Chapitre II

 

 

Faire le bien nécessite de faire le mal. La conviction par la parole est une pratique essentielle de la vie dans nos contrées ; sans elle, beaucoup de systèmes n’auraient existé… et beaucoup de révolutions n’auraient eu lieu. Si tu veux convaincre quelqu’un de quelque chose que tu crois meilleur que ce qu’il pense, tu lui fais violence, tu l’obliges à remettre ses principes en cause, quelque soit la grandeur des tiens. Quand tu essaies d’y parvenir par la force, cela est pire encore. C’est ce qu’a tenté le Cavalier Blanc dans la suite de son aventure.

 

Lorsqu’il parvint aux portes du repaire d’Œil de Bœuf, en provenance du petit logement de banlieue qu’il s’était trouvé à son arrivée en ville, il y alla franco. Il défonça les portes à coups de pieds. De suite, les sbires de son ennemi, à peu près quarante types munis de revolver et défoncés au crack, se pressèrent en masse contre lui. « Mais qui est ce type ? », demanda l’un d’entre eux (question purement rhétorique, évidemment).

Notre héros sortit de son étui l’épée forgée par son Maître et trancha dans le vif. C’était la première fois qu’il testait son arme en situation réelle. Et putain, qu’est-ce que ça marchait bien ! Il enfonçait sa lame dans les ventres d’une dizaine de sous-fifres et en sortait des kilomètres d’intestins dont il décorait sans vergogne le hall d’entrée du repaire. Les intestins pendaient comme des confettis aux quatre coins de la pièce, notamment sur l’escalier qui menait à la salle principale où se trouvait le chef et d’où descendait maintenant une vingtaine de gars décidés à venger leurs potes, qui n’avaient même pas eu le temps de dégainer leurs flingues. Comme l’escalier était marron, sculpté à l’évidence avec tendresse par des artisans chevronnés dans un bois impeccable, ça faisait pas trop mal d’un point de vue esthétique, surtout si on a des tendances scatophiles marquées (je te rassure : moi non plus, ce n’est pas mon cas).

 

Notre héros essuya quelques balles qui ne salopèrent pas trop son joli costume blanc. De toute façon, il était tellement rompu à la technique du combat (de tous les combats), que ça lui faisait littéralement pas mal. En fait, il ne ressentait rien du tout. Il était totalement invincible, et sentit qu’il n’aurait pas besoin comme les autres héros qui l’avaient précédé de se dépasser pour tuer le méchant. Cette résistance à toute épreuve n’autorisait aucun suspens quant à l’issue du combat, mais beaucoup quant à son exécution. Les types qu’il déchirait les uns après les autres le savaient, ils allaient se faire couper en petits morceaux pour l’honneur. L’un d’eux, dont la taille atteignait 1 mètre 70, finit tranché en quinze petits morceaux de 11,3 centimètres chacun. Un autre eut les deux oreilles coupées, les deux yeux crevés et les jambes découpées en rondelles comme du jambon d’une certaine marque. Le dernier des 20 fous qui s’étaient livrés, croyaient-ils, au combat, mais effectivement, à un certain trépas, fut tranché en deux sur la longueur de son corps. Si on en avait la force, on pouvait admirer, symétriquement et délicatement découpé en deux parties distinctes, les parties intérieures de son anatomie. N’importe quel chirurgien aurait apprécié d’étudier le système digestif d’un être humain dans de telles conditions. Le corps était découpé avec une telle précision qu’il aurait pu être livré à des scientifiques pour faire de la recherche fondamentale. Plus besoin d’effectuer des coloscopies sur des malades récalcitrants. Le Cavalier Blanc s’occupait de tout, et pour le Bien de l’Humanité en plus.

 

Il lui fallait maintenant monter à l’étage où l’attendraient sans doute Œil de Bœuf et ses dix derniers compagnons. Il s’aventura sur l’escalier lentement, poussant les morceaux de chair et évitant les flaques de sang trop profondes, silencieusement, sans un bruit. Chaque marche atteinte signifiait l’avènement prochain d’un Règne Nouveau, celui du Bien, des Principes Elémentaires que les hommes comme Œil de Bœuf avaient bafoués. Alors qu’il s’apprêtait à poser ses pieds sur la moquette luxueuse du 1er étage de l’immeuble, il reconnut une voix familière.

Elle disait : « Œil de Bœuf, c’est quoi ce bordel ? Et tes hommes, qu’est-ce qu’ils foutent ? »

Qui cela pouvait-il bien être ? Il fouilla dans sa mémoire, il sentait que c’était une sensation de sa prime enfance qui revenait. Mais il n’était pas sûr de son souvenir. Il pénétra dans la salle.

 

Ce fut une surprise, bien qu’objectivement, il aurait pu, il aurait dû même s’y attendre.

Assis sur un siège autour d’une table où étaient réunis Œil de Bœuf et ses dix principaux compères, le Ministre de l’Education portait sur son visage une angoisse irrésistible. Ce type, pensa le Cavalier, il l’avait vu à la télé, lorsqu’il avait cinq ans, promettant de construire des écoles et de former les jeunes à la citoyenneté, d’en faire des personnes actives, responsables, intéressées à la vie de la Cité. Par sa présence, il contredisait tout son joli programme. Il cautionnait l’abrutissement des masses par la drogue et le jeu ; il laissait une poignée de connards jeter des individus normalement libres dans l’enfer de la prostitution et du crime. Son sort se décida vite dans la tête du Cavalier : il ne sortirait pas vivant de cet immeuble. Toutes les bonnes valeurs qu’on lui avait mis dans la tête, cette pureté de corps et d’esprit qu’en tant qu’individu, il était censé partager avec la société qui l’entourait, dont il savait qu’elle avait pour but de pérenniser l’existence de l’Humanité, de la rendre immortelle, de lui assurer la survie que la Nature lui refusait, cette Humanité qui ne devait pas s’éteindre un jour avec le dernier de ses représentants à court de forces, qui devait triompher de tous les obstacles que lui imposaient le temps et l’espace… tout ça, c’était du flan. Il ne comprenait plus rien du tout, sauf qu’il devait défoncer tous ces pédés.

 

Il s’abandonna à ses pulsions les plus obscures, dégaina son épée et trancha en deux temps trois mouvements les têtes des dix enculés à la botte d’Œil de Bœuf. Elles se dispersèrent toutes sur la table. Le Cavalier Blanc sauta de façon prodigieuse et vint se dresser sur deux d’entre elles, qu’il écrasa de son poids en en exprimant le liquide cervical. Les deux derniers complices, encore attablés, s’observaient avec crainte et résignation. « Alors, bande de chiens ? Qu’est-ce que vous foutez ensemble ? », lança le Cavalier Blanc sur un ton de défi. Bien entendu, les deux autres ne purent répondre. Après tout, il n’y avait rien à dire. Ils avaient été pris les mains dans le sac. Mais qui pouvait être cet énergumène qui les menaçait de mort ? « Qui es-tu ? », demanda Œil de Bœuf, comme s’il était en position favorable pour poser les questions. « Je suis le Cavalier Blanc », répondit le Cavalier Blanc comme s’il était en position favorable pour y répondre. « Et je suis venu venger les pauvres gens à qui tu fais du mal. » « A qui je fais du mal ? » « Oui, en revendant ta cochonnerie de poudre, en prostituant de braves filles, et j’en passe… Tu es un chien, tu n’as rien à faire avec les hommes ! Quant à toi, qui te fait passer pour honorable, tu n’es qu’un… qu’un… » Il était inqualifiable… enfin non, car si on prend en compte la structure de la phrase de notre héros, où celui-ci peinait à trouver un substantif approprié pour désigner son interlocuteur, on devrait dire qu’il était insubstantifiable. Mais qu’importe les questions de langage ! le Cavalier était dans un tel état de nervosité, d’irrépressible énervement, qu’il planta son épée au fond de la bouche du Ministre puis la remonta brusquement, pénétrant sa cervelle et traversant le haut de son crâne avec une violence à la hauteur de son terrible dégoût. Tout était dit. Enfin presque.

 

Il restait à débarrasser l’Univers de l’autre pire crapule de tous les temps. Notre héros s’était calmé un peu après avoir liquidé ce connard de Ministre de merde, assez en tout cas pour pouvoir reposer sa première question à sa prochaine victime. Il devait bien y avoir un but à tout ce manège. « Alors, qu’est-ce que vous complotiez ensemble ? » « Tu ne le sauras pas, j’emporterais mon secret dans la tombe ! » « Ah bon ? » Il empoigna Œil de Bœuf, le retourna, et lui enfonça son épée dans le cul, juste assez profondément pour qu’il aie un peu mal, mais sans plus. « Tu vas répondre, enculé ? » (c’est terrible, de temps à autre, comme les mots parviennent à coller aux situations effectives !) « Non ! » La lame s’aventura un peu plus loin dans son trou de balle. « Alors ? » « Non ! » Un peu plus loin encore. « Tu vas avouer ? » « Non ! » C’en était trop : le Cavalier eut un geste tellement brutal que je ne le décrirai pas. Ce fut tellement atroce qu’il vaut mieux pour moi de le passer sous silence. Tu comprendras ce choix, je le sais. De toute façon, c’est pas ça qui a fait de lui quelqu’un d’honorable, tu en conviendras quand tu auras fini de lire son histoire. Mais ne nous pressons pas trop.

 

Au milieu du bordel qu’il avait foutu, le sang, la chair, les os, et les cervelles éclatées, notre héros songeait encore au motif de la réunion d’Œil De Bœuf et du Ministre. Quel pouvait-il bien être ?

Mais le temps pressait. Il devait rentrer chez lui. Dehors, les sirènes des voitures de police se faisaient entendre. Tout le boucan qu’il avait causé ne pouvait être resté inaperçu, et son invincibilité totale ne l’autorisait pas pour autant à abattre des gardiens de la paix, une paix certes de seconde main, mais une paix quand même, qui valait mieux que la guerre totale. Cette pensée le heurta, et il s’en fut précipitamment pour y échapper.

 

Il revint chez lui, presque malgré lui, pour y passer la nuit. Allongé sur son lit dédrapé, il réfléchissait au grand avenir qui l’attendait. Cela ne faisait aucun doute : il se repassait dans sa tête ses expériences d’enfant, sa trajectoire unique, ses passions, ses combats, ses moments de faiblesse. Tout ceci était très précisément orchestré. Il était parti d’un point de départ, avait fréquenté des gens, appris des choses, affronté des épreuves, et parviendrait à un point d’arrivée qui se laisserait déduire de son parcours antérieur.

Le lendemain, il s’en irait. Où ça ? Nulle part, simplement une fuite en avant, avec de temps à autre des méchants à exterminer, des causes justes à défendre, et la satisfaction du devoir accompli. Il fut choqué par cette réflexion, qui ne paraissait pas être de lui. Ce n’était donc que ça ? Une satisfaction égoïste à défendre ce qu’il pensait être le bien commun ? Les gens autour n’attendaient pas de héros ou de sauveur pour rétablir le cours juste des événements. Ils ne pouvaient être fiers ou même heureux de ce que quelqu’un s’élève pour faire le Bien. Le Bien ne peut être que défendu ; il ne peut être fait.

Le Bien se construit chaque jour, il est le fruit d’opinions concertées ; le Bien a une histoire. Chaque jour, des choses qui étaient mal hier changent de camp dans la tête de la majorité des gens. Par la magie de la communication, elles deviennent bien. Ou alors non…

C’est le processus de concertation lui-même qui fait évoluer les conceptions de chacun. Cependant, ce processus de concertation n’est pas assez diffusé parmi les individus. La soif de pouvoir de quelques-uns, qui savent concilier leurs intérêts, empêche le Bien de se développer. Trop occupés à assurer leur survie, les autres, les impuissants, font avec les moyens du bord : ceux qui n’ont pas de pouvoir, mais qui savent qui en sont les possesseurs, bricolent entre eux un Bien de fortune, incomplet parce que non élaboré et réalisé par l’entière collectivité et diversité des hommes ; ceux qui le subissent en ignorant l’identité de ses détenteurs subsistent grâce à la violence qui les contraint, et malgré elle. Si la parole de chacun ne trouve pas d’espace où se faire entendre, le Bien ne peut pas survenir. Le Bien ne serait donc pas une morale traditionnelle, il serait une morale dynamique portée par le respect que les personnes se donnent les unes aux autres. En fait, l’objet de la Politique est la recherche du Bien. Oui, il avait trouvé ! Dans une société prospère, cela ne devrait pas être difficile ! Sauf que… Manifestement, il ne comprenait pas l’attitude des gens de pouvoir. Ils croient peut-être que si un jour, tout le monde connaîtrait le bonheur, le leur perdrait de la valeur. Un peu simpliste comme raisonnement ! Le bonheur peut être une abondance, mais il ne se chiffre pas. Personne, si on lui demandait, ne chiffrerait son bonheur ; il souhaiterait le strict minimum ou l’absolu maximum, ce qui reviendrait au même. Ou alors, ce ne serait pas une question de pouvoir, mais de perception. Ce serait d’abord l’irrésistible pulsion qui pousse l’homme à hiérarchiser, pulsion qui trouve ses critères dans la naissance, dans le sang, le sexe, la couleur de peau, cette propension naturelle à classer selon les caractéristiques du Moi perçu dans le monde sauvage, Physique, qui l’empêcherait d’élaborer le Bien avec ses semblables. Car, les hommes sont tous semblables ! Le jour où un des ses ennemis respirera de l’hydrogène par les oreilles, il le rattachera à lui parce qu’il a des oreilles, ils ne demeureront étrangers l’un à l’autre que s’ils ne trouvent pas de mots pour se décrire mutuellement ; car, malgré leurs jeux et leurs feintes, ils ne se comprennent que trop bien. S’il y a donc une évolution souhaitable, c’est celle du jeu et de la feinte. Il se pratique de moins en moins avec le corps tout entier, et de plus en plus avec la langue. Le Bien est une Histoire à dire et à écrire par chacun pour faire le bonheur de tous.

 

Il s’était trompé. Il avait mal lu la carte de sa vie. Mais abandonner maintenant cette tâche à peine commencée lui faisait mal au cœur. Quitter son costume de héros, surtout. Pourtant, les arguments qui se présentaient à lui semblaient forts, et il n’arrivait pas à lutter contre eux afin de sauver les certitudes qu’il avait eu tant de mal à se bâtir. Il s’était engagé sur une voie particulière et n’aurait jamais pensé qu’il aurait dû bifurquer si tôt. Mais quelle route l’attendait donc maintenant qu’il se sentait dévier de sa ligne droite initiale ? Elle serait à coup sûr tortueuse, et c’était certain, ce ne serait pas cette nuit qu’il la découvrirait. Il ferma les yeux pour s’endormir, et pria pour ne pas être livré aux cauchemars qui se profilaient subrepticement dans sa tête alourdie. Le marchand de sable, généreux, vint vite répandre ses graines enchantées.

 

Il se retrouva dans une chambre d’hôtel. Il ne se rappelait plus comment il y était parvenu. Un homme se faufilait dans le brouillard de ses souvenirs…

C’était cet homme qui l’avait amené dans cette chambre. Ses paupières blanchies par le temps le ramenaient à quelque période maintes fois anticipée, déjà oubliée, de son histoire. Il l’avait connu, puis abandonné. Il ne voudrait plus jamais connaître cette personne. Lui ressembler sous quelque rapport que ce soit aurait été un crime.

Soudain, un chant se faisait entendre derrière la fenêtre close. Une voix pleine d’or, elle avait le ton des soleils d’été.

 

Au réveil, il avait un revolver sous le menton. « Bouge surtout pas ! », aboya l’un des dix policiers présents dans sa petite chambre meublée. Ils avaient pénétré subrepticement dans le modeste appartement de notre héros au petit matin, et s’étaient acharnés avec une rigueur parfaite à retenir le silence dans la pièce. Le Cavalier se laissa conduire au poste sans esquisser le moindre geste ni le moindre mot. Il aurait dit « tortue », la justice aurait pu le retenir contre lui.

 

(fin du Chapitre II)

 

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