« Adaptation » : une analyse informelle

 

 

J’avais conseillé à un ami cher de voir ce film bouleversant, et il l’a aimé au point de me remercier de ma suggestion. Il m’a aussi demandé « est-il tiré de faits réels ? ». J’ai essayé d’y répondre en utilisant les anecdotes que je savais être exactes autour du script, puis ça a tourné en analyse improvisée, même si j’y ai ajouté ici quelques éléments pour la peine. Le résultat en est forcément confus, mais j’ai trouvé que les liens s’y construisaient intuitivement, et donc pensé que ça valait le coup de le publier ici. Le voici donc.

 

C'est un mélange entre faits réels et pas réels. Le personnage de Charlie Kaufman, c'est le scénariste lui-même mais il s’est retravaillé pour avoir l'air plus pathétique, le point de départ, les difficultés d'adaptation aussi. Tous les passages de la première heure où tu vois Laroche et Orlean en recherche des orchidées, le procès, etc. c'est du vrai aussi, c'est dans le livre qu'il n'a pas réussi à adapter tel quel, tel qu’il désirait le faire. Il réutilise les passages qu’il est arrivé à écrire pour le film qu’il projetait, mais ils perdent leur fonction d’origine tout en figurant à titre d’exemple de ce qui aurait pu être. J'imagine aussi que les scènes de masturbation sont vraies, ainsi que le fait de ne pas être allé voir Orlean pour faire avancer son script. Le personnage de Robert McKee est authentique, le livre sur les méthodes pour faire du scénario efficace existe pour de bon. Toutes les considérations darwiniennes sur les abeilles, les unicellulaires, l'adaptation, la sélection et la reproduction sont bien sûr vraies, ou « non fausses pour le moment » si on choisit une autre épistémologie, ce sont de vieilles théories acceptées au sein de la communauté scientifique que seuls les mouvements néo-chrétiens créationnistes essaient de remettre en cause.

Après, le frère jumeau c'est du faux, il n'existe pas du tout, il est un double à la fois maléfique et séduisant, il rassemble à la fois son Autre et son Même, il trouve la facilité là où Charlie cherche la difficulté (« Et dire que toi et moi, on a le même ADN… peut-on se sentir plus solitaire que ça ? »). Dans l’écriture, aucun des deux ne veulent de « raccourcis vers le succès », les deux fournissent le même travail, mais les moyens qu’ils mettent en œuvre font appel à des capitaux culturels plus ou moins fournis (tu comprends vite que c’est Charlie le cultivé dans l’histoire). Charlie Kaufman n'aime pas une violoniste dans la vraie vie, le personnage d'Amélia est fictif. Les séquences de tournage de "Dans la peau de John Malkovich" sont fausses, on lui parlait sur le tournage. Et le procédé pour y figurer le 7ème étage et demi n’est pas celui qu’on voit ici. Tout le carnage à la fin est fictif, il découle de la rencontre fictive entre Kaufman et McKee, plus l'intervention du frère qui font basculer le film dans tout ce qu'il voulait pas qu'il soit au début (sexe facile, drogue, violence).

C'est pas spécialement la timidité et le manque de confiance qu'il montre, c'est le narcissisme et la recherche de reconnaissance ou de gloire en fait, le fait de pas s'adapter, de se mettre à l'écart, de se débattre entre orgueil et honte de soi tout le temps, parce que, naturellement, son comportement l'empêche d'obtenir la reconnaissance qu'il croit mériter. "On est qui on aime, pas qui nous aime", putain, c'est une évidence terrible, et je ne l'avais jamais compris avant de voir ce film.

J'adore la scène où Robert McKee lui dit "mais vous voyez pas le drame qui se joue devant vos yeux ; là, maintenant, y a peut-être un type qui trouve l'amour ou qui le perd, une femme qui voit mourir son enfant devant ses yeux" etc. "Si vous n’êtes pas capable de voir ça, je vois pas pourquoi vous faites un film, à quoi vous servez, vous me faites perdre deux précieuses heures de ma vie juste pour ça etc.". Charlie est tellement perdu dans son propre drame qu'il ne peut pas voir celui des autres et s'en servir, donc il se sert de sa propre angoisse pour les besoins de son scénario, comme s'il utilisait un joker. Je dis un joker, parce qu'au fond de lui il aimerait ne pas avoir à parler d'épreuves et de violence, et qu’il se languit d’en finir pour passer à autre chose. Il utilise alors volontairement les ressorts faciles que son frère a utilisés inconsciemment dans son scénario des « 3 », pour s’en sortir. Il fait alors du pur McKee, il ne montre que les épreuves et la violence, en disant que c'est tout ce qui joue dans le réel, et qu'au fond c'est tout ce qu'on peut montrer d'intéressant pour quelqu’un, un spectateur entre autres, même si c'est au détriment de notre morale collective et de la survie de notre espèce, de notre adaptation les uns aux autres. Le film démontre, à travers sa propre représentation du drame personnel du scénariste, qu'on continue et amplifie ce spectacle décadent malgré nous, et que la dynamique de tout ça ne peut être stoppée que par l'amour du prochain et l'oubli (relatif) de soi. C’est déjà pas mal. Mais y a plus : Donald a au moins essayé par lui-même de faire un script, parce qu’il a aimé son frère. Si Charlie l’avait aidé plutôt que de le laisser passivement prendre exemple sur lui, Donald aurait essayé de pondre un script original, à propos de fleurs, comme lui, plutôt qu’un polar refait 300 cent fois sur les tueurs schizophrènes. Le fait que ce soit dans le film doit te pousser toi, en tant que spectateur et juge, à essayer d’écrire plutôt des scripts tels que Charlie le fait, afin de contribuer à diminuer le pouvoir d’attraction de la violence et le voyeurisme ignare, voire la contemplation du morbide. Il faut admettre que Donald est finalement victime de la négligence de son frère. Personnellement, c’est la leçon de morale la plus spectaculaire que je n’ai jamais pris. Je ne suis plus relativiste depuis que j’ai compris ça.

Voilà, j'espère que tu m'as suivi,

Schtroumpf Grognon

 

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