DEJOURS, Christophe, Souffrance en France. La banalisation de l’injustice sociale, Seuil/L’histoire immédiate, Paris, 1998
Dejours est psychanalyste et psychiatre. Il adopte un point de vue marqué à gauche et proche de celui de l’ergologie (thématiques du risque, du bien-être, de l’autonomie, de l’écart prescrit/réel, références à Jayet et Wisner) pour décrire les mécanismes psychologiques et les comportements qui permettent le maintien sans trop de résistance du darwinisme social actuel. Comparaison de la mise à distance de la souffrance morale au travail, nouvelles modalités morales dans le monde du travail (mensonge, soumission, virilité - mot très important dans ce livre[1], menaces de licenciement constantes, techniques sophistiquées de désamorçage de l’action collective). Inspiré d’une étude de Hannah Arendt sur le SS nazi Adolf Eichmann, figure de ce qu’elle appelait la « banalité du mal ». Très intéressant passage pp.80-84 sur les médias internes à l’entreprise ; remarques sur le vocabulaire lénifiant des discours, sur le détournement des connaissances scientifiques et leur récupération « pragmatique », la collaboration grassement payée d’universitaires, le soin esthétique apporté à l’image. Concept de distorsion communicationnelle emprunté à Habermas.
Citations
« Sous l’emprise de la peur, par exemple par la menace du licenciement planant sur tous les agents d’un service, la plupart de ceux qui travaillent se révèlent capables de déployer des trésors d’inventivité pour améliorer leur production (en quantité et en qualité), et dans le même temps pour gêner leurs voisins de façon à garder un avantage sur ces derniers, face au processus de sélection pour les charrettes de licenciements. » (p.68)
« La thèse que nous sommes conduits à soutenir, c’est que l’information à destination des salariés (cadres comme ouvriers) est falsifiée, mais que c’est bel et bien grâce à elle que la mobilisation subjective des cadres perdure. La production de cette information falsifiée relève d’une stratégie spécifique, que nous caractériserons par le terme de « stratégie de la distorsion communicationnelle ». (…) une stratégie dont l’initiative part du haut de la hiérarchie, et qui recrute par couches successives les niveaux inférieurs. On peut la caractériser comme mise en œuvre d’un système de production et de contrôle des pratiques discursives relatives au travail, à la gestion et au fonctionnement de l’organisation. Ce contrôle s’exerce sur tous les acteurs de l’entreprise. » (p.70)
« Travailler, en effet, c’est non seulement accomplir des activités de production, c’est aussi « vivre ensemble ». De ce fait, une organisation du travail rationnelle doit d’abord se préoccuper de l’efficacité technique, mais elle doit aussi intégrer des arguments relatifs à la convivialité, au vivre-ensemble, aux règles de sociabilité, c’est-à-dire aux au monde social du travail, et des arguments relatifs à la protection de soi et à l’accomplissement de soi, c’est-à-dire à la santé et au monde subjectif. » (pp.72-73)
« Le déni du réel du travail (…) est essentiellement le fait des cadres et des ingénieurs, mais il est largement partagé par tous ceux qui accordent une grande confiance au pouvoir de maîtrise de la science sur le monde objectif. (…)
La stratégie de la distorsion communicationnelle est d’abord fondée sur le déni du réel du travail. Mais ce dernier est indissociable des croyances alimentées par le succès des « nouvelles technologies », des sciences cognitives et du développement des travaux sur l’intelligence artificielle.
(…) dans la conjoncture actuelle,
le « management à la menace » étayé sur la précarisation de l’emploi,
favorise le silence, le secret et le chacun pour soi. Ces obstacles à
l’apparition de la vérité ont toujours été présents dans l’organisation du
travail, mais la manipulation de la menace qui fait taire les opinions
contradictoires et confère à la description « officielle » du travail
une emprise sur les consciences est incomparablement plus étendue qu’il y a
vingt ans.
De façon paradoxale, les travailleurs eux-mêmes deviennent complices du déni du réel du travail et de la progression de la doctrine péjorative du facteur humain, par leur silence, la rétention d’informations, et la concurrence effrénée à laquelle ils se voient contraints les uns par rapport aux autres. » (p.75)
« Le mal, dans le cadre de cette étude, c’est la tolérance au mensonge, sa non-dénonciation et, au-delà, le concours à sa production et à sa diffusion. Le mal, c’est aussi la tolérance, la non-dénonciation et la participation à l’injustice et à la souffrance infligées à autrui. Il s’agit des infractions de plus en plus fréquentes et cyniques au Code du travail : faire travailler des personnes sans permis de travail pour ne pas payer les cotisations de Sécurité sociale et pouvoir les licencier en cas d’accident du travail, sans pénalité (comme dans le bâtiment et les travaux publics ou dans les entreprises de déménagement) ; faire travailler des gens en ne leur payant pas ce qui leur est dû (comme dans les ateliers semi-clandestins de l’habillement) ; exiger un travail dont la durée dépasse les autorisations légales (comme dans le transport routier, où l’on fait conduire des hommes pendant plus de vingt-quatre heures de rang), etc.» (p.93)
« Dans de nombreuses entreprises, actuellement, ce qui naguère était considéré comme manquement à la morale, et à quoi on pouvait se soustraire,voire s’opposer au prix d’un courage non exceptionnel, tend à devenir norme d’un système d’administration des affaires humaines dans le monde du travail : on est alors dans l’univers du mal dont nous tentons d’analyser le fonctionnement. » (p.95 ; c’est moi qui souligne cette expression rocambolesque)
« Le retournement de la raison éthique ne peut être soutenu publiquement et emporter l’adhésion des tiers que parce qu’il est fait au titre du travail, de son efficacité et de sa qualité. » (p.99)
« L’idéologie du réalisme économique consiste, si l’on se réfère à ce que suggère la clinique – au-delà de l’exhibition de la virilité -, à faire passer le cynisme pour de la force de caractère, de la détermination et pour un haut degré de sens des responsabilités collectives, de sens du service rendu à l’entreprise ou au service public, voire de sens civique et de sens de l’intérêt national, en tout cas de sens des intérêts supra-individuels. Ces qualités vantées collectivement sont bientôt associées à la formation d’une idée d’appartenance à une élite, impliquée dans l’exercice et la mise en œuvre d’une Realpolitik. C’est-à-dire que tout cela serait fait au nom du réalisme de la science économique, de la « guerre des entreprises », et pour le bien de la nation (qui serait menacée d’anéantissement par la concurrence économique internationale). » (p.111)
« (…) les trois caractéristiques de la normopathie : indifférence à l’égard du monde distal et collaboration au mal par « omission aussi bien que par action » ; suspension de la faculté de penser et remplacement par le recours aux stéréotypes économicistes dominants proposés de l’extérieur ; abolition de la faculté de juger et de la volonté d’agir collectivement contre l’injustice. » (p.146 ; ce que Dejours appelle monde distal est l’équivalent de la « sphère des contemporains », en opposition à la « sphère des intimes »)