FEYERABEND, Paul, Contre la méthode. Esquisse d’une théorie anarchiste de la connaissance, Seuil/Points, Paris, 1979
L’ouvrage classique d’épistémologie « dadaïste ». « Tout est bon », « la science est beaucoup plus proche du mythe qu’une philosophie scientifique n’est prête à l’admettre » (p.332), incommensurabilité totale (p.246-322 ; magnifique démonstration à partir de figures géométriques pp.250-251, en fait il semble qu’il justifie l’incommensurabilité en se référant à la méthode paranoïaque-critique de Salvador Dali), contre-induction à peine ébauchée dans les chapitres 2 & 3, description détaillée des stratégies rhétoriques de Galilée : bref, c’est la fête pour l’industrie de la connaissance, qui y trouve à la fois des raisons de hurler à l’imposture comme d’y découvrir une nouvelle méthode de promotion des gadgets du savoir.
Ce livre est critiquable en termes marxistes ; la position de Feyerabend peut en effet être ramenée à un individualisme extrême, lequel peut déboucher sur un mépris du collectif et des institutions dont on (je !) sais qu’il est souvent dangereux. En fait, c’est surtout le fait d’ajouter à cette tendance individualiste une analyse en faveur de l’incommensurabilité des langages et des théories qui amène Feyerabend à une impasse du point de vue marxiste.
Citations
« Introduction. La science est une entreprise essentiellement anarchiste : l’anarchisme théorique est davantage humanitaire et plus propre à encourager le progrès que les doctrines fondées sur la loi et l’ordre.
1. Ceci est démontré à la fois par l’examen de certains épisodes historiques et par une analyse abstraite du rapport entre l’idée et l’action. Le seul principe qui n’entrave pas le progrès est : tout est bon.
2. Par exemple, nous pouvons nous servir d’hypothèses qui contredisent des théories bien confirmées et/ou des résultats expérimentaux bien établis. Nous pouvons faire avancer la science en procédant par cotnre-induction.
3. La condition de compatibilité qui exige que les nouvelles hypothèses s’accordent avec les théories admises est déraisonnable en ce qu’elle protège la théorie ancienne, et non la meilleure. Des hypothèses qui contredisent des théories bien confirmées nous fournissent des indications qu’on ne peut obtenir d’aucune autre façon. La prolifération des théories est bénéfique à la science, tandis que l’uniformité affaiblit son pouvoir critique. L’uniformité met également en danger le libre développement de l’individu.
4. Il n’y a pas d’idée, si ancienne et si absurde soit-elle, qui ne soit capable de faire progresser notre connaissance. Toute l’histoire de la pensée s’intègre dans la science et sert à améliorer chaque théorie particulière. Les interventions politiques ne sont pas non plus à rejeter. On peut en avoir besoin pour vaincre le chauvinisme de la science qui résiste à tout changement du statu quo.
5. Jamais aucune théorie n’est en accord avec tous les faits auxquelles elle s’applique, et pourtant, ce n’est pas toujours la théorie qui est en défaut. Les faits sont eux-mêmes constitués par des idéologies plus anciennes, et une rupture entre les faits et les théories peut être la marque d’un progrès. C’est aussi un premier pas dans notre tentative pour découvrir les principes qui guident implicitement les observations familières.
6. Pour illustrer cette tentative, j’examine l’argument de la tour, utilisé par les disciples d’Aristote pour réfuter le mouvement de la Terre. La discussion comprend des interprétations naturelles – c’est-à-dire des idées si étroitement liées aux observations qu’il faut faire un effort spécial pour en prendre conscience et pour en déterminer le contenu. Galilée identifie les interprétations naturelles incompatibles avec Copernic et les remplace par d’autres.
7. Ces nouvelles interprétations naturelles fournissent un langage d’observation nouveau et hautement abstrait. Elles sont introduites, mais en même temps dissimulées en sorte qu’on ne remarque pas le changement qui s’est opéré (méthode de l’anamnèse). Elles contiennent (en l’occurrence) l’idée de la relativité de tout mouvement et la loi de l’inertie circulaire.
8. Les premières difficultés causées par le changement sont désamorcées par des hypothèses ad hoc, qui se trouvent donc avoir parfois une fonction positive ; elles donnent un répit aux nouvelles théories et indiquent la direction des recherches futures.
9. Galilée transforme, en plus des interprétations naturelles, les sensations qui paraissent mettre Copernic en danger. Il admet que ces sensations existent ; il loue Copernic de les avoir négligées ; il prétend les avoir supprimées grâce au télescope. Et cependant, il n’avance aucune raison théorique expliquant pourquoi le télescope devrait offrir une image vraie du ciel.
10. L’expérience initiale du télescope ne fournit pas non plus ces raisons. Les premières observations du ciel au télescope sont indistinctes, vagues, contradictoires, et en désaccord avec ce que chacun peut voir à l’œil nu. Et la seule théorie qui aurait pu aider à séparer les illusions télescopiques des phénomènes authentiques s’est trouvée réfutée par des tests simples.
11. D’autre part, certains phénomènes observés au télescope sont manifestement coperniciens. Galilée présente ces phénomènes comme des preuves indépendantes en faveur de Copernic. Mais le fait est plutôt qu’une conception réfutée – le copernicianisme – présente une certaine ressemblance avec des phénomènes émergeant d’une autre conception également réfutée – l’idée que les phénomènes télescopiques sont des images fidèles du ciel. Galilée l’emporte grâce à son style, à la subtilité de son pouvoir de persuasion, il l’emporte parce qu’il écrit en italien et non en latin, enfin parce qu’il attire ceux qui, par tempérament, sont opposées aux idées anciennes et aux principes d’enseignement qui y sont attachés.
12. Des méthodes de validation aussi « irrationnelles » sont rendues nécessaires par le « développement inégal » (Marx, Lénine) des différentes branches de la science. Le copernicianisme et d’autres parties essentielles de la science moderne n’ont survécu que parce que la raison a fréquemment été transgressée dans leur passé.
13. La méthode de Galilée fonctionne également dans d’autres domaines. Par exemple, on peut s’en servir pour éliminer les arguments actuels contre le matérialisme et pour mettre fin au problème philosophique du dualisme corps/esprit (sans cependant toucher aux problèmes scientifiques correspondants).
14. Les résultats obtenus jusqu’à présent conduisent à penser qu’on pourrait abolir la distinction entre contexte de découverte et contexte de justification, et la distinction connexe entre termes d’observation et termes théoriques. Ni l’une ni l’autre de ces distinctions ne joue de rôle dans la pratique scientifique. Toute tentative pour les renforcer aurait des conséquences désastreuses.
15. En définitive, la discussion des chapitres 6 à 13 montre que la version poppérienne du pluralisme de Mill n’est pas en accord avec la pratique scientifique et détruirait la science telle que nous la connaissons. Une fois la science donnée, le rationnel ne peut être universel, et l’irrationnel ne peut être exclu. Ce trait de la science plaide pour une épistémologie anarchiste. En reconnaissant que la science n’est pas sacro-sainte et que le débat entre la science et le mythe a cessé sans qu’il y ait eu de vainqueur, on donne plus de force encore à la cause de l’anarchisme.
16. Même l’ingénieuse tentative de Lakatos pour construire une méthodologie qui a) ne donne pas de directives, et b) impose cependant des restrictions aux activités visant l’extension du savoir n’échappe pas à la conclusion précédente. Car la philosophie de Lakatos ne semble libérale que parce que c’est un anarchisme déguisé. Et les critères qu’il dégage de la science moderne ne peuvent pas être considérés comme des arbitres neutres dans la lutte entre celle-ci et la science d’Aristote, le mythe, la magie, la religion, etc.
17. De plus, ces critères, qui impliquent une comparaison des domaines de référence, ne sont pas toujours applicables. Les domaines de référence de certaines théories sont incomparables en ce sens qu’aucune des relations logiques habituelles (l’inclusion, l’exclusion, l’intersection) ne peut être établie entre eux. Cela se produit lorsqu’on veut comparer les mythes et la science. C’est le cas aussi lorsqu’il s’agit de comparer les branches les plus avancées, les plus générales, et par conséquent, les plus mythologiques, de la science elle-même.
18. Ainsi, la science est beaucoup plus proche du mythe qu’une philosophie scientifique n’est prête à l’admettre. C’est l’une des nombreuses formes de pensée qui ont été développées par l’homme, mais pas forcément la meilleure. La science est indiscrète, bruyante, insolente ; elle n’est essentiellement supérieure qu’aux yeux de ceux qui ont opté pour une certaine idéologie, ou qui l’ont acceptée sans avoir jamais étudié ses avantages et ses limites. Et comme c’est à chaque individu d’accepter ou de rejeter des idéologies, il s’ensuit que la séparation de l’Etat et de l’Eglise doit être complétée par la séparation de l’Etat et de la Science : la plus récente, la plus agressive et la plus dogmatique des institutions religieuses. Une telle séparation est sans doute notre seule chance d’atteindre l’humanité dont nous sommes capables, mais sans l’avoir jamais pleinement réalisée. » (table analytique, pp.7-12)
« En réalité, des évènements et développements tels que l’invention de l’atomisme dans l’Antiquité, la révolution copernicienne, l’avènement de l’atomisme moderne (théorie cinétique, théorie de la dispersion, stéréo-chimie, théorie des quanta) la naissance progressive de la théorie ondulatoire de la lumière n’ont pu se produire que parce quelques penseurs ont décidé de ne pas se laisser emprisonner par certaines règles méthodologiques « évidentes », ou bien parce qu’ils les ont transgressées involontairement. Cette idée est l’un des acquis majeurs des récentes discussions sur l’histoire et la philosophie des sciences.
Cette pratique libérale, je le répète, n’est pas seulement un fait de l’histoire des sciences. Elle est à la fois raisonnable et absolument nécessaire pour le progrès des connaissances. Soit une règle quelconque ; aussi « fondamentale » et « nécessaire » qu’elle soit pour la science, il y aura toujours des circonstances où il est préférable non seulement de l’ignorer, mais d’adopter la règle contraire. » (pp.20-21)
« (…) (sans de constants abus de langage, il ne peut se faire aucune découverte, aucun progrès). » (p.24)
« Examiner notre principe [la contre-induction] dans ses détails concrets revient à étudier les conséquences de « contre-règles » qui s’opposent à certaines règles familières de l’entreprise scientifique. Pour en voir le fonctionnement, considérons la règle qui stipule que c’est « l’expérience », ou « les faits », ou « les résultats expérimentaux » qui donnent la mesure du succès de nos théories, et qu’un accord entre une théorie et les données joue en faveur de la théorie (ou laisse la situation inchangée) tandis qu’un désaccord la met en danger, et peut-être nous force à l’éliminer. Cette règle est une partie importante de toute théorie de la confirmation ou de la corroboration. C’est l’essence de l’empirisme. La contre-règle qui y correspond nous incite à introduire et à élaborer des hypothèses qui ne concordent pas avec des théories bien établies et/ou avec des faits bien établis. Elle nous incite à procéder contre-inductivement. » (p.26)
« … il nous faut un monde onirique pour découvrir les caractéristiques du monde réel que nous croyons habiter (et qui n’est peut-être en réalité qu’un autre monde onirique). » (p.29)
« D’immenses sommes sont dépensées pour le progrès des idées scientifiques. Des disciplines bâtardes qui n’ont pas une seule découverte à leur crédit, comme la philosophie des sciences, profitent du boom de la science. Même les relations humaines sont traitées de manière scientifique, comme le montrent les programmes d’éducation, les propositions de réforme des prisons, l’entraînement de l’armée, et ainsi de suite. Presque toutes les matières scientifiques sont obligatoires dans nos écoles. Si les parents d’un enfant de 6 ans peuvent décider de le faire instruire dans les rudiments du protestantisme ou de la foi juive, ou décider tout simplement de ne pas lui donner d’instruction religieuse, ils n’ont pas la même liberté dans le cas des sciences. Il faut absolument apprendre la physique, l’astronomie, l’histoire. On n’a pas le droit de les remplacer par la magie, l’astrologie ou l’étude des légendes. » (p.339)