FREUD, Sigmund, Le Malaise dans la culture, PUF/Quadrige, 1995, Paris (1ère édition : 1929)
Un des ouvrages les plus connus de Freud, celui où il prend un virage pessimiste concernant l’avenir de l’espèce humaine et défend cet avis à partir d’une réflexion sur les caractéristiques et émergences d’une des notions-clés de son second appareil conceptuel d’après-guerre, la pulsion de mort.
Citations
« Il n’est pas commode de procéder à l’élaboration scientifique des sentiments. On peut tenter de décrire leurs indices physiologiques. » (p.6)
« Une autre technique de défense contre la souffrance se sert des déplacements de libido qu’autorise notre appareil animique, et par lesquels sa fonction gagne tellement en flexibilité. » (sublimation = « la visée de se rendre indépendant du monde extérieur en cherchant sa satisfaction dans des processus psychiques internes », p.22)
« Une fois que l’homme originaire eut découvert qu’il avait entre ses mains – littéralement parlant – l’amélioration de son sort sur la terre par le travail, il ne pouvait lui être indifférent qu’un autre travaillât avec ou contre lui. L’autre prit pour lui la valeur de ce compagnon de travail avec qui il était utile de vivre en commun. Déjà auparavant, dans son premier âge, celui où il ressemblait au singe, il avait pris l’habitude de former des familles ; les membres de la famille furent vraisemblablement ses premières aides. A ce qu’on suppose, la fondation de la famille fut en corrélation avec le fait que le besoin de satisfaction génitale ne survenait plus comme un hôte qui apparaît tout à coup chez vous et qui après son départ ne donne plus de ses nouvelles pendant longtemps, mais s’installait chez l’individu comme locataire permanent. Par là, le mâle eut un motif de garder auprès de lui la femme ou, plus généralement, les objets sexuels ; les femelles qui ne voulaient pas se séparer de leurs petits en désaide [=détresse] durent aussi, dans l’intérêt de ceux-ci, rester plus près du mâle, plus fort. [macho, hein ?]» (pp.41-42)
« La périodicité organique du processus sexuel s’est, il est vrai, maintenue, mais son influence sur l’excitation sexuelle psychique s’est plutôt renversée dans son contraire. Cette modification est avant tout en corrélation avec le passage à l’arrière-plan des stimuli olfactifs par lesquels le processus de menstruation agissait sur la psyché masculine. Leur rôle fut repris par des excitations visuelles qui, à l’opposé des stimuli olfactifs intermittents, pouvaient entretenir une action permanente. Le tabou de la menstruation est issu de ce « refoulement organique » comme défense contre une phase de développement surmontée ; toutes les autres motivations sont vraisemblablement de nature secondaire (cf. C.D. Daly, Mythologie hindoue et complexe de castration, Imago XIII, 1927, [145-148]). Ce processus se répète à un autre niveau, quand les dieux d’une période culturelle dépassée deviennent des démons. Mais le passage à l’arrière-plan des stimuli olfactifs semble lui-même résulter du fait que l’être humain s’est détourné de la terre, s’est décidé à la marche verticale, par laquelle les organes génitaux jusque-là recouverts deviennent visibles et ont besoin de protection, et qui ainsi suscite la honte. Au début de ce procès culturel fatal, il y aurait donc la verticalisation de l’être humain. L’enchaînement à partir d’ici passe par la dévalorisation des stimuli olfactifs et l’isolation pendant la période menstruelle, va jusqu’à la prépondérance des stimuli visuels, à la visibilité acquise des organes génitaux, puis jusqu’à la continuité de l’excitation sexuelle, à la fondation de la famille, et par là jusqu’au seuil de la culture humaine. Cela n’est qu’une spéculation théorique, mais suffisamment importante pour mériter d’être exactement vérifiée sur les conditions de vie des animaux proches de l’être humain. » (note 1 p.42)
« L’existence de ce penchant à l’agression que nous pouvons ressentir en nous-mêmes, et présupposons à bon droit chez l’autre, est le facteur qui perturbe notre rapport au prochain et oblige la culture à la dépense qui est la sienne. Par suite de cette hostilité primaire des hommes les uns envers les autres, la société de la culture est constamment menacée de désagrégation. » (p.54)
« Il est toujours possible de lier les uns aux autres dans l’amour une assez grande foule d’hommes, si seulement il en reste d’autres à qui manifester de l’agression. » (p.56 ; certainement à l’origine des travaux d’Elias sur les voisinages de communautés)
« (…) les jugements de valeur des hommes sont dirigés inconditionnellement par leurs souhaits de bonheur, (…) ils sont donc une tentative pour appuyer leurs illusions par des arguments. » (p.88)