De la bipolarisation des concepts historiques
Cet
exposé est construit à partir d’un point de vue évidemment faux. Mais à la
manière dont la lumière et l’ombre sont liées dans
l’exposition des rayons du Soleil sur la surface de n’importe quel objet
terrestre, le faux se révèle inévitablement comme la face cachée du vrai. J’ai
essayé de me rapprocher le plus possible de ce lieu où de l’ombre naît de la
lumière.
Il
a fallu que l’homme écrive son histoire. La vivre ne
lui a pas suffi. Pour remplir cet objectif, il a tendu, tend et tendra, comme
je voudrais le montrer ici, à organiser les évènements selon des classes
bipolaires de concepts. La grande force de ce type de bipolarisations, c’est
qu’on ne sait pas si elles ne font que présenter une construction épistémique
statique à seule prétention de compréhension d’un phénomène ou si elles
impliquent un mouvement dialectique ; il est néanmoins acceptable de poser
que l’importance de leur diffusion aie une incidence essentielle sur la
formation des représentations à l’enfance et donc sur l’activité qui s’exercera
par la suite à l’âge adulte.
Mon
argumentation s’appuiera sur trois exemples d’histoire particulière, sur
lesquels je pense avoir acquis une connaissance assez large. Pour les besoins
de la démonstration, j’historiciserai des propriétés que l’on se désigne
généralement comme naturelles, inscrites dans l’état physique du monde. Par
exemple, la distinction muet/parlant pour le cinéma est purement historique,
puisqu’elle découle de l’effort humain en vue de sonoriser les films. A
l’opposé, on pourrait observer que la distinction muet/parlant pour les êtres
humains est tendanciellement biologique ; cependant, si la technologie
venait à évoluer pour garantir à chacun l’usage de la voix, cette distinction
prendrait un caractère historique, puisque sans doute elle engendrerait des
changements psychologiques, économiques, sociaux, politiques considérables. Je
pense que cette définition est assez claire.
Contemplons
donc en premier lieu l’histoire du cinéma. On y verra se dégager deux courants
principaux, à chaque occurrence :
1
– Cinéma commercial (frères Lumière) / Cinéma d’art et essai (Buñuel)
2 – Griffith (USA) / Eisenstein (URSS)[1]
3 – Muet / Parlant
4
– Noir & Blanc / Couleur
etc. Une
approche aussi élémentaire permet de distinguer sans grand mal les évènements
principaux qui ont dévié la course de cette industrie. Pour sortir de ce
courant principal, on a bâti une solution théorique alternative sur la base du
premier critère, qui particularise un peu plus l’approche, la rend plus proche
d’une microscopique des faits importants. Dit plus précisément, on
renverse la balance, on essaie de chercher dans les profondeurs obscures du
passé des raisons de nuancer l’histoire principale narrée grâce aux trois
derniers critères :
1
– Théâtre filmé / Art cinématographique
2
– Film grand public / Film excessivement violent ou pornographique
3
– Blockbuster / Série B
4
– Cinéma indépendant / Cinéma expérimental
etc. Je
continue avec l’histoire de la musique, où là encore on fait valser les étiquettes
avec une aisance indécrottable :
1
– Classique / Populaire
2 – Européenne / World
3 – Mélodique / Rythmique
4
– Commerciale / D’avant-garde
etc. On
peut creuser plus profondément à partir de et contre ces premières conceptions
pour dévoiler d’autres facettes de la chronologie :
1
– Classique conventionnel / Classique contemporain
2
– Musique tonale / Musique atonale[2]
3
– Pop rock / Rock progressif
4
– Vocale / Instrumentale[3]
etc. Je
pourrais ajouter des distinctions comme vinyle/CD, a priori découlant de
simples innovations techniques, mais auxquelles sont associées des usages
sociaux différenciés de la matière et des typologies d’approche à la musique et
à la collection.
Cela
fait deux exemples triviaux, qui ne convaincront peut-être pas le lecteur le
plus académique. Pour faire plus sérieux, considérons l’histoire de la
sociologie, qui s’est bâtie sur une première distinction spontanée/scientifique[4] :
1
– Durkheim / Weber[5]
2
– Holisme / Individualisme
3
– Explication / Compréhension
4
– En chambre / Empirique
etc. A
partir de ces chaînons élémentaires, on peut extraire des couples tels
que :
1
– Agent / Acteur
2
– Structuralisme / Rationalisme
3
– Statistiques / Entretien
4
– Masculin / Féminin[6]
etc. En fin
de compte, ce sont toujours des conceptions découlant des mêmes manières de
penser, antiques, qui sont ’’dévoilées’’, en fait réinventées pour satisfaire à
l’état actuel de l’activité humaine, c’est-à-dire, en fait, du progrès
technique et culturel. Cette approche auto-complexifiante,
qui touche autant le faire que sa connaissance, peut être perçue comme un frein
à l’activité humaine. L’autonomisation d’un troisième monde d’Idées, censé être
celui de la connaissance objective (Popper), passe, pour beaucoup de personnes,
pour une menace, qui jetterait notre espèce dans une concurrence impitoyable
pour la survie. Contre elle, il y a eu des offensives célèbres. En France, par
exemple, il y a eu la formation de l’Ecole des Annales. Grossièrement, si on
écrivait une histoire de la musique populaire américaine du 20ème
siècle à la manière de l’Ecole des Annales, des concepts dégagés plus haut
ne seraient jamais invoqués hors de toute sympathie envers le réel. L’attention
du rédacteur se porterait sur les structures et la psychologie générale des
protagonistes de l’histoire, plutôt que sur les individus célèbres qui sont
censés avoir porté l’épopée humaine sur leurs seules épaules.
En
effet, le projet de l’Ecole des Annales était d’éviter l’approche traditionnelle
qui consiste à mettre en avant des personnages pour faire la narration de la
vie des masses anonymes, de leurs activités, de leurs représentations. Pour
s’en donner un exemple représentatif, on pourra consulter avec enthousiasme
l’incroyable Société Féodale de Marc Bloch, portant sur la période du 9ème
au 13ème siècle de l’histoire de France. L’auteur y fait appel à de
nombreux savoirs et méthodes de disciplines étrangères à l’histoire, notamment
la sociologie durkheimienne, l’anthropotechnologie
alors naissante et la psychologie. Les pages qu’il consacre à la psychologie
générale de la population, notamment en démontant les effets de l’attente du 1er
millénaire sur les masses dans le contexte christianisé de l’époque, restent
parmi les plus instructives jamais écrites sur les tensions exercées par
l’environnement à la fois sur l’homme et sur l’Humanité, moulées dans une
optique simultanément singulière et collective. La richesse de sa description
est si grande qu’on se demande si Bloch ne déborde pas parfois de l’apport de
ses sources, rares il est vrai, pour se réfugier dans son imaginaire.
C’est à se demander si, lorsque le champ des
bipolarisations est trop étroit ou devient trop large, l’histoire sort du champ
de la science pour s’exprimer dans le littéraire, voire dans la romance. Il
faudrait savoir exactement quelles sont les conditions possibles de l’écriture
de l’histoire. Si je devais faire une hypothèse, je dirais que l’historien ne
fait pas seulement avec les sources disponibles au temps y et au lieu x de sa
recherche, mais également avec les classes de concepts disponibles. Ce n’est
pas son art combinatoire, toujours rudimentaire, qui change ou évolue au cours
du temps, c’est la multitude des paires antithétiques de concepts présentes à
mettre en travail qui modifie ses aptitudes à remodeler les aspects de sa
narration, préparant par là le chemin à d’autres penseurs. Si, dans la pratique
de recherche, « à tout concept scientifique doit s’associer son
anti-concept » (Bachelard), il en est de même dans l’histoire, laquelle
est elle-même une recherche toujours renouvelée de sens, de résolution de
problèmes. Les concepts et les sources n’existent pas séparément.
Si
je devais simplifier excessivement ma pensée à la fin de cet exposé, je dirais
qu’il n’est pas possible de faire du neuf autrement qu’avec du vieux, et que ce
neuf sera toujours, nécessairement, plus dense que le vieux qui lui a servi de
propulseur. Si les conditions de la co-construction de la connaissance
s’améliorent, et elles le feront, ce sera en vue de poursuivre cette course
effrénée vers le nouveau, l’inconnu, l’indicible. Je gage tranquillement que la
frontière entre histoire et littérature ira en s’estompant. Espérons simplement
que ce ne sera pas au détriment de ceux qui ne sauront plus lire par la faute
de tuteurs seulement intéressés à leur propre plaisir. Savants universitaires
et travailleurs du quotidien partagent assurément le besoin de résoudre des
problèmes, à moins qu’ils ne soient intéressés excessivement, voire exclusivement,
par leur confort matériel immédiat.
La
majorité des capitalistes d’aujourd’hui insistent beaucoup sur la mobilité de
leurs employés et discriminent en nombre les « immobiles », car ils
croient que la facilité de trouver des outils et de réaliser des objets simples
à partir de l’art combinatoire rudimentaire peut remettre en cause leur
légitimité à conduire le progrès. Tous n’ont pas conscience que les objets et
concepts disponibles sont si nombreux qu’une organisation par l’autorité n’est
plus indispensable. L’histoire va dans une direction déterminée ; la somme
d’objets à entretenir est telle que l’activité de travail est devenue une
nécessité de la vie. A eux de savoir y prendre leur place s’ils ne veulent pas
que d’autres ne leur la volent.
[1] Les noms célèbres recoupent des propriétés universellement reconnues. Il est admis que Griffith est le père d’une cinématographie du destin individuel qui s’exprime par l’utilisation du montage par alternance. A l’opposé, Eisenstein illustrait les combats des masses par un procédé métonymique, en filmant un lieu en continu.
[2] On pourrait me rétorquer que cette distinction repose sur les caractéristiques intrinsèques des deux ’’types’’ de musique, mais, conformément à mon choix premier de méthode, je soutiendrai face à cette objection que l’homme n’a pas toujours posé cette bipolarisation, c’est-à-dire que dans le passé, certaines œuvres qu’on reconnaîtrait aujourd’hui comme atonales n’étaient pas étiquetées de la sorte.
[3] Cette différenciation au départ purement auditive s’est obscurcie lorsque des artistes ont commencé à utiliser leur voix pour imiter des instruments ou filer exclusivement des onomatopées. Le vocal se reconnaît désormais à l’articulation de propositions exprimées dans un dialecte socialement reconnu comme « humain » (anglais, français, etc.), qu’elles soient logiquement liées ou non.
[4] C’est-à-dire construite dans la mise à l’épreuve des concepts du chercheur.
[5] Là, encore deux approches opposées, ramenées à des noms dans l’histoire, mais qui se sont ramifiées jusqu’à former des entités indépendantes.
[6] En plaçant cette distinction dans le cadre de la sociologie, je reconnais que je penche un peu trop vers le militantisme féministe. A mon avis, là où l’anthropologie biologique se contentait de définir des états physiques, la diffusion des théories développées par la sociologie du genre, où le thème est discuté sous l’angle des valeurs, a contribué à aggraver la confusion des relations hommes/femmes dans un cadre général concurrentiel. Il est peu de dire que les valeurs féminines ne sont pas dominantes aujourd’hui.