GOULD, Stephen Jay, L’Eventail du vivant. Le mythe du progrès, Seuil/Points, Paris, 1997

 

Bouquin fascinant qui apporte des éclairages sur la théorie darwinienne de la sélection naturelle, qui n’est pas celle de l’évolution, mot que Darwin n’a employé qu’une seule fois dans La Filiation de l’homme, et pas du tout dans De l’origine des Espèces, le mot étant d’Herbert Spencer, le père du darwinisme social, et non de lui. Malgré les contraintes qui ont en son temps poussé son auteur à des précautions de présentation (cf. infra), la théorie de Darwin n’induit aucun progrès, comme tend à le prouver la biomasse imposante des bactéries sur notre planète, et surtout à l’intérieur de celle-ci. Le progrès est une conséquence fortuite, non un effet d’intention que l’on peut déduire logiquement de la théorie. Si on réécrivait l’histoire de la vie, il n’est pas certain que l’homme apparaîtrait à chaque coup. L’extinction des dinosaures, par exemple, fut totalement aléatoire ; si elle n’avait pas eu lieu, les mammifères seraient encore marginaux sur cette planète.

Pour simplifier la lecture de ses exemples, Gould utilise l’imagerie du mur de gauche et du mur de droite[1], à partir de la métaphore dite de la marche de l’ivrogne. Le mur de gauche représente un passage obligé, un état initial, le mur de droite est un objectif dont l’homme pense être l’ultime représentant en vertu de la théorie de l’évolution, qui selon le sens commun, conduit nécessairement à la complexification des êtres vivants alors qu’il y a des contre-exemples chez certaines espèces, telles que les parasites. S’il y a effectivement représentation générale de nécessaire complexification, c’est parce que l’humain tend à étudier les moyennes et à privilégier les cas extrêmes sur les modes du développement, envisagé dans sa totalité.

Sur le temps géologique, les bactéries constituent le mur de gauche du vivant, forme élémentaire de vie qui apparut dès les origines, il y a 3,5 milliards d’années, trois millions d’année après sa solidification, alors qu’elle n’avait été auparavant, pendant un autre milliard d’année, qu’une forme fluide que les biologistes et les paléontologues appellent soupe primordiale. Mais elles sont toujours depuis ce temps l’« espèce modale », la plus présente et la plus nécessaire au maintien de la vie, en dépit de l’arrogance humaine qui nous porte à croire que nous organisons tout par nous-mêmes grâce à la qualité de notre cerveau et à la sophistication de notre langage (Gould remarque d’ailleurs que le cerveau humain n’a pas augmenté en taille depuis homo sapiens). Les espèces, comme la nôtre, qui s’approchent du mur de droite en termes génétiques et de complexité cellulaire, sont peu nombreuses, mais augmentent l’écart-type entre elles et les autres, ce qui provoque une grosse augmentation de la moyenne d’ensemble. Malgré nos prétentions, la vie reste donc un processus lent et minimaliste. Si l’Humanité l’admettait, cela correspondrait selon Gould à la quatrième blessure freudienne, après Copernic, Darwin et la « découverte » de l’inconscient, de laquelle il faudrait bien déduire quelque chose.

Sinon, j’ai bien aimé le passage où il cite « le fameux aphorisme d’Emerson « l’absurde cohérence est un lutin qui tourmente les esprits étroits » » p.176, suivi d’une citation du « Chant de moi-même » de Walt Whitman, « Je me contredis/Fort bien, je me contredis,/(Je suis vaste, je contiens des multitudes). » avant de montrer que la notion de progrès qu’a introduit subrepticement Darwin dans sa théorie, en écrivant « Puisque la sélection naturelle n’agit que par et pour le bien de chaque être, toutes les qualités corporelles et mentales tendent à progresser vers la perfection » (cité p.175), et qui pourtant était en contradiction avec ses principes essentiels, n’y est présente que parce que celui-ci s’inscrivait dans l’Angleterre victorienne du 19ème, qu’il aimait son confort et que cela le portait à adopter une vision libérale en société, qui s’accommodait certes fort mal avec les implications philosophiques de son travail, mais qui lui permettait de garder la face en public. Gould montre que l’effort de justification qu’il mena en introduisant les concepts de compétition biotique et abiotique dans sa théorie pour sauvegarder l’idée de progrès était vain, parce qu’il entre en conflit avec le reste de sa théorie et n’est donc interprétable qu’en termes d’histoire psycho-sociale des sciences.

Je cite un long passage de l’épilogue du livre, intitulé « Sur la culture humaine », plus bas, qui illustre et confirme de façon éclatante les fondements anthropologiques de l’ergologie.

 

Citations

 

« Charles Darwin se délectait du radicalisme de la philosophie sous-tendant sa biologie. Ses premiers carnets explosent en cris de joie devant le caractère scandaleux de ses conjectures. Il note par exemple, pour lui-même, que notre sentiment du divin découle d’une particularité de notre organisation neurologique. Seule notre arrogance, poursuit-il, explique notre extrême réticence à attribuer nos pensées à un substrat matériel :

 

L’amour de la divinité, [un] effet d’organisation ? Matérialiste, va !... Pourquoi serait-il plus extraordinaire de considérer la pensée comme une sécrétion du cerveau que la gravité comme une propriété de la matière ? C’est notre arrogance, notre admiration pour nous-mêmes. » (p.170)

 

« Darwin consacre les premiers chapitres de De l’origine des espèces à établir les trois faits suivants :

 

  1. Tous les organismes tendent à produire plus de descendants qu’il n’en peut survivre (la génération de Darwin donna à ce principe le doux nom de « super-fécondité »).
  2. Ces descendants présentent entre eux des variations et ne sont pas des copies conformes d’un type immuable.
  3. Une part au moins de ces variations se transmet génétiquement aux générations futures. (Darwin ignorait les mécanismes de l’hérédité, car les principes de Mendel ne furent reconnus qu’au début du 20ème siècle. Ce troisième fait n’exige toutefois pas que l’on ait une quelconque connaissance des mécanismes de l’hérédité, mais seulement que l’on admette son existence. Or l’existence même de l’hérédité fait indéniablement partie du savoir populaire. Nous savons que les Noirs ont des enfants noirs, que les Blancs ont des enfants blancs, que les grands ont des enfants grands, etc.)

 

Le principe de sélection naturelle devient alors une conséquence de ces trois faits :

 

  1. Si nombre de descendants sont condamnés à mourir (car l’écosystème naturel ne peut tous les accueillir), et si, dans chaque espèce, les individus présentent entre eux des variations, alors, en moyenne, (autrement dit, statistiquement, et non pas systématiquement), les survivants sont les individus dont les variations sont par chance mieux adaptées aux changements de l’environnement local. Puisque l’hérédité existe, les descendants des survivants tendent à ressembler à leurs parents. Au fil du temps, l’accumulation de ces variations avantageuses produit un changement évolutif. » (pp.172-173)

 

« Pour des raisons d’ordre physico-chimique, la vie a nécessairement débuté à la droite immédiate du mur de gauche de la complexité minimale – sous forme d’une goutte microscopique. Elle n’a pu commencer en condensant directement un lion à partir de la soupe primordiale. » (p.209)

 

« La vie a donc débuté avec un mode statistique bactérien. Ce mode bactérien s’est maintenu jusqu’à aujourd’hui et se maintiendra éternellement, du moins jusqu’à l’explosion du Soleil et la destruction de la Terre. Si donc, conformément à la thèse de ce livre, on envisage toutes les variantes de la vie, comment affirmer que le progrès fournit la dynamique génératrice de l’évolution, alors que le mode de la complexité n’a jamais changé ? (La moyenne arithmétique de la complexité a certes augmenté, mais nous avons vu, au chapitre 4, qu’en présence d’une distribution fortement asymétrique, cette moyenne donne une information trompeuse ; seul le mode fournit alors une mesure légitime de la tendance centrale.) Le paradigme du succès de la vie a de tout temps été la bactérie. » (p.210)

 

« Si les poissons d’une petite lignée bizarre n’avaient pas développé des nageoires capables de supporter leur poids sur la terre ferme (même si elles se sont formées pour d’autres raisons dans les lacs et les océans), les vertébrés terrestres ne seraient jamais apparus. Si un énorme corps extraterrestre – dernière balle perdue provenant du ciel – n’avait pas déclenché l’extinction des dinosaures, il y a soixante-cinq millions d’années, les mammifères seraient encore de petites créatures, marginalisées dans un monde de dinosaures, et incapables d’acquérir une plus grande taille pour loger un cerveau suffisamment gros pour engendrer une conscience. Si une petite et fragile population de protohumains n’avait pas survécu aux innombrables dangers des savanes africaines (et à des extinctions potentielles), Homo Sapiens ne serait jamais apparu pour coloniser la planète entière. Nous sommes les glorieux accidents d’un processus imprédictible ne témoignant d’aucune tendance à une plus grande complexité, et non le résultat prévisible de principes évolutifs destinés à produire une créature capable de comprendre les mécanismes de sa propre création. » (p.266)

 

« La principale différence entre l’évolution darwinienne et le changement culturel est évidemment que la culture – contrairement à la nature – peut connaître des développements unidirectionnels, cumulatifs et foudroyants. » (p.270)

 

« L’évolution darwinienne opère selon le mécanisme inefficace et indirect de la sélection naturelle : des variantes purement aléatoires apparaissent, puis la sélection naturelle – force négative ne pouvant rien créer par elle-même – élimine la plupart d’entre elles et préserve les individus fortuitement mieux adaptés aux changements d’environnement local. L’accumulation de variantes favorables sur de nombreuses générations est ce que l’on appelle le changement évolutif. La réussite adaptative est le résultat d’une fantastique hécatombe : nous « améliorons » notre classement grâce au forfait des inadaptés, et non en construisant de manière délibérée un modèle amélioré.

On pourrait facilement imaginer un mécanisme plus direct et plus efficace, dans lequel les organismes détermineraient les traits adaptatifs favorables, les développeraient avec persévérance durant leur existence, puis les transmettraient à leurs descendants sous forme d’un matériau génétique modifié. Ce mécanisme s’appelle le « lamarckisme » ou encore « transmission des caractères acquis ». Si l’hérédité fonctionnait de cette façon, l’évolution naturelle atteindrait très vite son but. Malheureusement, elle fonctionne autrement : elle est mendélienne, et non lamarckienne. Un organisme aura beau lutter toute sa vie pour « s’améliorer » - comme la girafe étirant son cou vers le haut, ou le forgeron développant la puissance de son bras droit, pour citer les clichés ridicules de nos manuels scolaires -, les caractères avantageux qu’il aura acquis ne se transmettront pas à sa progéniture, car ils n’affectent pas le matériau génétique qui construira la prochaine génération. On peut le regretter mais c’est ainsi. L’évolution darwinienne fonctionne assez bien, même si elle procède lentement et par voie indirecte.

Le changement culturel, en revanche, est un processus potentiellement lamarckien. Tout savoir acquis par une génération est susceptible d’être directement transmis à la génération suivante grâce à ce que nous désignons du très noble mot d’éducation. Si j’invente la première roue, ma trouvaille n’est pas condamnée à l’oubli par une intransmissibilité héréditaire (comme l’est tout perfectionnement purement corporel). Il me suffit d’apprendre à mes enfants, à mes apprentis, à mon groupe social, comment faire cette roue. En dépit de sa simplicité, ce mécanisme est très profond. La lecture, l’écriture, l’imagerie, l’enseignement, la pratique, l’apprentissage, l’étude – toutes ces activités distinctives de l’homme, qui assurent le passage du savoir entre les générations – constituent les moteurs lamarckiens de notre histoire culturelle. Cette transmission purement lamarckienne du patrimoine culturel confère à l’histoire de la technologie un caractère cumulatif et directif étranger à l’histoire naturelle.

Le résultat net de ces deux différences entre l’évolution naturelle et le changement culturel – les accélérations fulgurantes communiquées à la culture tant par les emprunts entre lignées que par la transmission lamarckienne – admet une traduction immédiate au niveau d’un concept crucial pour la thèse centrale de ce livre. L’évolution naturelle ne contient aucun principe affirmant l’existence d’un progrès prédictible ou d’un mouvement vers une plus grande complexité. Le changement culturel, en revanche, est potentiellement progressif ou autocomplexifiant, car l’hérédité lamarckienne provoque l’accumulation, par transmission directe, des innovations favorables, et les emprunts entre traditions permettent à toute culture de choisir et d’adopter les inventions les plus utiles de plusieurs sociétés distinctes.

On peut cependant émettre ici une objection évidente. Pour possible qu’il soit, le « progrès » ne se réalise pas forcément. La contingence, omniprésente dans l’histoire, peut intervenir de mille façons différentes. Une culture n’utilise pas nécessairement son aptitude à assimiler – pour le pire et le meilleur – des savoirs technologiques. De fait, plusieurs grandes civilisations ont pris la décision consciente de renoncer au « progrès » technologique par crainte de voir s’effondre l’ordre établi. A un moment crucial de l’histoire de l’humanité, la Chine impériale décida de stopper ses efforts en génie maritime ; s’ils avaient été poursuivis, peut-être auraient-ils transformé la conquête du Nouveau Monde par l’Occident en une conquête du Nouveau Monde par l’Orient. » (pp.272-273)

 

« En outre, il est évident que l’accumulation de « progrès » technologiques n’est pas nécessairement synonyme d’avantage culturel, psychologique ou moral – et peut aussi bien conduire à une destruction, si ce n’est à une extinction totale, ainsi que le suggèrent divers scénarios plausibles, allant de l’holocauste nucléaire à la catastrophe écologique. Pour ma part, je pense que le silence dont témoigne à notre égard la myriade de civilisations habitant probablement d’autres systèmes solaires de notre univers admet une interprétation qui, bien qu’elle puisse avoir été proposée avec une arrière-pensée provocatrice, mérite notre attention : toute société qui développerait une technologie suffisante pour permettre les voyages interplanétaires, si ce n’est intergalactiques, devrait nécessairement traverser une période potentiellement destructrice durant laquelle ses capacités technologiques échapperaient à ses contraintes morales et sociales. Et peut-être qu’aucune société – ou quelques-unes seulement – ne peut sortir indemne de cette période cruciale.

Quoiqu’il en soit, cette antinomie ponctuelle entre complexification technologique et progrès, au sens ordinaire de bienfait pour l’humanité, n’infirme en rien la différence opposant fondamentalement le changement culturel et l’évolution naturelle : le changement culturel opère selon des mécanismes qui engendrent une tendance générale et active conduisant au progrès technologique – très différente de la tendance passive et mineure associée au processus darwinien régissant l’évolution de la nature. Et une fois que vous fonctionnez selon des tendances actives et générales, vous pouvez vous déplacer dans une direction constante, et très rapidement – et voir bientôt apparaître des murs de droite. Ainsi, et cela distingue de manière cruciale notre histoire culturelle de l’évolution naturelle de la vie, nos institutions seraient fréquemment modelées et bridées par des murs de droite (comme le montre, au base-ball, l’histoire des moyennes à la batte), tandis que la vie, dominée dès ses débuts par un imposant mode bactérien constant et affublé d’une minuscule aile droite devrait rarement rencontrer de telles limites. » (pp.274-275)

 

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[1] Je ne peux m’empêcher de penser à « 2001, L’odyssée de l’espace » en me référant à cette analogie, comme si le mur de droite était celui que l’astronaute poursuit dans l’espace, aussi activement qu’involontairement.

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