Autant en emporte le vent II : le retour
Tous les écrivains
dignes de ce nom finissent toujours, plus ou moins tard, par composer une suite
non autorisée au livre de Margaret Mitchell. Comme je ne l’ai pas lu, je me
suis basé sur le film pour faire la mienne.
« Franchement, ma chère, c’est le cadet de mes soucis. »
Scarlett O’Hara était abattue. Son visage autrefois conquérant était désormais maussade. Enfin, elle se releva, retourna à Tara, recouvra sa détermination légendaire et se mit de nouveau en quête de son mari. Non, le divorce ne serait pas prononcé, non, elle ne mourrait pas sans descendance de son Rhett, non, elle ne se laisserait pas vaincre par la fatalité et les quiproquos qui avait nui à leur vie de couple. Elle et Rhett n’étaient qu’en décalage temporel, ils étaient capables de se comprendre, seulement ils n’étaient pas parvenus à un niveau similaire de maturité qui leur aurait permis de consolider leur mariage contre les vents et les marées des humeurs humaines. La guerre était finie, cependant la recherche se poursuivait. Elle ne voulait pas mourir sans avoir atteint son but.
1913 : Rhett ne donnait plus signe de vie. Scarlett avait fait le tour du monde pour le retrouver, en vain. Aucun de ses amis n’avait eu de nouvelles. Où avait-il pu passer ? Presque quarante ans s’étaient écoulés. Scarlett pouvait sentir ses rides s’étirer alors qu’elle s’octroyait un moment de détente à l’opéra Garnier, à Paris, en France, où elle effectuait un séjour.
C’est alors que la voix de sa vieille compagne de route Mélanie Wilkes vint à sa conscience :
- Souviens-toi, Scarlett, la planète Zeist… Nous étions destinés à venir sur Terre.
- Oui, je m’en souviens. Zeist, le commencement… J’avais cinq ans. Sur la planète Zeist, nos parents préparaient une rébellion après la guerre qu’ils avaient perdue. Ils se voyaient en secret, en faisant toujours attention d’éviter leur ennemi mortel : le général D’Arnot.
Les images se pressaient dans la tête de Scarlett. Elle se revoyait assise à côté de ses parents, alors que le père de Mélanie, William Hamilton, parlait à la tribune :
- Citoyens de la planète Zeist, écoutez-moi. Vous voilà réunis en secret pour la dernière fois. Vous subissez la dictature du général D’Arnot pour la dernière fois, et vous vivez sans chef pour la dernière fois.
La voix d’Ashley Wilkes s’éleva dans la salle :
- Soyez notre chef, Hamilton.
- Non, je ne peux vous conduire, répondit-il. Mais pouvant déchiffrer l’univers avec un regard différent du vôtre, je vois un homme ici qui a un grand destin devant lui.
- Qui est-ce ? Peux-tu nous le montrer ?
- Qu’il se montre lui-même, qu’il se montre !
Un éclair de lumière balaya la pièce et se porta comme un coup de projecteur sur la figure de Rhett Butler, alors un jeune homme de 22 ans, désavoué par sa famille pour ses prises de position. Au moment où Rhett fut désigné comme celui qui mènerait la bataille des rebelles contre le général, on entendit une clameur dans la foule : « Ils attaquent ! L’armée du général ! ».
Après une bataille terrible, où beaucoup de blessés souffrirent, les familles O’Hara, Wilkes et Hamilton, ainsi que l’ « orphelin » Rhett Butler, furent faites prisonnières par le général. Les juges annoncèrent leur verdict :
- Vous, les meneurs de la rébellion, avez été convaincus de trahison envers notre gouvernement. Vous avez perdu la guerre, acceptez-le. En conséquence, vous êtes dorénavant bannis de Zeist. Vous serez déportés sur la planète Terre, où vous serez mortels.
- Non, ce n’est pas possible, s’écria Rhett Butler.
- Nous vous laissons là-bas la liberté de vous reproduire ; ceci est l’autre façon d’accéder à l’immortalité dont vous jouissiez ici personnellement. Vous prendrez vos quartiers dans le sud des Etats-Unis, là où les idées correspondent aux vôtres. Voici quelques valises remplies de billets américains afin que vous puissiez vivre une vie décente.
Scarlett revint brusquement à l’opéra lorsqu’un employé lui adressa la parole pour lui signaler la fin du spectacle. Elle se remémora les évènements : sur Zeist, la guerre avait opposé l’Est à l’Ouest. Les Orientaux, dont faisaient partis les Wilkes, les Hamilton et les O’Hara, refusaient l’abolition de l’esclavage, que les Occidentaux défendaient avec cynisme, arguant que l’abolition de l’esclavage serait une mesure économique utile, alors qu’elle jetterait dans la concurrence des gens dont la main d’œuvre était autrefois gratuite et contribuerait à faire baisser le prix du travail et à plonger les riches dans la misère. Les Occidentaux avaient gagné ; les riches se retroussèrent les manches pour essayer de retrouver leur condition, confrontés à des millions de Nègres affranchis prêts à tout, même à travailler le dimanche, pour recevoir un peu d’argent. Maintenant, elle comprenait pourquoi Ashley ne s’était pas remis de l’effondrement du Sud. Sa famille, au cercle de relations limité, avait déjà vécue cette situation sur Zeist. La volonté de fer de Scarlett l’avait empêché de tomber dans le gouffre nauséabond de la pauvreté ; sans elle, Ashley, ce rêveur nostalgique, serait devenu un moins que rien. Quoiqu’il en fût, il n’avait pas la prestance de sa femme Mélanie, et était mort de chagrin une année et demie après elle. Scarlett pensa à sa méprise envers Ashley, et poussa un soupir en examinant une nouvelle fois son attitude ingrate envers Rhett.
L’opéra ferma ses portes, et Scarlett rentra à son hôtel. Elle ne savait pas qu’un télégramme inattendu l’y attendait. Ce télégramme disait :
« Cher Scarlett,
Prenez, s’il-vous-plait, le premier bateau pour Londres. Rendez-vous au pied de Big Ben samedi à 20h.
Votre ami,
Rhett Butler »
Quand elle le lut, Scarlett s’évanouit en sanglots : « Mon Dieu, Rhett, je suis passée dix fois à Londres en quarante ans, et c’est aujourd’hui qu’ici à Paris, je vous trouve là-bas ! » Elle passa une nuit d’angoisse dans sa chambre, et le lendemain, elle prit le premier bateau pour Londres.
Il était 20h, ce samedi-là. Alors que le froid humide de Londres s’étendait autour des bras de Scarlett, une figure familière émergea à l’horizon, portée par une canne de vieillard. Rhett Butler, le regard fier malgré ses pieds boiteux et ses hanches défaillantes, avançait lentement vers son épouse. Elle le reconnut, et courut vers lui à une allure modérée par les tremblements de ses jambes. Les amoureux d’hier s’embrassèrent spontanément. Le temps avait fait son œuvre. Le pardon était inévitable. Il fut consolidé par une longue et tendre étreinte.
- Rentrons chez moi, dit Rhett. Il faut que je vous parle de quelque chose.
- Vous n’avez pas oublié l’art d’embrigader les jeunes filles, mon époux.
- C’est quelque chose d’important, ajouta-t-il avec un œil sérieux.
- Je n’en doute pas.
Ne souhaitant pas s’aventurer sur le terrain de la séduction qu’il affectionnait pourtant, Rhett rentra dans le vif du sujet :
- Mélanie m’est apparue la semaine dernière.
- Vous… vous aussi ?
- Quand je vous disais que nous nous ressemblions, ma chère… Enfin, ce que je veux vous dire, c’est que Mélanie m’a révélé le moyen de retourner sur Zeist et de retrouver notre immortalité passée.
- Je croyais que c’était juste un mauvais rêve.
- C’est tout sauf un mauvais rêve. Vous étiez très jeune lorsque nous avons été bannis de Zeist, vous ne partagez certainement pas la même netteté de souvenir que moi à ce propos, et je peux saisir que cela vous semble irréel. Mais sachez, Scarlett, que vous n’êtes pas une terrienne et que vous ne le serez jamais. Votre destin est de retourner avec nous sur Zeist.
- Nous ?
- Oui, moi, ainsi que les familles Wilkes, Hamilton et O’Hara, votre mère que vous chérissiez tant, votre père, vos deux sœurs.
- Quel est donc le moyen d’y retourner ?
- Mourir, Scarlett. Nous ressusciterons sur Zeist. Mélanie m’a expliqué que ce séjour sur Terre n’était qu’une punition temporaire, pensée dans le but de nous dégoûter de nos idéaux en nous plaçant dans un contexte pourtant favorable à notre manière de penser. Seulement, les juges sur Zeist n’avaient pas prévu que la guerre éclaterait ici aussi. En nous accordant le droit de revenir, ils ne savent pas que nous pourrons nous venger, et peut-être même, rétablir l’ordre dans l’Orient.
L’hôtel était devant eux.
- A l’étage, dans ma chambre, j’ai deux fioles de poison, une pour moi, et une pour vous. Montez avec moi, et vous prenez l’engagement de me suivre immédiatement sur Zeist. Restez ici, et nous nous retrouverons plus tard.
Scarlett regardait Rhett avec effroi. Elle savait qu’il n’était pas devenu fou, ils avaient tous deux entendu la voix de Mélanie. Seulement, comme tout être vivant, elle avait peur de mourir. On s’attache à son existence, on ne se fait pas à l’idée de quitter son monde, son corps, peut-être son âme. On ne peut envisager le néant, mais on l’appréhende, on anticipe nos craintes, ne mesurant pas que s’il nous rattrape, nous n’aurons plus le loisir d’y penser.
- Si vous m’aimez encore, venez, avança Rhett, sûr de lui.
Scarlett prit la main tendue et accompagna son mari dans l’escalier.
Le sable du désert venait cogner sur les vitres. Il était temps de se réveiller. Scarlett ouvrit les yeux et s’aperçut qu’elle était allongée sur un sofa noir au beau milieu d’une chambre dont les murs étaient recouverts de tapisseries mauves. Ses mains étaient belles, vigoureuses comme celles d’une adolescente. Sur le mur qui lui faisait face, près de la porte, s’appuyait Rhett Butler, irradiant de jeunesse, l’allure fière et le sourire en coin. Scarlett incrédule marcha vers lui et toucha son visage.
- Mais Rhett, est-ce bien vous ?
- Oui. Je suis Rhett Butler, du clan des Butler. Nous sommes revenus sur la planète Zeist. Et nous ne pouvons plus mourir.
A ces mots, Scarlett se renversa dans ses bras et ils s’embrassèrent passionnellement. Rhett ferma la porte.
Quelques heures plus tard, Rhett et Scarlett sortirent et visitèrent le centre de la ville dans laquelle ils se trouvaient, en espérant y remarquer la maison d’Ashley et Mélanie Wilkes. Le hasard fit bien les choses. Après une demi-heure de marche, ils rencontrèrent Ashley et Mélanie. Les retrouvailles furent chaleureuses. Ashley, en particulier, semblait revigoré.
- Scarlett, aimez-vous notre ville ?
- Notre ville ?
- Oui, c’est ici que vous et moi jouions enfants.
Rhett fronça les sourcils sur ces mots d’Ashley.
- Effectivement, mais du temps a passé. Nous ne sommes plus des enfants.
Mélanie sourit. Elle savait que Scarlett n’était pas la fille que les ragots rabaissaient sur Terre. Elle ne lui prendrait jamais son mari.
- D’Arnot s’est fait élire à la présidence, dit Ashley en direction de Rhett. Il a organisé un système qui lui permet de rester à jamais à la tête de Zeist.
- Taratata, intervint Scarlett. On ne va pas refaire la guerre, nous venons tout juste d’arriver et nous avons des choses à bâtir ici.
- Ma chère, répliqua Rhett, l’argent n’est pas l’essentiel. Nous sommes immortels, nous ne connaitrons pas la faim. Cependant, l’audace de ce D’Arnot pour imposer sa vision des choses reste un frein au bonheur des peuples sur cette planète. Nous devrions pouvoir faire ce que nous voulons sans avoir à justifier de nos actions devant ce traître. Si vous voulez construire quelque chose, vous devrez passer par lui, et cela, il en est hors de question.
- Vous avez raison. Il faut nous libérer de ce général.
Ashley se passa la main sur le cou.
- Rhett, vous souvenez-vous de la réunion secrète qui nous a mené à notre perte et provoqué notre exil ? Vous rappelez-vous que vous êtes l’élu divin ?
- C’est juste, Ashley. Je dois nous débarrasser de ce tyran.
- Mais comment ? interrogea Scarlett. S’il est immortel, comment le tuer ?
- Il est immortel, nous ne pouvons pas le tuer. Mais j’ai une meilleure idée. Je l’enverrai sur Terre, là où il sera en conformité avec ses idées.
- Nous n’avons pas de téléporteur, comment ferons-nous ? questionna Mélanie.
- Nous demanderons à ton frère Charles de nous en fabriquer un, s’il a acquis les dons de son père.
- Oui, et il construira plus vite. Il est jeune, la tâche d’autant plus nouvelle lui occupera l’esprit.
- Sept ans au moins seront nécessaires, mais l’attente en vaudra la peine.
Les sept années qui suivirent, Rhett se livra à une intense activité politique souterraine, sans oublier de contenter sa femme, qui eut une deuxième petite fille et un premier petit garçon. Il fut si habile dans sa tâche de résistant qu’il parvint à convaincre des gardes du palais privé du général de se rallier à la cause du rétablissement de l’esclavage. En un bel après-midi de printemps, Charles Hamilton remit à Rhett Butler le téléporteur qui allait révolutionner le cours des choses. Rhett reçut les encouragements des familles Wilkes, O’Hara et Hamilton pendant la soirée organisée en son honneur. Certes il était l’élu, certes il allait accomplir sa tâche. Mais il pouvait compter sur le soutien infaillible des honnêtes gens qui l’avaient adopté, lui, Rhett Butler, pour rendre aux choses leur cours normal. Et surtout, il pouvait enfin compter sur l’amour de sa femme, Scarlett, qui ne le quitterait plus jamais.
L’aube s’annonçait, fondatrice pour le peuple de Zeist. Rhett s’introduisit dans la chambre à coucher du général, à la barbe des sentinelles que ses collègues n’avaient pas corrompu, alors que celui-ci était endormi. Il pointa le téléporteur vers le despote et entoura son corps du champ de force électromagnétique qui allait l’envoyer sur Terre. Le général bondit en sursaut, mais ne pouvait pas se défaire du champ de force. Il hurla : « Gardes, où êtes-vous ? », ce à quoi Rhett riposta en appuyant sur le bouton : « Contemple ton sujet, yankee ! ».
Le général D’Arnot se réveilla un beau matin dans une chambre à Cologne, en Allemagne. Treize ans plus tard, Adolf Hitler prit le pouvoir.
Sur Zeist, Rhett Butler, porté aux responsabilités par la Résistance qu’il incarnait, annonça dans un premier temps le rétablissement de l’esclavage, puis, confronté à la colère du peuple noir émancipé qui se sentit visé par la mesure, choisit une solution radicale pour ne blesser personne sans renier ses convictions : il abolit l’argent. Les conséquences qui découlèrent de cette décision ne sont pas connues. Mais ce dont on peut être sûr, c’est que personne n’en mourut.