ELIAS, Norbert, La Dynamique de l’Occident, Pocket, 2003 (1ère édition : 1939)

 

Cet ouvrage constitue le 2ème volet du Processus de civilisation, œuvre parue en 2 volumes, dont le premier a été traduit en français sous le titre La Civilisation des mœurs. Il y montre comment les mécanismes d’autocontrainte se sont immiscés dans les individus en relation avec les changements de structure au Moyen Age, la noblesse de cour prenant de plus en plus de place au fur et à mesure que se construit un Etat ayant conquis le monopole de la violence après les luttes féodales entre seigneuries aux IX-XIIème siècles et obligeant les guerriers à restreindre leurs pulsions les plus « vulgaires ». Pour obtenir les faveurs du roi, la distinction des comportements s’est de plus en plus aiguisée jusqu’à devenir le modèle qui s’est imposé aujourd’hui chez la plupart des individus (pudeur, gêne, contrôle des pulsions agressives et sexuelles par un Surmoi puissant). Elias s’intéresse aux comportements dans ce qu’ils ont de plus quotidien dans le premier volume (manger, boire, dormir…), et présente sa théorie sociologique dans le second. Le peu de citations rapportées ci-dessous n’est évidemment pas indicatif de la richesse théorique de cet ouvrage magistral.

 

Citations

 

« La monopolisation de la violence crée dans les espaces pacifiés un autre type de maîtrise de soi ou d’autocontrainte. Au mécanisme de contrôle et de surveillance de la société correspond ici l’appareil de contrôle qui se forme dans l’économie psychique de l’individu. L’un et l’autre exercent – l’un en partie par le moyen de l’autre – une pression constante et uniforme contre les manifestations pulsionnelles. Ils visent à réduire l’écart entre les comportements et les manifestations émotionnelles extrêmes. » (p.195)

 

« Ce qui confère à l’évolution dans les pays d’Occident son caractère propre est le fait qu’à mesure qu’elle progresse, la dépendance de tous vis-à-vis de tous s’égalise. Le fonctionnement très différencié des sociétés occidentales pratiquant la division du travail est conditionné dans une large mesure par le fait que les couches inférieures, rurales autant que citadines, s’habituent à régler leurs comportements et leurs activités en fonction de la connaissance qu’elles acquièrent des interdépendances futures et lointaines. Aussi ces couches cessent-elles d’être des « couches inférieures » au sens propre du terme. La mécanique de la division du travail devient si sensible et si compliquée, le mauvais fonctionnement des chaînes qui la traversent menace à tel point l’ensemble, que les couches dirigeantes, celles qui disposent du droit de décision, sont obligées de tenir compte des masses, pour soutenir victorieusement la concurrence. » (p.207)

 

« L’Occident tout entier, les couches, inférieures comme les couches supérieures, assume vis-à-vis du reste du monde le rôle de « couche supérieure », de centre d’un réseau d’interdépendances, à partir duquel les structures civilisatrices rayonnent vers d’autres régions colonisées ou non du globe ». (p.207)

 

« On peut affirmer d’une manière générale que les couches inférieures cèdent plus facilement à leurs émotions et pulsions, que leurs comportements sont moins rigoureusement réglés que ceux des couches supérieures correspondantes ; les contraintes qui agissent pendant de longues périodes de l’histoire humaine sur les couches inférieures sont les contraintes de la menace physique, de la torture, de l’extermination par l’épée, la misère, la faim. Des violences de ce genre n’aboutissent pas à la transformation équilibrée de contraintes extérieures en autocontraintes. » (p.208)

 

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