Conclusions tirées d’une année de non-enquête, incluant : une critique de l’industrie de la connaissance, un plaidoyer pour une science audacieuse, une contribution à la psychopathologie et à la sociologie des transfuges de classe

 

« L’historien n’a rien d’un homme libre. Du passé, il sait seulement ce que ce passé même veut bien lui confier » (Bloch, 1989, p.16) ; ce raisonnement tient également pour le sociologue envers la société.

Et si « le ’’dedans’’ (le mental, le psychique, le subjectif ou le cognitif) n’est qu’un ’’dehors’’ (formes de vie sociale sociales, institutions, groupes sociaux) à l’état plié » (Lahire, 2005, pp.120-121), alors peut-on déduire de son ’’dedans’’ quel est le ’’dehors’’ dès lors qu’on n’étudie pas son propre milieu ?[1] Plus largement, le secret d’une objectivation réussie réside-t-il dans la stricte application de méthodes certifiées ?

Ces deux réflexions sont complémentaires. Elles reflètent ce qu’a été cette année pour nous. Elles sont à l’origine du texte de cette partie, qui a pour buts principaux, mais pas seulement (cf. intitulé), d’expliquer la forme actuelle de ce mémoire, de justifier l’abandon du projet initial de recherche et en fin de compte, brutalement, de condamner son potentiel de départ.

Ceci est donc également un travail d’auto-définition. Puisque le ’’dedans’’ se déduit du ’’dehors’’, nous commençons par définir ce qu’est pour nous le dehors avant de plonger à l’intérieur. Nous faisons d’abord un peu d’épistémologie, voire de la philosophie, peut-être politique, enfin… de la philosophie tout court, à partir de laquelle nous tentons de voir un peu plus clair en nous[2].

 

La science est une entreprise d’accumulation de savoir – savoir au singulier, puisque le monde dans lequel nous vivons en état de veille est le seul observable, qu’il y a un nombre limité d’objets et que nous pouvons nous mettre d’accord sur leurs définitions – tendant à réduire ses marges d’erreur ou d’incertitude, dont l’outil principal est le point de vue, qu’il s’agit de multiplier autant que faire se peut. On peut dire que « c’est toujours et seulement en changeant de place que l’on peut faire apparaître des invariants et définir une objectivité » (Testart, 1991, p.76). Si le mouvement est relatif au sujet (ibid., p.18-19), alors le sujet doit se mouvoir en permanence, mais avec discipline, et cependant en désaccord avec le moule disciplinaire-académique qui l’a en grande partie formé[3]. Si le monde observable est un, la science doit être une[4]. La formation assure que l’étudiant ait conscience de la complexité de son environnement et en prenne compte, non qu’il se contraigne à étudier des parcelles de réalité sans avoir jamais l’occasion de les mettre en relation ou, pire, qu’il déduise de ses études fragmentaires des théories générales.

 

La méthode n’est donc qu’une affaire de point de vue, du moment que le chercheur sache disposer d’un maximum de positions d’observation[5]. A l’intellectuel trop spécifique, nous souhaiterions substituer un intellectuel qui tend à être total, conscient de ses limites et de celles de ses pairs.

 

Il est notoire que les sociologues, les historiens, les anthropologues, même s’ils revendiquent leur statut de scientifiques, sont juges de la part du microcosme qu’ils étudient. Si certains explorent des mondes aussi éloignés d’eux que possible pour assurer l’objectivité de leur recherche, d’autres prennent de la distance sur leur propre milieu afin d’en livrer une analyse dégagée de tout ethnocentrisme. Mais peu de ces chercheurs explicitent quel est le savoir général, fondamental sur l’homme qu’ils engagent afin de répondre à leurs questions. Ils se lancent à l’assaut du monde social sans avoir réfléchi un seul instant à la vue basique qu’ils portent sur leurs semblables. Consolidons l’argument écrit plus haut : c’est parce que ce savoir n’est pas systématisé pour lui-même que des théories sociologiques partielles et quelquefois partiales prolifèrent et en retour autorisent la poursuite de travaux de ce genre.

 

Et s’il n’est pas systématisé pour lui-même, c’est en raison du manque de lecteurs critiques de ces travaux, souvent stigmatisés comme des penseurs ’’en chambre’’ lors même qu’ils ne respectent pas les frontières traditionnelles entre disciplines. Cela repose sur un contresens couramment admis : les lecteurs seraient détachés de tout réel, ils seraient des commentateurs simplement amusés, des observateurs empressés ou des gloseurs fainéants qui préfèrent se reposer sur les acquis des autres (comme si le texte publié n’était pas dissociable de la réputation de son auteur). Ou comment à partir d’un stéréotype peu répandu fabriquer un être prégnant.

Il est nécessaire qu’un lecteur ne se contente pas de faire des comptes-rendus d’un livre ou d’un courant à la fois. Voilà ce qui relève de l’observation empressée, professionnelle, ou du commentaire amusé et paresseux, amateuriste, souvent des deux à la fois. Et tout comme son collègue l’enquêteur « de terrain », il ne devrait pas en rester à son ’’univers’’ de prédilection ad vitam eternam et se contenter crânement des spécialisations et des carrières que lui imposent l’Université et le marché du travail.

Comme l’historien, il doit multiplier les sources, donc les points de vue[6].

Le bon lecteur remplacerait le théoricien qui préfère se consacrer à sa seule discipline. Il reprendrait à la fois les faits et les théories développés par d’autres auteurs, les mettrait à l’épreuve d’autres faits et théories, et de cette mise à l’épreuve, par cette collision, il ferait émerger les points de jonction qui, par-delà et au-delà de la question de l’actualité des travaux, prouveraient leur pertinence commune pour la compréhension générale des sociétés et des hommes. Il aurait méthodologiquement recours au hasard[7] dans la recherche de ses sources lorsque la synthèse se ferait trop molle. Il ne se poserait pas en cadre hautain établissant un bilan de compétences, distributeur de bons et de mauvais points, mais en arbitre responsable, ce qui le placerait sur un pied d’égalité avec les autres chercheurs disposés à des recherches plus spécialisées, aux regards plus analytiques que synthétiques.

Il n’y a que l’exhaustivité des points de vue qui permette de détenir le monopole de la vérité. Personne ne la détient, ni n’a le temps de l’acquérir. Mais ce serait oublier que nous sommes (et serons) plusieurs sur cette planète.

Une activité distincte de lecture et de comparaison raisonnée permettrait de synthétiser les acquis des sciences sociales, et à terme de les confronter à ceux des sciences de la nature. Cette œuvre transversale porterait sur le maximum de textes afin d’apporter sa contribution à une science unifiée dont l’objectif serait de connaître le monde le plus exhaustivement possible.

 

En ce qui nous concernait, nous avons tenté d’adopter un point de vue quelconque sur un objet qui nous intéressait et de travailler avec, comme paraissait nous y inviter la coutume universitaire (nous approfondissons cet aspect plus bas).

Nous nous sommes aperçus à mesure que le temps s’écoulait qu’un savoir plus global nous manquait, et que nous ne pourrions pas faire sans.

Au terme de cette année, la conviction ne nous fait plus défaut. Nous persistons à être un étudiant, pas un exécutant ; sous cet aspect, nous sommes on ne peut plus traditionnel (cf. Descartes, 1637, pp.171-172). C’est dans l’intérêt général que les chercheurs s’occupent des objets qui les retiennent le plus ; la passion crée le projet et maintient son progrès. On ne fait pas scientifique comme on fait guichetier de poste ou fraiseur.

 

Sur un plan plus personnel, nous avons ressenti plus que les années précédentes notre manque de repères, et étions aveuglé par une quête d’identité totalement vaine. Nous manquions tellement de référents qu’à un certain point, nous assimilions notre semblable à notre prochain. Nos tentatives désespérées pour aller vers l’autre nous ramenaient sans cesse à notre vide intérieur. Des périodes d’indifférence succédaient à des phases où nous expédions nos  jugements. Nous pouvions être capable un moment de la pire provocation, et puis basculer dans l’hyper-correction la plus insipide, sans égard pour la personne qui la subissait.

Nous étions incapables du moindre mouvement d’adaptation. Et nous le sommes encore dans une mesure certaine et nécessaire. Ces errements ont sans doute collaboré au relatif arrangement de nos contradictions.

 

L’approche de notre objet souffrait donc d’un biais dès l’origine. Comment aurions-nous pu nous approprier un réel alors que notre intérêt profond, celui auquel nous avons été disposés, est tout autre ?

Le choix de départ de travailler sur les entrepreneurs reposait sur la vague envie de poursuivre un travail général, où il s’agissait de désigner quel était le rôle d’un syndicat patronal au sein de l’ensemble des institutions gravitant autour du monde du travail – et au fond, c’était une solution de facilité, quand nous pensons aux autres idées que nous avions à l’époque[8]. Il y avait peut-être aussi une propension de futur transfuge de classe à aller voir ce qui se passe vers le haut de l’échelle sociale, plutôt que vers le bas.

Trouver comme nous l’avons fait pour ce premier travail quel est le rôle de x dans un système où jouent également y, z et les autres est une tâche quasiment mathématique d’appréhension du monde. Il s’agissait de concevoir la base structurante des jeux humains d’une époque et d’un lieu donnés. En tout cas un des aspects, un des plus visibles, de cette base.

L’objectif vers lequel nous nous proposions d’avancer cette année en était totalement l’opposé, mais nous n’avions pas les mots pour le nommer. Nous voulions vaguement savoir comment ça s’arrangeait en vrai. Bien écrire nous était (et nous est encore) nécessaire. Nous avons continué à lire tout ce qui passait sous nos yeux, et commencé à comprendre.

 

« [Les] femmes brisent-elles le fratriarcat supposé des organisations patronales, et si oui, comment s’insèrent-elles dans les conflits, négociations et alliances qui contribuent à maintenir ces institutions en vie ? Jusqu’à quel degré parviennent-elles à imposer leurs vues ? Quelles parties de leur personnalité mettent-elles en évidence lorsqu’elles ont affaire à des hommes ? Comment parviennent-elles à s’imposer comme des représentantes du syndicat ? » (c’est nous qui soulignons) : telles étaient les questions de départ du tout premier projet d’étude qu’il nous a fallu abandonner par réalisme, notre Directrice de recherche nous indiquant à raison que des entrepreneurs n’accepteraient pas d’en parler. Saisir les inerties du quotidien d’un(e) entrepreneur(se) à travers les relations hommes/femmes au sein d’un environnement qui fait tout son possible pour être perçu comme dynamique, ramener l’observation des rapports apparemment entièrement déterminés par une structure à celle des relations personnelles – celles qui, au sens de Bloch (1939) et récemment de Testart (2004), semblent caractériser les sociétés sans Etat, dont les structures moins fonctionnelles ne contribuent pas à garantir le succès des luttes de tous pour la survie et de certains contre certains, où il faut composer avec un savoir simultanément restreint et en développement, et dont il doit bien rester quelque chose, jusque dans des organisations rigoureuses soumises malgré leurs efforts de rationalisation à l’incertitude – , ne pas réduire celles-ci à des anomalies qui viendraient compromettre la vérité de l’équation structurelle, mais les traiter en tant qu’éléments assurément constitutifs de cette équation : c’était donc faire de l’anthropologie, ou de la « sociologie générale », selon les mots de Testart (2004), chose impossible si on ne diversifie pas plus notre panel d’êtres humains, si l’on n’en prend pas un maximum en compte.

Cela nécessite d’emmêler le temps long et le temps court, de démêler les liens entre la sphère des intimes et la sphère des contemporains, d’enchevêtrer le général et le particulier. C’est ce qui s’appelle suivre une démarche d’historien. Trouver de l’ordre selon cette démarche exige un effort de formulation et donc d’écriture constant. Voilà donc ce vers quoi nous tendions.

 

Nous aurons passé une année à travailler sur des critères et des méthodes sans avoir la possibilité de les mettre à l’épreuve d’un terrain, lequel, à l’évidence, n’est pas le nôtre. Si c’était le prix à payer pour poursuivre notre travail théorique (au sens strict de l’expression), il est peu élevé en rapport du progrès que nous avons accompli pour définir le domaine de nos apports à venir.

 

Le lecteur dont nous esquissions les contours semble exprimer un idéal inaccessible. Cela ne nous empêchera pas d’essayer de l’atteindre, en nous fixant d’abord des objectifs mesurés.

Ou sous une forme plus littéraire : puisque nous n’avons plus d’attaches nulle part, autant les chercher de partout. La réalité s’impose d’elle-même.



[1] Et nous ne savons toujours pas quel est le nôtre puisque nous nous retrouvons à l’Université sans repères pour un futur que nous nous construisons chaque jour avec les moyens du bord.

[2] On aura bien compris qu’un tel exercice conduit parfois à certaines exagérations idéalistes. Nous avons essayé au mieux de restreindre leur portée.

[3] Puisque Testart n’utilise aucun argument relevant du domaine de la sociologie des sciences dans son ouvrage, nous en déduisons que pour lui la discipline est dissociée des institutions qui l’enseignent. Il défend également sa préférence pour une autonomie des différentes disciplines, et pense que « chacune doit développer dans ses propres termes, et dans ceux-ci seulement, l’explication complète de chacun des phénomènes qu’elle prétend étudier » (Testart, 1991, p.108-109). Ces remarques nous paraissent incompatibles avec son idée et ses justifications d’un seul monde observable, que nous lui avons volé ici sans vergogne.

[4] Et les mouvements d’interdisciplinarités croissants ne vont pas dans ce sens. Ils sont bien trop prudents pour créer autre chose que de nouvelles spécialisations disciplinaires autour d’objets bien délimités.

[5] Ceci est la principale leçon, peu considérée, de l’épistémologie anarchiste : « l’anarchisme théorique est davantage humanitaire et plus propre à encourager le progrès que les doctrines fondées sur la loi et l’ordre. » (Feyerabend, 1975, p.13 ; nous soulignons) Celle-ci n’est pas le fourre-tout d’impertinences souvent décrit, mais un plaidoyer pour une exploration poussée du monde, qui n’est révolutionnaire que pour le « lustre magnifique » pendu au plafond de l’Université et qui n’émet plus de lumière (Lichtenberg, 1997, 4ème de couverture).

[6] Nous menons ici à son terme une réflexion par analogie mêlant les exigences de la recherche et la théorie des dispositions individuelles développée par Bourdieu et poursuivie par Lahire.

[7] Ce ’’recours méthodologique au hasard’’ est une notion qui doit encore être développée. Nul doute qu’elle ait de nombreuses applications.

[8] Entre autres, une histoire sociale du développement des mathématiques, une enquête sur la sociabilité des groupuscules néo-nazis, une autre sur le pourquoi des emplacements des cabinets des médecins libéraux sur la ville de Marseille.


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