CANGUILHEM, Georges, « Milieu et normes de l’homme au travail », in Cahiers Internationaux de Sociologie, Editions du Seuil, Paris, 1947
Cet article se veut une discussion d’un ouvrage de Georges Friedmann paru en 1946 intitulé Les Problèmes humains du machinisme industriel. Il dépasse néanmoins rapidement cet objectif pour se muer en avalanches de conceptions théoriques et de questionnements subséquents à propos du rapport de l’homme à son travail et au travail en général. Sont posés la question du taylorisme et de son rapport machinal à l’être humain, sa négation du vivant, la place du rationalisme et des valeurs dans le monde du travail. L’ensemble est à la fois un signal d’alarme et une dénonciation argumentée de l’organisation scientifique du travail.
Citations
« Le bénéfice philosophique incontestable du travail de Friedmann paraît bien consister en ceci qu’il délie le sort de l’humanisme, comme philosophie à fortifier et à construire, du sort d’un rationalisme entendu comme privilège systématique et universel d’une méthode de mathématisation de l’expérience. Il n’est pas raisonnable de vouloir être, en tout ordre de réalités, uniformément rationnel. La rationalisation, telle que la conçut d’abord Taylor, ce serait finalement l’homme asservi par la raison et non le règne de la raison en l’homme. Et de fait, on doit à la fois, pour justifier l’entreprise du taylorisme, concevoir l’homme comme une machine à embrayer correctement sur d’autres machines, et comme un vivant simplifié, dans ses intérêts et réactions à l’égard du milieu, jusqu’à ne connaître d’autres stimulants attractifs et répulsifs que « la prune et le fouet » [on dit la carotte et le bâton, Georges…]. L’absurdité c’est ici comme ailleurs la toute-puissance de la logique.
Rien de tout cela n’est à la rigueur très neuf. Mais ce qui l’est authentiquement c’est de dépasser l’attitude analytique et mécaniste dans l’étude de l’homme au travail, de prôner clairement et consciemment l’examen synthétique des problèmes anthropologiques et de ne pas verser pour autant dans le mépris de l’analyse, de reconnaître l’originalité des valeurs sans empoigner la lyre spiritualiste. La morale n’est pas la science mais elle doit intégrer toute la science. » (pp.121-122)
« Quand Taylor disait à ses ouvriers, rebutés et révoltés par la chute dans l’automatisme à laquelle les contraignait ses premières méthodes de direction des ateliers : « on ne vous demande pas de penser », il allait, d’une façon fruste et brutale, au cœur du problème. Il est évidemment désagréable que l’homme ne puisse s’empêcher de penser, souvent sans qu’on le lui demande et toujours quand on le lui interdit (il est vrai que, depuis lors, l’art d’interdire aux hommes la pensée a fait de grands progrès dont nous avons été et serons encore peut-être les témoins). » (p.125)
« Les réactions ouvrières à l’extension progressive de la rationalisation taylorienne, en révélant la résistance du travailleur aux « mesures qui lui sont imposées du dehors », doivent donc être comprises autant comme des réactions de défense biologique que comme des réactions de défense sociale et dans les deux cas comme des réactions de santé. » (pp.128-129)
« Tout homme veut être sujet de ses normes. L’illusion capitaliste est de croire que les normes capitalistes sont définitives et universelles, sans penser que la normativité ne peut être un privilège. Ce que Friedmann appelle « la libération du potentiel de l’individu » n’est pas autre chose que cette normativité qui fait pour l’homme le sens de sa vie. L’ouvrier est un homme ou du moins sait et sent qu’il doit aussi être un homme. Comme le dit Friedmann, quoiqu’en un sens un peu différent : « L’homme est un ». » (p.135)