GOFFMAN, Erving,
L’Arrangement des sexes, Paris, La Dispute, 2002
Le livre contient une introduction de Claude Zaidman
intitulée « Ensemble et séparés », qui présente le contexte dans
lequel a paru l’article de Goffman, en 1977 aux Etats-Unis et essaie de
distinguer ses apports à la sociologie du genre.
Goffman utilise dans son article la méthode (que
Zaidman nomme ‘situationnisme méthodologique’) pour laquelle il est célèbre. A
partir d’observations de faits microscopiques, anodins à première vue, de la
vie quotidienne, il élabore systématiquement un réseau de leurs significations
et dévoile les mécanismes qui permettent le fonctionnement de la société. Même
si son étude sur le genre peut paraître datée à certains égards, elle reste
dans l’ensemble pertinente. Elle demeure par exemple d’actualité sur la
question de la socialisation des enfants selon leur sexe, ou sur sa
contestation de la distinction entre le biologique et le social concernant
l’ordre des genres. Il démontre que les différences biologiques sont redoublées
par la socialisation, laquelle permet de forcer le trait et d’interdire aux
femmes l’accès à certaines professions.
Le texte de Goffman est remarquable parce qu’il permet de voir les deux faces du fonctionnement du rapport entre genres. Les phénomènes de galanterie et de cour qu’il décrit sont mis en parallèle avec la ségrégation dans la sphère domestique remise en cause à la fin des années 60 par les femmes qui la subissaient. Le célibat est peu valorisé socialement, et son abandon exige non seulement l’attention d’un homme sur une femme, mais également l’inverse. Le besoin puis l’existence d’une relation entre les genres est préalable à la domination de l’un sur l’autre. L’article permet aussi de saisir comment l’homme parvient à avoir le dernier mot dans ses relations avec la femme. L’idée du contrôle, propre aux femmes, sur l’accès à elles-mêmes, éprouve un contraste violent lorsque Goffman décrit les normes qui l’imposent (idéal masculin de pureté féminine, concurrence entre hommes pour l’accès aux femmes les plus convoitées) et ses limites (harcèlement et viols). Mais surtout, et c’est ce qui nous intéresse particulièrement ici, il aborde la question des relations sur les lieux de travail (citations in extenso ci-dessous).
« On peut rappeler, en effet, que Durkheim, un
des pères fondateurs de la sociologie, n’a pas appliqué à l’analyse des
rapports entre les sexes son propre principe méthodologique de base :
‘Expliquer le social par le social’. Dans Le Suicide, par exemple, il
explique la différence des comportements de sexe par une évolution différenciée
entre hommes et femmes : ‘L’un est presque tout entier un produit de la
société, tandis que l’autre est resté bien davantage tel que l’avait fait la nature.
Ils ne sont pas des êtres de même nature.’ » (pp.32-33)
« Dans la mesure où l’individu élabore le sentiment de qui il est et de ce qu’il est en se référant à sa classe sexuelle et en se jugeant lui-même selon les idéaux de la masculinité (ou de la féminité), on peut parler d’une identité de genre. Il semble que cette source d’auto-identification soit l’une des plus profondes que nous propose notre société, peut-être davantage encore que la classe d’âge ; et sa perturbation ou sa transformation ne peuvent jamais être envisagées comme une affaire sans importance. » (pp.48-49)
« Ainsi, on s’aperçoit également que dans les emplois où les femmes sont ‘en contact avec le public’ – contrôleuses, réceptionnistes, hôtesses de l’air, vendeuses – des critères ‘d’ attractivité’ juvénile interviennent dans la sélection des employées. Cette pratique est, bien entendu, encore plus marquée dans le recrutement de femmes par des entreprises de publicité et de théâtre. La conséquence en est que, lorsqu’un homme a des relations de travail avec une femme, il est plus que probable qu’elle soit quelqu’un avec qui il aurait plaisir à s’associer. Là encore, les marques de courtoisie qu’il déploie et reçoit dans ce cadre peuvent comporter un soupçon d’intérêt sexuel. (Il s’avère que plus l’homme est haut placé dans la hiérarchie des affaires, de l’administration ou des professions libérales, plus, signe et symbole de succès, les femmes avec qui il lui est demandé d’avoir occasionnellement à faire auront de la classe.)
Enfin, notons que, dans presque tous les cadres de travail créés pour un personnel entièrement masculin, on peut trouver une ou deux femmes qui effectuent une forme ou une autre de travail ancillaire. Il s’ensuit, donc, qu’il n’existe que peu de cadres sociaux où les hommes ne soient pas dans l’obligation de faire preuve de la courtoisie due au sexe féminin.
Dés lors, on voit que dans l’ensemble la sélection à l’embauche permet de garantir avec une certaine vraisemblance que les hommes vont se trouver assez souvent mis en présence de femmes, et que ces femmes auront non seulement tendance à permettre une personnalisation du contact, mais qu’elles seront relativement plus jeunes et plus attirantes que ce qu’un choix au hasard devrait permettre. En ce sens, le monde dans lequel vivent les hommes est une construction sociale qui les tire chaque jour de leur milieu conjugal pour les placer dans ce qui apparaît comme un univers entièrement masculin (souligné par moi, non par Goffman) ; mais ces environnements s’avèrent stratégiquement pourvus en femmes relativement attirantes, qui y servent d’une manière bien définie de cibles éphémères à un badinage implicitement sexuel et à des attentions diffuses qui se manifestent de chaque côté. Le principe est celui du moins pour le plus, l’effet est de constituer le monde extérieur au foyer en vague équivalent des quartiers chauds où les hommes peuvent facilement trouver et profiter en toute sûreté de faveurs interactionnelles. Observons que plus un homme se contente de plaisanteries de genre – faites systématiquement, mais de façon intermittente et brève – plus une catégorie préférentielle de femmes peut être partagée par les hommes en général. » (pp.84-86)
« Tout en notant les fonctions particulières que prend la dispersion sélective des femmes sur la scène du travail, on devrait également prendre note d’un processus parallèle, le recrutement d’hommes blancs, grands et élancés, dans des rôles politiques et de direction très visibles, où ils peuvent servir de représentants à des organisations et rencontrer en leur nom leur public spécifique. » (note 11 p.86)
« Premièrement, notons que les idéaux traditionnels de la féminité et les idéaux de la masculinité sont similaires en ce qu’ils tendent tous deux à être défendus, pour le sexe concerné, par les deux sexes. En même temps, ces idéaux sont complémentaires en ce que ceux qui caractérisent les femmes sont différenciés de ceux qui caractérisent les hommes et que, pourtant, les uns et les autres s’ajustent parfaitement. La fragilité s’accorde avec la force, la douceur avec la dureté, la serviabilité permanente avec l’orientation vers des projets, l’ignorance en mécanique avec la compétence en mécanique, la sensibilité à la souillure contre l’insensibilité à la souillure, et ainsi de suite. Il s’avère, dès lors, qu’une femme ne pourrait réaliser les idéaux de la féminité qu’en se tenant à l’écart de l’agitation, de la noirceur et de la concurrence qui régissent le monde extérieur à son foyer. C’est alors que ces idéaux ont une conséquence politique, celle de soulager les personnes qui sont mâles de la moitié du poids de la compétition à laquelle ils auraient autrement à faire face. (Une conséquence similaire peut être attribuée à la gradation des âges et au prolongement de la scolarité). Bien entendu, cela n’implique en aucune façon qu’une femme n’ait pas la capacité de mettre ses soupirants en concurrence pour obtenir sa main ou de faire de celui pour lequel elle a un penchant son chevalier servant pour faciliter sa demande en mariage, mais seulement que ce pouvoir féminin est tenu à l’écart de la scène principale. Comme l’est la femme elle-même. » (pp.104-105)