un second temps, le nombre créerait la violence quand les conditions de vie deviendraient trop dures. Mais non… les conditions de vie elles étaient bien à notre époque, simplement personne ne voulait rien partager… Incompréhensible ! Tout ça devenait trop compliqué pour sa petite tête d’un coup. Mais une impression flottait, elle le narguait encore de sa hauteur, mais un temps viendrait où il saurait l’attraper. Virginie, qui avait passé son temps à le regarder cogiter en se demandant ce qu’il pouvait bien penser, vint s’asseoir à ses côtés, et lui tapa doucement sur la tête :
« Virginie : Qu’est-ce qui se passe là-dedans ? Je savais que t’étais fou… Tu m’as même pas répondu quand je t’ai salué. T’as oublié nos règles ?
Cavalier : Quoi ? Non. J’ai juste… Non, j’ai pas oublié.
Virginie : Bon. »
Elle regagna son coin.
Jusqu’au mercredi suivant, jour du début du procès du Cavalier, la vie de la prison se poursuivit au rythme des réflexions solitaires du Cavalier, des repas solitaires du Cavalier, et des nuits solitaires du Cavalier. La criminelle qui partageait discrètement sa chambre partageait aussi discrètement sa solitude, tout en se sentant de plus en plus seule.
(fin du Chapitre III)