Chapitre I

 

 

Il était une fois (quel début débile ![1]) un homme courageux, toujours prompt à défendre la veuve et l’orphelin, qui ne se laissait jamais abattre, un homme, que dis-je, un surhomme, invincible, imperturbable, déstabilisé par rien. Un héros, donc. Comme tous les héros, il se battait contre des méchants, et ce sont ses batailles que je vais raconter dans cet ouvrage.

 

Ce héros, c’était le Cavalier Blanc. Du moins, c’est le surnom que les gens lui donnent. Pour le reste, sa constitution physique est humaine, donc avant tout mortelle.

 

Je vais le décrire un peu de façon à ce que vous le vous figuriez, enfin à ce que tu te le figures (ça m’emmerde de vouvoyer quelqu’un qui lit mon livre).

 

Le Cavalier Blanc est bien entendu habillé en blanc, il porte une épée à son flanc droit, épée autrefois forgée par un Maître Ascète dont je ne me rappelle plus le nom (il est mort, de toute façon). Le Cavalier rencontra le Maître un beau jour de printemps dans une montagne où ce dernier vivait retiré du monde. Il faut dire que le Maître en avait eu marre du monde, qui l’ennuyait profondément. Il détestait la manière dont les gens parlaient pour ne rien dire. « Ah ! Il fait beau temps aujourd’hui ! » Et ta mère alors, elle aime le soleil ? Ces moments de communication stupide l’empêchaient de méditer tranquillement sur l’avenir de l’Univers, bien que celui-ci paraissait compromis ne serait-ce qu’à cause de la permanence de ces conversations sans objet. Lorsqu’il s’asseyait, le soir, sur une chaise près du Soleil brillant qui mourait sous les vagues, prêt à plonger dans des rêveries interminables et stériles, il n’y parvenait pas du tout, il sentait immédiatement ses pieds toucher le sol et ses yeux se dirigeaient vers le gazon moisi de son jardin.

Toute sa vie, le Maître l’avait passée à essayer de trouver le repos, il partit en montagne pour éviter le monde et pour réfléchir à lui. Il en avait eu marre de son épouse et de ses enfants ; à un moment, il comptait se lancer dans une débauche de sensualité et de violence, mais il n’appréciait pas l’éphémère qui la caractérisait et les personnes qui s’y lançaient ne partageaient pas à l’évidence sa lamentable délicatesse d’Esprit. Il avait fui les femmes, la drogue, le jeu et l’alcool pour mener une vie paisible sur une montagne déserte et se penser moins sauvage que les autres.

 

Dans le village où est né mon héros (car, en effet, il est né dans un village, dans le sillon d’une vallée, et non dans une ville, sinon il n’aurait jamais pu être un héros, seulement un pauvre con qui travaille pour un autre que lui), la légende du Maître commença à naître : les jeunes gens avait entendu les vieux raconter son histoire, ils se la figuraient autrement. Pour eux, ce Maître, c’était la pureté incarnée, un nouvel espoir, un nouveau mode de vie. Il était l’incarnation de l’ascétisme héroïque que repoussait la majorité des gens. Il était la réponse aux problèmes qui menaçaient : le chômage, la famine, les épidémies… non, oups, rien d’aussi sérieux ; en fait, il n’était qu’une alternative à une manière de vivre dépravée, luxueuse, que les vieux recherchaient à tout prix, fut-il le prix du marché. Tu connais les jeunes, ils sont toujours là à vouloir le contraire de ce qu’on leur montre. Chaque jeune pensait y voir l’idéal de la nouvelle société, mais il n’était qu’un modèle de plus pour des âmes sans repères. Le Cavalier Blanc était l’un de ces jeunes, à l’époque où on l’appelait encore par son prénom.

Mais contrairement à eux, il fut tellement impressionné par le prétendu exemple du Maître qu’il partit à sa rencontre après avoir fêté ses dix-huit ans, à la fin d’un hiver particulièrement rude. Il voulait en savoir plus, il voulait être à la hauteur de la légende et passer sa vie en ermite éclairé, lui aussi. Oui, c’était ce qu’il voulait.

Il avait eu beaucoup d’expériences enfant et adolescent, il connaissait tout le village, ses vertus, que ses professeurs lui enseignaient, et ses vices, qui lui sautaient aux yeux tant le contraste avec les vertus qu’on lui inculquait était grand. Lorsqu’il connut les livres, la musique, le cinéma, le reste du monde donc, il fut confirmé dans cette impression. Il avait appris sans le faire exprès l’Art du Soupçon, dont on sait qu’il rend les cœurs qui le connaissent à la fois bien fragiles et bien fiers. Il pensait avoir tout vu, tout vécu. Que faire sinon se retirer, comme l’inspiré Maître ?

Mon jeune Cavalier arriva donc un beau jour de printemps sur la montagne du Maître. Il ne l’y chercha pas longtemps. Son idole était en train de voler de l’eau dans un puits. Ah ! Ce Maître ! Il avait l’air plus âgé que ce que disait la légende, son dos était voûté comme un arc et sa peau couverte de replis. Le premier geste de son futur apprenti fut de lui venir en l’aide.

 

Mais je m’avance un peu trop, j’étais censé le décrire, et non narrer ses années de formation, sur lesquelles je reviendrai plus tard. Quoique, tant qu’à faire, je peux le faire maintenant, et puis, y a pas grand chose à dire sur son apparence physique, si je te dis qu’il ressemble à n’importe qui d’héroïque, ça suffira. Tu te le figureras facilement, mon héros. T’as l’habitude, maintenant, avec tous les films que tu vois, les photos que tu prends, les souvenirs que tu te remémores. Je continue donc sur ses années de formation.

 

Oui donc, il faut que je te raconte comment il en est arrivé à devenu le sauveteur des pauvres et des malades. Au départ, donc, il voulait être un ascète comme le Maître Ascète (évident, non ?), enfin, comme son alter ego légendaire, étant donné qu’en fait il n’était qu’un type un peu paumé, qui avait pris une décision trop vite et qui la subissait dans sa vieillesse. Car il était vieux, et à la suite de l’épisode près de la fontaine, il accueillit sans réserve le jeune homme qui lui proposait son aide. Il l’avait pensé au moment où son corps commençait à lui faire mal, « j’aurais dû rester près des autres, leur demander pardon pour avoir eu l’orgueil de ne pas leur ressembler, j’aurais dû aimer, j’aurais dû donner pour recevoir, j’aurais dû abandonner ma jeunesse pour mieux subir mon déclin », et il acceptait non sans culpabilité le Pardon que lui accordait le Destin en lui offrant cette présence inattendue. Lorsque le Cavalier lui demanda de lui enseigner sa philosophie, puisqu’il était dit un peu partout qu’il en avait une, le Maître lui demanda une nuit de réflexion. Il ne pensait pas avoir donné la vie à un mythe.

 

Cette nuit, il sentit l’étreinte de son Désespoir plus profondément encore que d’habitude. Comment allait-il être à la hauteur du monstre surhumain, capable de prodiges, que la rumeur avait engendrée ? Il avait passé sa vie à chasser les bêtes et à cultiver son jardin pour assouvir ses besoins les plus élémentaires. Il ne méditait que rarement, l’été ou l’hiver, quand les défauts ou les excès de température s’immisçaient dans son chalet de bois et qu’il croyait sa dernière heure venue. Il n’avait jamais fait de grand système, il n’en avait jamais eu le projet. En fait, il n’avait jamais fait de projet. Contraint jusqu’ici à la solitude, il avait attendu le Trépas en frémissant.

A cette dernière pensée, le Soleil et le Cavalier se réveillèrent. Il sortit les accueillir sans entrain.

« Alors, puis-je rester, Maître ? », lui demanda son élève, à peine sorti de son sommeil. Le vieux sage resta muet un dizaine de secondes. « Puis-je demeurer le temps que j’assimile le discours de mon Maître ? » Alors qu’il s’apprêtait à agresser par la parole cette démonstration horrible et cependant sincère de révérence, ces mots s’imposèrent à sa bouche défendante : « Bien sûr, cher ami. Demeure, ouvre grand tes oreilles, écoute, et comprends. » Son cœur se libéra.

 

Le lendemain, ils partirent ensemble chasser du gibier dans la proche forêt pour le manger le soir à leur retour au chalet. Autour du feu, ils eurent une conversation que je juge définitive pour notre héros (ça y est, c’est le tien aussi, maintenant). En voici un extrait.

 

« Maître : Assieds-toi près de la fenêtre. J’ai quelque chose à te dire.

 

Cavalier : Ah bon ? Que dire après une aussi belle journée ? Je vois que vous commencez déjà à m’initier aux charmes de la vie solitaire en montagne.

 

Maître : Justement, c’est ce que je ne désire pas. Non, ne réponds pas ! S’il y a une leçon que tu dois apprendre ici, c’est bien celle que je vais t’enseigner ce soir.

 

Cavalier : C’est pour cela que je suis venu…

 

Maître : Je le sais, tu me l’as assez répété. Que viens-tu donc entendre ?

 

Cavalier : Je viens entendre la sagesse d’un ermite.

 

Maître : Ce n’est pas ce que tu obtiendras. Sache que cela fait maintenant trente-cinq années que je vis ici dans le regret. Non, ne m’interromps pas. Si tu suis ma voie, tu le regretteras toi aussi, de plus en plus, quand tu déclineras. Ne suis pas mon exemple.

 

Cavalier : Quoi ? Ai-je bien écouté ? Renieriez-vous ce que vous êtes ?

 

Maître : Je ne l’ai jamais renié. Je suis venu ici dans la douleur. J’ai subi ma situation. Je ne sais pas ce que tu as entendu dans ton entourage en ville, mais ce sont probablement des paroles fausses.

 

Cavalier : Les vieux ont toujours dit que vous n’étiez qu’un pauvre homme sans situation et sans avenir. Nous ne les avons jamais cru.

 

Maître : Qui, nous ?

 

Cavalier : Nous, les jeunes. Vous êtes un exemple pour nous ; en tout cas, pour moi. Vous avez abandonné toutes les fausses valeurs que défendent nos parents pour une vie plus saine.

 

Maître : Tu te trompes, jeune homme. Tes parents ont raison. J’avais une femme, des enfants, un travail, qui ne me donnaient aucun bonheur ; je les ai quitté, voici trente-cinq ans maintenant, sans regret, du moins je le croyais. Je croyais qu’en partant pour la montagne et en vivant seul, j’apprendrais l’art de méditer, j’apprendrais à être plus qu’un simple homme. Je me suis menti à moi-même, je me suis fait croire que je valais plus que n’importe qui. Tout ce que j’ai fait, c’est trahir mon humanité. L’humanité ne s’acquiert qu’au contact des autres êtres humains. Même le pire dictateur est plus humain que moi. En partant, je me suis résigné à n’être qu’une bête furieuse, qui mange, qui boit et qui excrète. Je pensais acquérir une expérience spirituelle qu’un nombre infini d’hommes, croyais-je, devrait m’envier. La spiritualité, quand tu la revendiques, n’est qu’un moyen parmi d’autres de rechercher la jalousie de tes semblables. La débauche, qui m’eut tentée un instant avant de me décider à partir, est une expérience plus noble, y compris et surtout quand tu ne lui accordes pas d’importance, parce qu’à défaut d’être constructive, elle implique le contact. Elle est aussi un remède provisoire à tes maux si tu sais te contrôler un minimum. J’ai surestimé mon chagrin, et choisi le mauvais sentier, celui de l’isolement. Comment donc pouvais-je faire savoir aux autres que je valais mieux qu’eux ?

 

Cavalier : Alors, pourquoi n’avez-vous pas rebroussé chemin ?

 

Maître : C’était trop tard. Si je revenais au village, les gens m’auraient conspué. J’avais tout quitté, si je n’avais pas été à la hauteur de l’engagement pris dans ma jeunesse, on me l’aurait reproché. Je n’avais aucune idée de la légende que vous, les jeunes, colportiez sur moi. Je viens juste de l’apprendre de ta bouche. Aurais-je de toute façon souhaité en profiter ? J’aurais dû être à la hauteur de la spiritualité que vous m’attribuiez, j’aurais été contraint de m’en empêcher. Je n’y serais pas arrivé. J’aurais perdu mon crédit auprès de vous. Veux-tu connaître la vérité ? Je suis resté ici par orgueil et par lâcheté, voilà la vérité. De toute façon, quelque soit le chemin emprunté, je serais resté un plouc. Mais attends, ne te méprends pas. J’ai tout de même d’autres vérités à te révéler. Tu les écouteras peut-être comme des conseils, et tu auras tort. Tu m’as dit que tu étais venu écouter la sagesse d’un ermite, tu n’auras que l’amère lucidité d’un homme usé par le remords. Je n’ai que cela à t’offrir, mais, à la différence des faux sages, je sais la valeur éphémère et pauvre de mes principes. Tu pourras te défaire de ce que je vais te communiquer si tu le souhaites, tu l’apprendras de toi-même.

 

Cavalier : Dites-moi.

 

Maître : Garde-toi d’être solitaire. Retourne au village, fréquente les hommes, séduis les femmes. Si tu sais te ménager des instants de paix, tu pourras atteindre la quiétude que je n’ai cessé de désirer. Je suis venu ici, hors du monde. Je peux te dire que c’était une grave erreur. Tu dois confronter tes idéaux avec le monde, et non les lui dérober par ce que tu crois être un défi, mais qui n’est qu’en fait qu’une fuite lâche et méprisable. Tu ne dois pas t’évader mais accepter la prison qui t’entoure et vivre avec les détenus qui partagent ton sort. Et tu dois être plus fort qu’eux. Regarde autour de toi : tu en conviendras, ce n’est pas l’intelligence qui délivre, qui convainc, mais l’insistance.

 

Cavalier : Dois-je en conclure que je dois cesser ma quête d’intelligence ?

 

Maître : Tes quêtes d’intelligence. Il y en a deux : celle de toi-même, et celle des autres. Retiens la première en pensée, et exprime l’autre en parole ou, parce que tu es jeune et que tu peux, que tu dois pendant qu’il en est temps, en action. Tu te rendras compte que les deux sont liées quand tu seras entraîné. Car non, tu ne dois pas les cesser. Si tu joins l’entêtement à ton amour de l’intelligence, personne ne pourra te causer du tort. Relève la tête et combats. Demeure ici avec moi le temps que je forme totalement ton corps et ton esprit à l’art du combat en société. Ne suis pas mon exemple. Veux-tu comprendre ?

 

Cavalier : Oui, Maître. »

 

Le Maître demanda à son élève de rester avec lui l’année qui suivit. Il avait appris pendant sa retraite forcée à forger des épées. C’était un passe-temps, dit-il (ce qui m’arrange bien pour mon histoire, d’ailleurs). Six mois seraient nécessaires à la fabrication d’une arme suffisamment tranchante pour accompagner le Cavalier dans les luttes qu’il allait mener, et six autres à l’approfondissement de sa pensée et à la préparation de son corps. Quoique que tu puisses penser, lecteur, notre héros ne s’était pas laissé convaincre, il avait senti en lui l’appel à la défense du Bien qui germait en lui depuis son départ. Au fond, il avait toujours voulu défendre le Bien contre le Mal, ce combat était la seule sagesse possible, le seul moyen de réconcilier la chair et l’esprit, et il le savait enfin maintenant que le Maître l’avait traduit en parole. Comme tu le remarqueras par la suite, la lutte du Cavalier ne s’est pas limité aux sanglants affrontements de ses débuts en société. Mais je ne t’en dis pas plus.

 

L’année s’écoula lentement. Il était presque temps de partir. Une dernière précaution s’imposait après la fin de la formation de notre héros : il lui fallait un costume solide. Comme il n’en avait pas, il prit un bout de chiffon blanc qui traînait et le raccommoda avec quelques épingles à nourrice empruntées à son tuteur (je suis sûr que tu le voyais comme ça, quand je t’en parlais tout à l’heure ; comment ça, « non » ? bah, on finira bien par se comprendre !). Etrangement, il s’avéra solide lorsqu’il le mit à l’épreuve en déversant du soda caféiné dessus. C’était bon signe, pensa-t-il.

 

Le jour du départ arriva. Les adieux au Maître furent difficiles, mais ils furent tout de même. Alors que le Cavalier s’en alla accomplir son Destin, le misérable Ascète se sentit transcendé, croyant avoir accompli la Mission prévue pour lui. Il s’imaginait avoir dépassé la médiocrité qui le caractérisait, mais il restait quand même aussi lamentable qu’un type qui se marie à vingt-cinq ans avec la première ingénue venue pour respecter le tableau de marche qui lui est imposé (la prochaine lamentable étape étant de faire des enfants). Y a pas à dire, c’était un clown , ce type. Il est mort comme n’importe qui, de vieillesse, ce qui est la marque d’une vie sans histoire, donc sans intérêt.

 

Notre Cavalier s’en alla donc, à pied. Il s’était mis en tête d’aller dans la ville la plus proche pour exterminer son premier méchant (et oui ! il avait déjà oublié un des ’’préceptes’’ de son Maître !), mais il commençait à être fatigué de marcher. Il fallait qu’il acquiert un moyen de locomotion moins épuisant et surtout, plus rapide parce qu’il se languissait d’aller en découdre avec le type de son choix (que je dévoilerai plus tard, parce que je sais que tu aimes le suspens). Il s’arrêta à une auberge à la périphérie d’une ville. Il y rencontra le patron d’une écurie qui pourrait, lui dit-il, « lui rendre le service de lui donner un cheval » en échange d’un autre service. « Rien », poursuivit-il, « ne s’obtient sans échange. Je suis égoïste, et j’assume. Si ça te choque, tu peux toujours aller chercher ta monture ailleurs. » Notre héros acquiesça. Il savait pertinemment qu’ailleurs, ce serait la même chose.

 

Il avait observé enfant que les possessions matérielles étaient en quantité limitée, que ce soit dans le temps ou dans l’espace. C’était certainement le fait d’avoir grandi dans un village qui l’avait amené vers des idées de cette sorte, il en était conscient. Il avait entendu parler de la prospérité des villes, mais il se doutait bien que tout n’y était pas disponible en quantité illimitée. Si tel avait été le cas, tout aurait été gratuit, jusque dans son village où les biens auraient afflué. A son avis, les hommes seraient plus généreux si tout pouvait se trouver à volonté. Le vol n’existerait pas, encore que… Il n’en était pas sûr. Un homme pourrait voler son voisin simplement parce qu’il serait atteint de la paresse d’aller chercher au dépôt ce dont il a besoin ou envie. Si tout pouvait se trouver à disposition n’importe quand et quasiment n’importe où, il demeurerait un fonds de fainéantise qui pousserait l’homme au délit voire au crime. Il en était persuadé. Dans un tel contexte, l’homme serait capable de tuer pour s’éviter de marcher deux cent mètres.

Mais le monde réel ne connaissait pas ce contexte, et il fallait travailler pour produire quelque chose. Etant donné que les moyens de production appartenaient à un nombre limité de personnes, il fallait travailler non seulement pour produire quelque chose, mais aussi pour en faire sa possession. Il trouvait cela injuste mais c’était comme ça. Et puis finalement, peut-être que ceux qui n’avaient pas les moyens de produire étaient des fainéants, et le seul moyen de les empêcher de commettre des crimes était de les piquer avec les longues aiguilles de la faim. Ou alors, c’était ceux qui étaient nés avec une force physique supérieure aux autres qui se les étaient accaparés à la nuit des temps, et ce seraient leurs descendants qui en profiteraient encore aujourd’hui. Ca ne lui semblait guère convaincant. A son époque, l’homme faisait quasiment tout passer par la parole, y compris les ordres. Il n’avait donc pu conquérir sa domination que par le verbe. Mais lorsqu’il lisait les journaux, qu’il savait être écrit par des gens très puissants et relayer les propos des hommes de pouvoir, couverts de prix, d’honneurs, et menant une vie de confort supérieur, il trouvait le style et les idées médiocres. Ces gens-là n’auraient jamais pu imposer quoique ce soit. A moins que ce soit les autres, ceux qui subissaient, qui soient moins intelligents encore, mais non, ce n’était pas possible, même au bistrot du coin, il avait assisté pendant son adolescence à des conversations entre individus d’un niveau philosophique très raisonnable, certes exprimées en des termes très simples mais empreints d’une profondeur que les hommes de pouvoir ne possédaient pas. Qu’est-ce qui faisait donc que certains pouvaient assouvir leurs besoins plus vite que d’autres, possédaient la terre et les matières de base ? Peut-être l’ambition, cette capacité à l’entêtement, toujours vouloir imposer aux autres ce qu’on veut faire. Il trouvait tout ça pas très noble, mais bon c’était les aristocrates qui voulaient ça. Qu’est-ce qu’on pouvait bien leur dire, à ces animaux-là ?

 

Il accepta donc de rendre à ce type sans grandeur d’âme le service qu’il lui demandait pour avoir son véhicule, qui serait un cheval étant donné qu’il dirigeait une écurie. Il travailla donc pendant trois mois dans cette écurie à ramasser la merde des canassons et à leur nettoyer le cul pendant que son boss se la coulait douce dans la villa à côté, allongé près de sa piscine où, il lui avait dit un jour, il n’avait jamais mis les pieds et qu’il en avait une parce qu’il fallait bien en avoir une quand on a de l’argent.

Notre héros était hébergé avec les autres employés de l’écurie dans une tour telle qu’il en avait vu sur les photos des grandes villes. C’est dans cette tour qu’il fut en contact pour la première fois avec une de ces machines qui t’évite de prendre un escalier, « un ascenseur » lui fit remarquer d’un air ahuri un de ses compagnons de travail, mais il ne marchait pas « parce que le patron s’en fout », ajouta-t-il comme s’il s’agissait d’un inexorable, permanent, constat. Le Cavalier comprit que le progrès ne consistait pas à élaborer de nouvelles techniques et à construire de nouveaux objets, mais surtout à les maintenir en service. Il repassa dans sa tête l’image de son patron qui entretenait sa piscine sans réelle motivation, et il crut comprendre un moment la condition du pauvre.

 

Il finit par avoir son cheval après les trois mois de son service. Ce fut un maigre salaire, il le savait, après tout, mais bon, c’était le libéralisme économique, y avait qu’à se laisser enculer et tout irait bien, sauf pour les rataclans qui osaient se plaindre qu’on leur donne le privilège de travailler. Décidément, rien dans la condition du pauvre ne lui échappait. Il aurait pu entreprendre une étude sur eux, mais il avait pas le temps : il devait s’occuper des méchants, et les pauvres ne lui avaient rien fait. Oui, il fallait laisser les considérations sociologiques aux ploucs. Une mission plus noble l’attendait, à lui.

 

Désormais à bord de son tout nouveau cheval 4 pattes, il se dirigeait rapidement vers la ville où il allait défoncer celui qu’il avait désigné comme le Méchant Universel après une longue réflexion menée une de ses dernières nuits au chalet de son ancien Maître. Avant de raconter le combat épique qu’il mena contre lui, il serait judicieux de t’éclaircir un peu sur qui était ce mec immonde avant de bouffer les pissenlits par les racines.

Le Cavalier adorait le cinéma quand il était gosse. Il appréciait plus particulièrement les histoires mettant en scène des policiers pourchassant des méchants mafieux, et l’une d’entre elles, qui représentait le summum du genre, opposait une sorte de flic ultime à une espèce de mafieux ultime. Ce mafieux, avec le soutien de la classe politique de sa ville, cela va sans dire, faisait de l’argent avec n’importe quoi, contrefaçons, jeux, drogues, prostituées, j’en passe et des meilleures, et bien entendu, le bon flic finissait par le tuer de façon héroïque après une course poursuite invraisemblable en voiture. Tout ça était raconté avec un incroyable sens du détail, tellement fouillé qu’on avait l’impression que l’histoire était vraie. Le truc qui expliquait tout ça, c’était que le film disait que le fameux mafieux existait pour de bon, qu’il exerçait pour de bon et qu’un acteur quelconque jouait son rôle (il eut d’ailleurs une récompense pour sa prestation, comme s’il était difficile pour n’importe qui de jouer les dépravés). Le gentil flic, quant à lui, était un pur personnage de fiction. Cela marqua notre jeune héros à un point inavouable. C’était contre tout ce qu’on lui avait enseigné : comment se faisait-il que le gentil, lui, n’existait pas, pendant que le méchant pouvait se permettre de faire tout ce qu’il voulait ?

Choqué, le Cavalier rechercha le véritable nom du mafieux en question dans le film. Il le trouva : il se nommait d’une façon quelconque, mais on lui avait attribué un surnom original. Œil de Bœuf. C’était certes aussi un peu ridicule. Mais ça lui allait à ravir. Comme le Cavalier Blanc ressemblait à quelqu’un d’héroïque, on aurait juré en voyant Œil De Bœuf qu’il était méchant. Et on aurait d’ailleurs mieux fait de le parier, parce qu’on était assuré de gagner à chaque fois. Ce type-là était dans tous les mauvais coups, enfin, dans tous les coups que la plupart des gens qualifieraient de mauvais. Va demander au quidam si ramener des jeunes filles de contrées lointaines et pauvres dans l’objectif de les prostituer, si revendre de la drogue à proximité des écoles maternelles et payer les flics pour qu’ils ferment les yeux (ce que d’ailleurs ils font volontiers) sont de bonnes actions, il t’enverra chier vite fait. Je vais te donner mon opinion : il y a certaines choses qui ne sont pas tolérées de principe, mais néanmoins de fait. Et je te parle des choses simples, celles que tout le monde, sans exception, condamne. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a aucun moyen d’exprimer des principes pour les gens ordinaires. En déléguant tout ça à d’autres, censés nous représenter, en les laissant passer à la télévision, écrire dans les journaux, faire entendre leur voix à la radio, on abandonne notre droit de parole et notre devoir de s’indigner devant des situations atroces. Mais plus grave, on abandonne notre pouvoir d’action sur les événements. Du principe à la solution de problèmes, il n’y a qu’un pas que les unijambistes comme toi et moi ne pouvons accomplir.

Le pouvoir ne doit pas être un don exceptionnel, car l’homme est faible. Il se laisse tenter par nombre d’extravagances, se fait croire qu’il est exceptionnel, qu’il a un don. Il partage le sens commun, il te dira sans doute que tuer c’est pas bien, il votera sans doute contre la peine de mort si tu lui demandes, parce qu’il croit sincèrement que la peine de mort c’est inhumain. Jusque-là, lui et nous sommes d’accord. Et après, il donnera de l’argent à des savants fous pour faire des expérimentations nucléaires et vantera l’efficacité de ses nouveaux avions de chasse auprès de ses pairs étrangers. A ce moment-là, nous ne sommes plus dans le jeu. On dit quoi ? « Vas-y, c’est bon, t’as le laissez-passer, on est contents, nos avions ils vont larguer plein de bombes sur des habitations civiles et on va tester des bombes dans ce bel Océan Bleu, ça fera de jolis photos. » Ben oui. On a voté pour lui il y a trois ans, t’as déjà oublié ? Bon, c’est vrai, il fait envoyer de l’argent à des associations humanitaires à côté. Ca fait un bon point. Mais pour combien d’heures de colle ? Donc nous, ainsi que le quidam mentionné plus haut, on est pavé de bonnes intentions. C’est pourquoi nous avons laissé faire le Cavalier Blanc.

 

Tu vas maintenant apprendre ce que tu lui as permis de commettre.

 

(fin du chapitre I)



[1] Je sais que quelques personnes seront déconcertées par ce début d’ouvrage. J’admets sans peine qu’il est rebutant. Mais j’ai foi en votre force morale, vous, personne particulière qui êtes en train de me lire, à l’abri des commentaires des commentateurs, des critiques des critiques et des éloges des faibles, vous, vous pouvez faire de l’histoire que conte ce livre un moment extraordinaire de votre existence d’être humain qui va bientôt mourir ! Profitons ensemble de cet instant de récréation !

 

Retour ` l'index

Hosted by www.Geocities.ws

1