Frau, le nouveau Zidane
Une
nouvelle de science-fiction pure, dont les personnages fondamentaux sont basés
sur des individus réels auxquels j’ai emprunté quelques traits historiques
ainsi que caractéristiques notoires mais qui n’y sont en fait que des véhicules
immédiatement appréhendables pour des concepts qui le sont moins. Je ne suis
pas mécontent du résultat.
38
ans et demi. Zinedine Zidane
s’ennuyait ferme. Les mêmes défilés de mode, les mêmes galas humanitaires, les
mêmes voyages en avion aux quatre coins du monde qui n’en devenaient plus
qu’un… Il voulait réentendre le son de la foule chahuter les enceintes des
immenses stades, il voulait sentir la pression dans son cœur battre à chaque
tir de coup franc, il voulait sauter de nouveau en voyant rentrer par la grâce
de son pied le ballon entre les poteaux du gardien adverse.
Il
s’en confia à son médecin de famille le jour de son bilan de santé annuel.
Celui-ci s’étonnait de certains traits physiques chez son prestigieux patient,
qui semblaient traduire un vieillissement accéléré :
« Docteur Monod
: Monsieur Zidane, y aurait-il quelque chose, en
ce moment, dans votre vie, qui n’irait pas comme vous voudriez ?
ZZ :
Docteur, tout ne va pas trop mal. Je vois du pays, je rencontre des tas de gens
formidables, ma femme m’aime plus que jamais, vous savez, tout va très bien, je
suis très heureux en ce moment.
Monod :
Pourtant, vous semblez comme las, comme moribond. On dirait qu’il vous manque
quelque chose, comme un challenge…
ZZ :
Non, docteur, tout est parfait, vous vous trompez, tout va très bien.
Monod :
D’accord, Zinedine, la prochaine fois, si vous aurez
quelque chose à dire, vous pourrez venir m’en parler, rappelez-vous.
ZZ :
Docteur, je… je…
Monod :
Oui ?
ZZ :
Je… j’ai pas osé vous dire la vérité. La vérité, c’est que je me fais chier
comme un rat mort depuis que j’ai arrêté ma carrière de footballeur. Je passe
mon temps à être trimballé à droite et à gauche pour mes causes qui me tiennent
peut-être à cœur, mais qui ne me sont pas du tout personnelles.
Monod :
Hum… votre femme avait donc touché juste. Elle me racontait la dernière fois,
très pudiquement, que vous souffriez de troubles du sommeil, et elle pensait
que c’était par rapport à votre activité personnelle.
ZZ :
Elle vous a dit ça ? Ma femme, elle ressent tout juste chez moi… c’est pas
ma femme pour rien (rire gêné). Je n’en peux plus, docteur… Il faut que je
retourne au football, de n’importe quelle façon possible…
Monod :
Ah, c’était donc ça qui vous titillait… devenez entraîneur… pas mal de grands
joueurs sont devenus entraîneurs : Beckenbauer, Platini…
ZZ :
Oui, mais ils ne le sont pas restés longtemps, ils sont maintenant de hauts
représentants du football, présidents de clubs, de l’UEFA, ils ne sont plus sur
le terrain. Et puis, moi, j’ai jamais voulu entraîneur, et de toute façon, je
n’aurai jamais pu, je ne suis pas tout le temps un leader, je le suis juste de
temps en temps quand je sens que ça tourne pas rond, qu’on gagne pas... Moi
j’aime jouer, c’est ce que j’ai toujours voulu faire. Je veux retourner sur la
pelouse et m’amuser de nouveau à dribbler mes adversaires, à faire des passes
décisives, à faire gagner mon équipe. Vaincre, docteur, je veux participer activement
à une victoire.
Monod :
Je comprends, mais vous ne pourrez pas le faire avec votre condition physique.
ZZ :
Il le faut, par n’importe quel moyen, même par le plus extravagant. »
Le
docteur se frotta la barbe quelques instants avant qu’une petite lueur éclate
dans son œil désormais inspiré :
« Monod :
J’ai une idée, mais elle nécessitera que vous renonciez à votre nom.
ZZ :
Comment ça ?
Monod :
Un ami de longue date que je fréquente depuis l’Université, le professeur Albin
Delatte, pourrait peut-être vous aider. Il a fait des
essais concluants sur les transferts d’âmes d’un corps à l’autre.
ZZ :
Transferts d’âmes ? C’est de la sorcellerie ?
Monod :
De la sorcellerie, oui, si vous voulez nommer ainsi la science moderne. Il a
éprouvé sa technique sur des souris et aimerait l’appliquer désormais sur des
humains. Il pourrait vous donner le corps d’un footballeur plus jeune selon le
temps que vous estimez vouloir rejouer, à condition que vous trouviez ce
footballeur. Les scientifiques ne font rien sans le consentement de leurs
cobayes.
ZZ :
Cobaye ? Ca veut dire que ça peut manquer ?
Monod :
Je ne sais pas où en est Albin avec ses recherches. Peut-être, oui, ça peut
échouer. Mais qui ne tente rien n’a rien.
ZZ :
Et par rapport au nom ?
Monod :
Vous comprendrez que tout cela devra rester confidentiel. Certaines choses
doivent rester cachées du public afin que la recherche puisse se poursuivre
dans le calme pour les scientifiques. Ainsi, vous devriez renoncer à vous
appeler Zinedine Zidane.
Pour le reste, je n’en sais trop rien, je ne sais pas quelles sont les limites,
les possibilités des travaux d’Albin. Je ne sais pas par exemple s’il peut vous
transposer dans le corps d’une femme ou d’un garçon de 10 ans. Vous verrez tout
cela avec lui, si bien sûr vous en avez le projet. Voici sa carte. Je suis
désolé Zinedine, mais d’autres patients attendent. »
Il
se leva. Zinedine suivit son mouvement, s’acquitta
des honoraires, le remercia et partit. La conversation s’acheva sur un grand
doute pour lui. Certes, l’envie ne manquait pas mais le caractère aléatoire de
l’opération ainsi que les modalités extérieures, sa vie de famille, le simple
fait même d’annoncer à sa femme, ses enfants, ses parents son changement
d’identité, le rendaient à de grandes interrogations. Et puis, qui serait
intéressé par le changement ? Qui voudrait d’une vie pitoyable à courir
sans arrêt pour faire la promotion de marques de yaourts et d’associations
caritatives ? Il se demanda d’un coup s’il était bête : n’importe qui
n’ayant jamais eu sa gloire dans le football la désirerait. Il pensait à ces
joueurs anonymes du championnat de France, Matt Moussilou,
Jérémie Janot, Pierre-Alain Frau…
Le dernier nom le frappa. Quel joueur plus anonyme que Pierre-Alain Frau ? Lequel de moins charismatique ? Il se
rappelait avoir lu dans un numéro de France Football une interview de ce joueur
du Paris Saint-Germain… L’intuition le saisit :
Pierre-Alain Frau, s’il en avait l’opportunité,
serait heureux de prendre sa peau, la peau de Zinedine
Zidane. Et puis, il avait l’âge idéal : né en
1980, Frau lui donnerait la possibilité de revenir
pendant au moins 8 ans de plus. D’un coup, tous les problèmes de base étaient
oubliés : il fallait qu’il rejoue au football.
Il
alla au Laboratoire Verdier voir le savant dont lui avait parlé le médecin.
Aucun rendez-vous ne fut nécessaire. Zinedine voulait
rencontrer Delatte pour s’assurer des possibilités de
transposition. Après de rapides salutations, la conversation s’amorça à bon
rythme. Chacun voulait gagner du temps :
« ZZ :
Quelles sont les limites portées au système de transposition ?
Delatte :
Il faut que l’âge de la personne avec laquelle s’opère l’échange ne dépasse pas
un écart de 10 ans, que ce soit en plus ou en moins. Ceci est la seule limite
portée. Rien en termes de taille, rien en termes de poids. Il semble que cela
soit dû à la compatibilité des terminaisons nerveuses des deux cerveaux sur
lesquelles porte l’opération. Mon ami Monod m’a dit que vous étiez volontaire
pour changer de corps dans le cadre de nos expériences.
ZZ :
Mais… que se passerait-il si cela… (anxieux) échouait ?
Delatte :
Rien. Cela a échoué de nombreuses fois chez les souris qui ont servi aux
premières expériences, mais ils n’ont jamais montré de changements de
comportement notables, hormis une certaine nervosité dans les deux semaines qui
suivaient. Au fond, c’est sans risque, en tout cas sur les animaux. Nous nous refusons à extrapoler ces résultats sur les cas
humains, car la physiologie humaine est bien plus complexe.
ZZ :
(rassuré) Hum… je vois. Cela me semble acceptable tout de même. J’ai toujours
eu foi en la science, sinon je n’aurai jamais accepté de prendre de la créatine
à la Juventus. »
Tout
était fin prêt. Il ne restait plus qu’à obtenir l’accord de Pierre-Alain Frau pour que Zidane puisse
réaliser son rêve fou de rejouer au football parmi les professionnels. Il
organisa un rendez-vous secret avec l’élu qui devait reprendre sa place pour
vivre l’ennui et la répétition. Ce dernier ne comprit pas trop au premier
abord, et pensa que ce footballeur qui était son idole était devenu subitement
fou :
« Frau : Qu’est-ce que t’es en train de raconter, Zinedine ? Déjà, je comprends pas, parce qu’on s’est
peu rencontrés, toi et moi, y compris sur le terrain. Pourquoi moi ?
ZZ :
Parce que tu es costaud physiquement, parce que tu joues dans un club qui
quoiqu’on en dise est valable, et parce que tu rentres dans la limite d’âge
définie par le professeur Delatte. »
Cela
s’obscurcit encore. Décidément, Frau ne saisissait
rien du tout de ce projet insensé. Pourquoi voulait-il, lui, ce footballeur
mythique, devenir un joueur moyen du championnat de France ? Il ne se
mésestimait pas en disant ça. Il avait fait une bonne saison à Sochaux avant
d’aller dans le meilleur club français, Lyon, mais là-bas, il savait qu’il
avait montré ses limites. Et c’était pourquoi aujourd’hui, il jouait au PSG, un
club à son image, fier mais irrégulier, qui luttait pour renouer avec sa gloire
ancienne. Au fond, c’était vraiment pas génial, cette situation. Pourrir ici…
Alors qu’être Zinedine Zidane,
quel pied ! N’importe qui voudrait être Zinedine
Zidane... une telle légende… C’était une chance
unique… Il voulait quand même avoir quelques détails de plus :
« Frau : Pourquoi veux-tu faire ça ?
ZZ :
Je veux rejouer au football. Je m’ennuie à voyager sans cesse aux côtés de ma
femme pour faire de la pub et de la charité. C’est bien utile, tout ça, tu
vois, mais je ne me sens plus de le faire.
Frau :
Et tu veux donc que je prenne ta place pour accomplir ce boulot ?
ZZ :
Oui, si t’es d’accord, bien sûr. Si tu t’ennuies un jour dans ce rôle, nous
n’aurons qu’à ré-échanger nos places.
Frau :
Il n’y aura pas de complications ?
ZZ :
Il y a un risque bien sûr, mais pas bien grave si on regarde les expériences
qui ont été menées jusqu’à maintenant. Personnellement, le sérieux du
professeur m’a totalement rassuré dès notre première rencontre. J’en suis
persuadé, nous pouvons y aller sans crainte. Alors… tu veux bien ? »
Pierre-Alain
Frau n’hésita pas. Il n’avait rien à y perdre et tout
à y gagner. Rien, absolument rien, ne l’empêchait de dire oui.
« OK », répliqua-t-il. « Quand fait-on le
changement ? » Il restait toutefois un détail à régler.
De
son côté, Zinedine avait décidé de cacher l’opération
à sa famille. Personne ne devait savoir. Si Frau
voulait être Zidane, il n’avait qu’à l’être
entièrement. En mimant sa timidité légendaire et son humilité mythique, rien ne
se verrait de personne. Il fit jurer à son remplaçant de jouer le jeu. Celui-ci
acquiesça sans réserve, trop heureux de l’opportunité qui se présentait à lui.
En retour, il demanda à son idole de conserver son tempérament plutôt discret
en société ; bien sûr, Zidane accepta. Il
n’allait pas être trop difficile pour nos deux protagonistes d’échanger leurs
caractères. Chacun mêlait à sa manière discrétion et orgueil, selon une recette
toute personnelle. Ils comprenaient tout deux qu’ils devaient juste doser les
ingrédients de leur personnalité d’une manière différente.
Deux
jours plus tard, Zinedine Zidane
et Pierre-Alain Frau étaient dans le laboratoire du
professeur Delatte, prêts à suivre les consignes de
ses machines expérimentales.
« Mes
chers amis », les accueillit le professeur, « vous voilà donc ici
pour tenter une expérience hors du commun, inédite, que nul humain n’a
entrepris depuis que l’homme est homme. Un grand évènement dans l’histoire,
mais qui demeurera secret. Savourons donc ensemble ce grand moment pour la
science ». La salle, bondée de scientifiques, applaudit. Zidane était ému ; Frau
observait sans frémir. C’était un grand discours. La suite était importante.
Le
dispositif de transposition était d’une simplicité aberrante et ne représentait
pas physiquement le progrès qu’on allait tenter d’accomplir : il se
résumait à deux sièges assez proches l’un de l’autre, surmontés de deux casques
dont on remarquait, si on détournait légèrement le regard, qu’ils étaient fixés
à deux récipients opaques placés derrière les deux fauteuils. Bref, la
configuration générale paraissait avoir été prévue pour recevoir les
contributions de nos deux footballeurs à la science ; mais ce n’était pas
le cas : l’état des recherches ne permettait pour l’instant que l’échange
de deux âmes, et ne pouvait pas encore supporter la prise en charge d’une
multiplicité de consciences. La singularité illusoire du protocole matérialisé
devant leurs yeux suffisait à rendre les acteurs de cet évènement lucides du
poids historique de l’évènement en train de se faire, et fiers d’en être
parties.
« Ne
perdons pas de temps, voici un gel qu’il vous faut appliquer sur votre cuir
chevelu », invectiva le professeur. « Mais d’abord,
installez-vous ! » Zidane et Frau s’assirent, puis trempèrent leurs doigts dans le pot
qui leur était présenté. Ils en sortirent une lotion visqueuse de couleur
pastel, qu’ils s’étalèrent chacun sur leurs crânes respectifs. Une fois cette
étape remplie, Delatte posa sur chaque tête le casque
qui la surplombait. Il s’éloigna ensuite précautionneusement, d’environ huit
mètres. Il inséra deux protections dans ses oreilles. Il actionna un bouton sur
une télécommande.
Il
fut comme un immense vacarme dans la salle ; c’était comme si le son des
turbines d’un avion se répandait dans la pièce. Les deux footballeurs se
regardaient avec frayeur. Puis, leurs yeux se clorent comme automatiquement,
alors que le bourdonnement s’aggravait et se renforçait. Pendant une dizaine de
minutes, le torrent de bruit coula sans discontinuer. Puis, soudain, le silence se fit
entendre. Ce fut si spontané qu’Albin Delatte se
précipita sur sa télécommande pour appuyer trois fois sur un bouton.
La
machine ne faisait plus de bruit ; elle avait, semblait-t-il, fini de
procéder à l’échange. Les visages des sujets étaient apaisés. Le professeur
attendait patiemment une réaction.
« Ca
fait bizarre d’avoir des cheveux ! », s’exclama soudain Zinedine Zidane. « Je les
sens bien, j’ai l’impression d’avoir vingt ans. »
« Merde,
j’ai plus rien sur le caillou ! », s'écria Pierre-Alain Frau.
Ils
étaient vivants.
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Trois
mois étaient passés depuis l’opération. Zidane
brillait de nouveau dans le championnat de France. Ca avait l’air moins dur
qu’en Espagne a priori mais apprendre à utiliser le corps de Frau et prendre conscience de ses limites rendait en fait
la tâche bien plus compliquée qu’il ne l’avait imaginé. Restait que Zinedine faisait des miracles à chaque match, distillant
des passes sur les ailes sans s’arrêter, porté par son insatiable soif de
victoires et ses capacités techniques exceptionnelles. Sur le terrain, il était
palpable qu’il prenait un plaisir intense à tenter les combinaisons les plus
originales ; cela contribuait à garantir le succès de ses initiatives.
Grâce
à Zinedine et à l’édifice de ce cercle vertueux qui
assurait sa réussite, Pierre-Alain Frau explosait de
toutes parts. L’incroyable amélioration de son jeu permettait à son équipe de
jouer les premiers rôles en championnat. Paul Le Guen
l’alignait à chaque match depuis qu’il s’était avisé de l’expansion immense de
ses talents.
Etrangement,
à part l’entraîneur, personne ne s’aperçut de la métamorphose.
« Pierre-Alain Frau est un joueur irrégulier qui
en ce moment s’affranchit de ses limites », écrivait-on dans un hebdomadaire
spécialisé réservé aux vrais passionnés de football. Malgré le nombre de
roulettes invraisemblables qu’il effectuait par match et la qualité de ses
centres et coups francs, Pierre-Alain Frau restait un
joueur de seconde zone. Les plus grands clubs étrangers, qui d’habitude, se
jetaient sur les meilleurs joueurs évoluant en France sitôt que leur talent se
manifestait, restaient muets dans le cas de notre nouveau Zidane.
Il était difficile de savoir pourquoi les superbes – et régulières - performances
de Frau restaient injustement ignorées. Les plus
grands spécialistes du sport, tels que Lionel Chamoulaud
ou Thierry Gilardi, semblaient même traiter avec
mépris l’émergence soudaine de ce joueur de classe mondiale qui se révélait en
Pierre-Alain Frau. C’était comme s’il n’avait pas le
nom, le visage, l’attitude d’un grand joueur. Pierre-Alain Frau
n’était en fait pas une marque valable pour désigner un grand joueur. Son nom
déjà lui interdisait toute notoriété extraordinaire. Chez les supporters, peu
improvisaient pendant les matchs des chants à son honneur. Il n’y avait rien de
mélodique à prononcer le patronyme de ce gars qui pourtant faisait gagner tous
les matchs à son équipe. Et puis, il n’avait pas de dents uniques à la Ronaldinho, pas de grande gueule imposante comme celle de Gennaro Gattuso, pas de charisme
puissant tel que celui du grand Zinedine Zidane d’autrefois, que l’on regrettait encore à Madrid, à
Turin et dans la France toute entière… les ventes de maillots floqués au nom de
Frau demeuraient marginales. Quant à ses camarades de
vestiaire, qui avaient toujours considéré le Frau
authentique pour un joueur sympathique mais de tempérament assez solitaire, et
qui par conséquent le laissaient volontiers et sans remords à l’écart, ils ne
voyaient pas dans le jaillissement nouveau de ses dons un évènement digne
d’être considéré attentivement. Zidane parvenait à
exprimer l’alchimie qui produisait la personnalité de Frau,
sans anicroches.
Il
était cependant très frustré de ce manque terrible de reconnaissance. Dans sa
carrière antérieure, en tant que Zidane, il était
assailli de propositions en tout genre. Des entreprises lui offraient des
contrats de publicité, des femmes lui faisaient des avances répétées, des clubs
prestigieux étaient prêts à lui octroyer des salaires incroyables contre ses
services. Tout cela était certes un cirque effarant, et certaines des largesses
qui lui étaient tendues dépassaient largement la valeur objective que son
activité représentait. Après tout, il ne faisait que taper dans un ballon. Mais
la perte de cet univers, certes excessif, mais grisant, le blessait quelque
part dans son amour-propre. Passer à ce petit monde étroit et ennuyeux, et
surtout l’accepter, devenaient difficiles. Sa situation commençait fortement à le
crisper. Il n’avait aucun soutien.
De
son côté, pendant ce temps, le corps de Zidane, animé
par l’esprit de Frau, avait poursuivi son périple
avec détermination. Il était engagé pour une campagne d’importance en
Ethiopie ; donner des yaourts à des gens mal lotis au nom de la grande
marque qu’il promouvait était le rôle pour lequel il avait signé lorsqu’il
était quelqu’un d’autre. A mi-chemin entre la publicité et le gala de charité,
cette opération exceptionnelle mobilisait toute la grâce du visage de Zidane pour faire passer le message contre la pauvreté en
Afrique et aussi, plus subtilement, le rôle d’envergure de la corporation qui
était derrière. Ce fut une incroyable réussite. Les médias diffusèrent
massivement les images d’un Zinedine heureux de donner
à des enfants des lots de desserts aux fruits à la sortie d’une école à
Addis-Abeba. Lors du voyage de retour vers la France, Frau
comprit à la lecture de Football Forever qu’il
n’aurait jamais pu être une vedette malgré les 26 passes décisives et les 5
buts dont il avait gratifié le PSG lors des 15 derniers matchs.
En
fait, Frau était en train de découvrir l’incroyable
pouvoir de Zidane. Des cadres de grandes entreprises
se jetaient à ses pieds comme des groupies, des créateurs d’entreprises
diverses le sollicitaient pour financer leurs projets… et surtout… des femmes
outrageusement belles lui souriaient comme s’il n’avait plus qu’à lancer un
regard pour qu’elles disent ’’oui’’. Son célibat, qui devenait chaque jour plus
dur après la déroute de la relation qu’il chérissait le plus depuis son
adolescence, avait trouvé une issue dans le transfert lorsqu’il avait rencontré
l’épouse de son idole. Mais la relation, telle une mayonnaise ratée, n’avait
pas pris, puis battait de plus en plus sérieusement de l’aile à cause de son
obsession, peut-être conséquente, pour son activité. Frau
pensa que si il était Zidane, il aurait divorcé. Elle
n’arrêtait pas de lui casser les pieds, sans cesse… elle se plaignait de son
manque d’affection pour elle et ses enfants, elle ne comprenait pas pourquoi,
d’un coup, il avait cessé d’être attentionné. Absorbé par l’urgence de ses
nombreux déplacements, Frau n’avait jamais le temps
de répondre aux allégations de celle qui était objectivement sa femme, et
encore moins le temps de réfléchir aux griefs qu’elle formulait à son encontre.
Il finit par oublier les devoirs conjugaux de l’idole qu’il incarnait.
Un
soir où sa solitude le lui permit, Frau ramena à la
maison, grâce à son corps de Zidane, Estelle
Washington, un top model américain de 21 ans qui le faisait fantasmer les soirs
d’avant-match dans le car qui le menait à Sochaux ou
à Auxerre disputer des rencontres sans enjeu, lorsqu’il lisait ses bi-hebdomadaires pour hommes. Il ne fit pas que la ramener
à la maison ; il s’adonna avec elle à des exercices charnels que la pudeur
m’empêche de détailler. Ce ne fut pas la seule fois ; ils commencèrent à
se fréquenter de plus en plus assidûment.
Ils s’entendaient si bien que Frau songeait
sérieusement à rencontrer Zidane pour lui expliquer
sa condition et lui demander s’il pouvait divorcer d’avec sa femme, à défaut de
quoi il demanderait de réintégrer sa propre chair. Il n’en eut pas le temps.
Zidane se
réveilla à la veille d’un match contre Marseille, sa ville de cœur. Il
descendit à la boîte aux lettres en laissant son café chauffer. Il y trouva le
dernier numéro de « Celebrity News ». Il était
mal, Zinedine, en se rendant compte un mois après les
faits à la lecture d’un magazine à scandales qu’il avait trompé sa femme avec
un mannequin célèbre. Le papier exposait sans pudeur des photos de lui en train
de se pavaner sur une plage brésilienne aux bras d’une blonde certes jolie mais
qui n’était pas sa femme Véronique. Il remonta ses escaliers en courant avant
de se saisir vigoureusement du téléphone. Il pleurait de rage.
Pierre-Alain
fut aussi choqué de sa présence en une de ce journal. Jamais il n’avait été en
première ligne comme ça, et encore moins pour des affaires de ce style. Puis la
colère lui monta au cerveau quand il se rendit compte que cette presse allait
l’empêcher de demander le divorce d’avec la femme de Zidane.
Le téléphone retentit. Frau le décrocha
nerveusement :
« Frau : Allô ?
ZZ :
Frau… tu m’as eu, abruti… tu as foutu en l’air mon
mariage… nous vivions heureux, moi et elle…
Frau :
Zinedine, calme-toi… je n’ai rien fait de mal avec
cette femme…
ZZ :
Rien de mal ? Tu… tu…
Frau :
La presse… j’allais te demander de te voir avant qu’elle ne révèle tout…
écoute-moi, je vais essayer d’être clair… ma relation avec ta femme se
détériorait…
ZZ :
Comment pouvait-elle se détériorer, sinon par ta faute ? Tout allait bien
entre nous…
Frau :
Ecoute, nous n’avons pas pensé à ça quand nous avons échangé nos corps…
ZZ :
C’est vrai… »
Zinedine prit
vaguement conscience d’une faute. Il sentit son mal atténué pendant un court
laps de temps, puis il revint brusquement :
« ZZ :
Merde, mais… tu as fait ça avec Véronique !!!
Frau :
Quoi, ça ?
ZZ :
Tu m’as compris…
Frau :
Oh ! (silence) Non, je n’ai jamais osé… tu sais, Zizou,
c’est ta femme, je pouvais pas…
ZZ :
Comment ça, tu n’as pas couché avec elle pendant ces quatre derniers
mois ? Et tu t’étonnes que la relation se soit détériorée ? »
Pierre-Alain
se demandait si Zidane n’était pas en train de
devenir fou. Mais que lui reprochait-il, au juste ? D’avoir délaissé sa
femme ou de ne pas l’avoir baisée à sa place ?
« Frau : Ecoute, je ne sais pas… je ne sais pas quoi te
dire… que veux-tu qu’on fasse ? Parce que si tu reprends mon corps, tu vas
devoir affronter la situation avec ta femme… »
Zinedine
laissa échapper un soupir d’angoisse. Ca devenait trop dur. Il allait devoir se
résigner à voir sa vie dégénérer par journaux interposés. Non, il ne pouvait
pas… il aimait Véronique… elle était le seul élément qui lui manquait dans sa
nouvelle vie…
« ZZ :
Je veux revoir Véronique. Il faut la mettre au courant de tout ça, mets-la au
courant, fais quelque chose, je ne veux pas que ça finisse entre elle et moi,
je t’en prie, fais le nécessaire…
Frau :
Mais… notre affaire doit rester secrète… Il faut alors que j’appelle le
professeur avant…
ZZ :
Oh, mince, je l’avais oublié, lui… »
Paradoxalement,
Zinedine sentait les choses de façon plus détendue
maintenant. Il comprenait intuitivement que ce quiproquo n’était de la
responsabilité de personne, ni de la sienne, ni de celle de Frau…
que c’était un quiproquo. Et que Frau était de bonne
foi. Il ne pleurait plus.
« Frau : Je vais m’occuper de prendre contact avec lui
pour que nous convenions tous ensemble de quelque chose. Il faut que nous
réglions cette situation au plus vite.
ZZ :
D’accord, je te fais confiance. Rappelle-moi vite une fois que tu auras arrangé
tout ça. »
Dans
le ton de la voix de Frau, Zidane
avait perçu un réel embarras de sa part par rapport à tout ce qui se passait,
et une vraie compassion à son égard.
Frau, de
son côté, ressentait une gigantesque culpabilité envers son ami. Oui, son ami,
car étrangement, il considérait désormais Zinedine comme
son ami. Il allait régler toute cette histoire. Il se ressaisit du combiné.
Quatre
jours après, Frau et Zidane
se retrouvèrent au laboratoire pour rencontrer le professeur Delatte. Le lendemain, Frau
devait honorer une sélection en équipe de France ; quant à Zidane, il devait se déplacer jusqu’en Australie pour une
série de trois journées de bienfaisance. L’un et l’autre mettaient l’exécution
de leurs engagements en danger, Zidane, en manquant
l’entraînement, Frau, en reportant le départ de son
long voyage. Mais c’était urgent ; ça ne pouvait pas attendre.
Le
professeur Delatte avait été averti du motif de la
réunion par Frau, mais il n’avait pas été assez
disponible pour réfléchir au problème. Ses recherches lui mangeaient tout son
temps. Il se sentait néanmoins très concerné par les soucis des deux
footballeurs. Mais il n’avait aucune impression sur ce qu’il fallait faire. Un
secret important était en jeu, c’était la seule chose de certaine.
La
conversation embraya sans délai dans le bureau du chercheur :
« Frau : Albin, vous comprenez dans quelle situation
nous sommes, n’est-ce pas ? J’ai mis mon ami Zinedine
dans un état compliqué à gérer, et je me sens très gêné par rapport à ça. Le
truc, c’est que je ne sais pas du tout comment nous pouvons régler ça, parce
qu’il y a le secret de l’opération qui est important dans l’affaire. Moi et Zizou, on aimerait savoir comment on peut arranger tout ça…
Quelles sont nos marges de manœuvre ?
Delatte :
Il est impératif de garder le secret. Ces recherches sont primordiales pour
nous. Vous comprendrez qu’un chef d’Etat serait très heureux de rester en vie à
sa guise, et de maintenir son influence sur son pays aussi longtemps qu’il le
désire. Il est ici à la fois question des stratégies militaires de chaque pays
et du mode de vie des élites internationales, et je ne peux en aucun cas mettre
sur la place publique un compte-rendu des avancées que notre expérience
ensemble a permis de valider. J’ai du mal à voir une porte de sortie.
ZZ :
Ne pouvons-nous pas mettre ma femme Véronique au courant ?
Delatte :
Non, je le crains, et pas pour les mêmes raisons. Si vous lui présentiez la
situation telle qu’elle est, vous provoqueriez son départ. Elle aurait du mal à
accepter le fait que vous l’ayez quittée pour reprendre votre carrière de
footballeur.
ZZ :
Mince, vous avez raison…
Frau :
Que nous reste-t-il comme solutions ? Je vois bien que Zizou
va craquer…
ZZ :
Laisse, Pierre… Je crois qu’il est temps d’accepter les conséquences de
l’erreur que j’ai faite.
Frau :
Mais… c’est moi qui suis à l’origine de tout ça… je ne peux pas te laisser dans
cet état…
Delatte :
On peut quand même essayer de mettre l’épouse de Zinedine
au courant. Je pense que c’est envisageable. Il ne me sera pas difficile
d’obtenir l’accord de hauts fonctionnaires dans ce sens.
Frau :
Ou… je crois que ce serait plus simple, si j’essayais d’obtenir le pardon de
Véronique… et après, nous reprendrions nos places… non, Zizou ? »
Les
yeux de Frau crépitaient. Il désirait profondément que
le destin puisse reprendre son cours d’origine.
« ZZ :
Non, laissez tomber… Pierre, c’est une bonne intention, mais tu sais, ce sera
peut-être plus difficile encore de reprendre mon ancien corps et de faire comme
si tout était encore comme avant, alors que notre relation aura changé… Je
crois bien que vous avez tout dit professeur. J’ai abandonné tout ce que
j’avais construit. J’ai refusé de vieillir.
Frau :
Et moi, j’ai préféré fuir ma condition. Tu crois que c’est mieux ? »
Zinedine
ne savait pas quoi répondre. Il n’était question que de motivations
individuelles dans cette histoire. S’ils avaient tous su affronter leurs
frustrations, ils n’auraient pas été face à un tel désastre aujourd’hui.
« ZZ :
Nous devons accepter. Ca ne s’arrête pas, n’est-ce pas professeur ?
Delatte :
Non. Et croyez-moi, je suis bien placé pour le savoir. »
Tous
croyaient comprendre, se comprendre. Il fallait partir, il fallait repartir.
Albin
Delatte raccompagna Zinedine
Zidane et Pierre-Alain Frau
vers la sortie du laboratoire.
Pierre-Alain
se rappelait que le soir même, un avion l’attendrait. Zinedine
pensait aux exercices qu’il allait rattraper à l’entraînement.
Ils
se dirent « au revoir ». Le professeur les observa s’éclipser
progressivement.
Dans
la tête d’Albin se profilait la réflexion suivante : « On n’arrête
pas le progrès ». Il fut déçu à l’idée qu’il ne savait pas savoir ce qu’il
voulait dire.