Bernard Lahire à la MMSH
Compte-rendu d’un séminaire
organisé par le LAMES le 14 avril 2006 à la MMSH posté sur le forum de l’Union des Sociologues
d’Aix-en-Provence.
Le fils de Bernard Lahire étant malade l’an passé, son père n’avait pu assurer comme prévu le séminaire qui était consacré à ses travaux sur la culture des individus. Hier, Mr. Lahire est donc arrivé à la MMSH pour réparer la terrible injustice qui avait privé Aix de sa présence l’année précédente. Il portait une chemise vert foncé, un pantalon vert clair, et de chaussures de ville marron du plus bel effet afin de mettre en valeur ses cheveux implacablement coiffés, ses lunettes splendides et ses oreilles étranges, très petites si on les mesure en proportion de son visage assez imposant.
Assis à la place d’une maîtresse de conférences arrivée en retard, qui assurera sa propre séance de masturbation intellectuelle en public au mois de juin prochain dans les mêmes lieux, votre serviteur, entouré de deux jeunes femmes, sortit son grand cahier et son stylo bleu et se mit à prendre des notes pour le résumé que vous êtes en train de lire, en envoyant parfois ses yeux à l’autre bout de la pièce, où siégeaient deux thésardes, l’une pas mal, et l’autre, absolument somptueuse, vêtue de blanc, les cheveux d’une noirceur aussi brillante que ses yeux, d’une cruelle sensibilité par laquelle il se laisserait volontiers dominer. Mais ne nous égarons pas.
Pierre Fournier n’eut pas besoin de faire l’hypocrite en précisant que son laboratoire avait invité trois chercheurs de l’Université de Provence à laquelle il appartient également, puisque Lahire est membre de l’ENS de Lyon, puis un autre chercheur, barbu, qui s’assoupira par moments pendant le discours de son collègue, ajouta qu’il n’était pas besoin de le présenter, sa célébrité relative suffisant à dispenser les ignorants du droit d’être renseignés. Ce fut alors que Bernard Lahire, devant les yeux affamés de membres du LEST, de psychologues et de médiocres étudiants en master 2 de sociologie, mit sa bouche en mouvement et commença son exposé, manifestement bien préparé, comme semblaient l’indiquer les nombreuses feuilles raturées placées devant lui sur la table. Il débuta en disant qu’il était lassé de parler du sujet qu’on lui avait demandé de traiter. Accompagnant souvent ses paroles de déplacements verticaux de sourcils, un signe évident de curiosité intellectuelle, il poursuivit par des choses sans intérêt que je n’ai pas noté. A vrai dire, l’ensemble de sa leçon n’était guère intéressant, surtout si, comme moi, on avait lu son livre. Tout juste je caressais ma feuille de ma plume pour immortaliser quelques interrogations que mon statut d’intrus ne me permettrait pas de poser pendant la discussion qui allait suivre : si la pratique culturelle semble contraire à une supposée légitimité, cela ne veut-il pas dire que la légitimité a changé, s’est portée sur d’autres pratiques ? Pourquoi le sociologue des pratiques culturelles utilise-t-il son sens commun pour les interroger ? A quel âge les individus intériorisent-ils les pratiques qui relèvent du légitime et les distinguent de l’illégitime ? N’y a-t-il pas plusieurs légitimités culturelles, dispersées par champs sociaux (classes, ethnies, générations…) ? Le poids du processus de civilisation occidental est-il si important dans la formation des préjugés portant sur la culture ? La diffusion du livre, de la musique, du cinéma, le passage au second plan de l’agriculture et la progressive montée de la culture vers le premier ne sont-ils pas des moyens bourgeois pour conserver le pouvoir sur la terre et éloigner le spectre de la possession matérielle utile jusque dans la préhistoire du monde ouvrier ? Si Lahire semble goûter l’analyse des individus en action, saisis dans l’exercice de leurs habitus, il manque franchement de profondeur anthropologique lorsqu’on le compare à Norbert Elias. On pourrait m’opposer que ce n’est pas la même école, je répondrai simplement que ce ne sont avant tout pas les mêmes ambitions.
Pendant ce temps, Bernard Lahire continuait à parler, évoquant son observation des émissions de Thierry Ardisson, Marc-Olivier Fogiel ou Guillaume Durand, confirmant ainsi l’ineptie totale de ses études. Derrière son bureau, assis confortablement sur sa chaise bleue rembourrée, il poursuivait son jeu de chercheur dédié à l’Autre, dénué d’a priori, devant une assemblée affable. Les mouvements de ses bras étaient caractérisés par une certaine lenteur, à la fois nonchalants et laborieux. Il plongeait souvent ses mains vers le creux de son ventre, comme pour démontrer la réelle profondeur de ses énoncés, et prouver à son assistance l’authenticité et la passion qui étaient les moteurs de sa quête insondable de vérité. A un moment, il alla jusqu’à interroger publiquement son propre point de vue, à l’examiner par rapport au « contexte », notion pourtant aussi vague que celle de « représentation ». Mais ça commençait à être long. Le chercheur barbu évoqué au début de ce texte se réveilla lorsque Pierre Fournier rappela notre imposteur à l’ordre et au silence en lui signalant le début prochain de la discussion avec le public. Quelques digressions plus tard, celle-ci débuta pour de bon par l’exclamation impudique d’un psychologue : « j’en ai trop envie, je commence ! ». Il posa quelques questions inintéressantes et surtout avisa son glorieux interlocuteur qu’un ouvrage, publié en 1985, d’un auteur étranger qui portait manifestement le nom de quelqu’un voué à rester un inconnu ou à devenir un précurseur, traitait avec justesse et certaine prémonition des mêmes problèmes que ceux présentés dans son bouquin. Lahire, sans s’énerver, mais certainement soucieux de préserver sa dignité intellectuelle, évita de répondre aux questions et opposa à l’importun le fait de l’existence d’un autre grimoire caché, n’ayant jamais fréquenté les placards des traducteurs. Le « débat » pouvait se poursuivre tranquillement. L’honneur était sauf jusqu’à ce qu’un jeune homme du Laboratoire d’Economie et de Sociologie du Travail provoque notre invité en parlant du dernier livre d’un de ses ennemis, un dénommé Bruno Latour. L’audacieux voulait savoir ce que pensait le Sieur Lahire du dit livre ; par un lapsus révélateur, Il avoua que Latour ne l’intéressait pas jusqu’à ce que ce dernier lui envoie sa plus récente publication, dont il déclara alors avoir lu, bon prince, 10 pages. Evoquant ensuite un des protégés du savant incriminé et l’aversion pour la variable « classes sociales » dont celui-ci lui aurait fait part, il essaya de justifier sa paresse en invoquant des causes hautement techniques telles que l’empirisme, le durkheimisme ou encore le refus du relativisme post-moderne, puis admit sa défaite en défendant irréfutablement les mots réflexifs de ses enquêtés sur la hiérarchie des pratiques culturelles, sans rappeler qu’il les avait fait enregistrer par ses larbins à l’Ecole Normale Supérieure.
Si le dispositif de son enquête, calqué sur celui de Pierre Bourdieu (et ayant eu pour résultat : « La distinction », 1979), et la formation de ses collaborateurs/sous-fifres, rondement menée, semblent avoir satisfaits à l’objectivité de Monsieur Lahire, le monde réel rappelle chaque jour que la culture n’est pas que livres, musiques et films, mais aussi pages, instruments et bouts de pellicules. Tout en se faisant le chantre d’une analyse portant prioritairement sur la variable PCS, Bernard Lahire n’en tire pas toutes les conséquences et préfère, en omettant la culture de la terre, le sport et la production d’objets manufacturés, ne pas questionner les caractéristiques les plus importantes de la vie humaine. C’est ce qui s’appelle, en politique, être un lâche.