Eléments
anthropologiques pour une discussion autour du libéralisme
Message posté sur le forum de
l’Union des Sociologues d’Aix-en-Provence.
A mon avis, tous les projets développés en Occident, d’Aristote à Adam Smith en passant par Descartes, partagent la même racine anthropologique.
Remontons à l’homme des cavernes, brutal et sauvage. Il n’a rien, et pour pouvoir se nourrir, il court après ses proies dans les forêts humides, en quête d’un gibier toujours en fuite, toujours inatteignable, que bientôt, lorsqu’il parviendra à le désigner par le langage, il suspectera Dieu de pousser toujours plus loin de lui. Il reste de cet homme-là en chacun de nous, de cet être farouche confronté à la rareté de la nourriture dans un espace limité lors même qu’elle abonde objectivement en des lieux qu’il n’a pas encore pu découvrir faute de pouvoir disposer de transports maritimes ou aériens. Cette violence, purement individuelle au départ, n’a certainement permis que des résultats limités ; l’homme occidental, par on ne sait quel phénomène (la Parole de Saint-Jean ? le miracle grec cher aux philosophes ? une expérience conjointe dans la forêt des proies – mythe fondateur d’une équipe de chasseurs victorieux sur la Faune Souveraine ?), « décida » avec ses pairs qu’il valait mieux être à plusieurs dans une Cité pour assurer sa survie, et accessoirement, la survie de l’espèce. Une fois atteint à bon port, son univers dégagé de toute élément incontrôlable, l’homme occidental redevint l’animal qu’il avait toujours été, et chercha à récupérer ses caractéristiques naturelles, si nécessaire en se faisant croire qu’elles étaient bonnes. Quelques révolutions, quelques lois, et le tour était joué.
En faisant croire aux gens que désormais, ils avaient le pouvoir de s’en sortir par eux-mêmes, que le vieux rêve de l’homme des cavernes qui sommeille en nous était maintenant réalisable, qu’ils allaient pouvoir tester leur ruse naturelle dans un monde débarrassé de toute violence physique, l’idéologue libéral avait oublié de leur dire que les institutions qui les entouraient étaient d’abord les bâtards de l’antique division du travail plutôt que les fils légitimes de la doctrine d’Adam Smith. Comme dans le film « Human Nature », les personnes qui s’imaginaient pouvoir retourner à leur moule originel avaient été piégées par le moulage uniforme de la civilisation. Certains essayèrent pendant un vague moment de faire passer l’uniformité pour une source de bien-être collectif ; il y avait plein de voitures noires dans les rues et les jeunes écoutaient la même musique. Mais rien n’y a fait ; en 1968 après Jésus-Christ, l’homme occidental « choisit » de retourner dans la caverne. Il troqua une uniformité neuve contre une autre antédiluvienne. En 2006, le chasseur préhistorique cherche toujours sa reconnaissance, mais il est désormais enfermé chez lui avec son ordinateur. Sans savoir pourquoi, il sera bientôt hors du système duquel il se méfiait et qui pourtant assurait sa survie. Il ne possédera plus et sera de nouveau confiné dans un espace étroit.
Et, une fois livré à lui-même, il retrouvera tant ou prou les mêmes problèmes dans sa ville que l’homme des cavernes dans sa forêt. Ce qu’il manquait au sauvage pour survivre dans la forêt manquera à notre nouveau sauvage pour survivre dans la ville. Le retour à la violence est donc inéluctable. L’homme livré à lui-même, sans maîtrise du monde extérieur, sans prise sur les normes du milieu, qu’il soit à l’état d’origine ou reconfiguré par son espèce et malgré elle, n’a jamais eu de mots ou tend à les oublier pour essayer de reconquérir ce qui lui échappe. Ce n’est pas parce qu’il est faible, mais parce qu’il est homme. Un animal avant tout.