« 2001 » et le holisme

 

 

Posté sur le forum de l’Union des Sociologues d’Aix.

 

La philosophie derrière "2001, l'odyssée de l'espace" de Stanley Kubrick est totalement ancrée dans une "vue" holiste du social. Ce que le film montre, c'est une Humanité unie, menant des actions afin de réaliser une même conception du progrès (trouvailles technologiques, conquête de l'Espace...), qui commence sa quête par un conflit fondateur à l'époque primitive. Les deux tribus qui s'affrontent sont constitués d'individus anonymes (et pour cause, ce sont encore des singes), dont un découvrira l'arme dans la nature et s'en servira contre d'autres de son espèce, non parce qu'il est plus intelligent que ses semblables, mais parce que sa découverte est une évolution naturelle de la société, le premier pas de la marche qui est censé amener l'Humanité vers sa destinée. Le film utilise alors une ellipse monumentale (on passe directement de la préhistoire réelle à un futur fictif) sans montrer les étapes de la pacification des liens entre les hommes (pour plus de détails, lire Elias, "Le processus de civilisation"), sans évoquer la montée de l'individualisme dans les sociétés occidentales (on remarquera d'ailleurs que dans "2001", tous les personnages sont occidentaux... peut-être même les singes du début :-)... bref l'approche utopiste qui est le noyau dur de toute science-fiction reste injustifiée. "2001" arrive à parler au spectateur de 1968, et peut-être plus encore à celui de 2006, sans effort particulier parce qu'il satisfait les désirs les plus profonds du type lambda. Et ce que désire le type lambda, à mon avis, c'est simplement exercer une activité qui prenne sens dans un projet collectif et être reconnu pour son rôle dans sa réalisation (qu'il participe ou non à l'élaboration du plan ; si le totalitarisme a tant d'adeptes, c'est parce qu'il montre une voie claire et que l'individu "moyen" s'y sent totalement intégré). Sans autre, le type lambda n'est rien (la permanence du renouvellement des phénomènes de mode prouve la pertinence de cette affirmation).

 

On voit bien qu'Humanité et société sont intrinsèquement liées, que l'Homme n'est rien en dehors de son lien avec ses semblables, que lorsqu'il part seul à la conquête de l'infini comme Bowman à la fin du film, il se retrouve seul, sans but et confronté à lui-même, à ses angoisses, à ses cauchemars. Dans "2001", l'homme n'est homme que parce qu'il participe à un projet collectif dont l'élaboration lui échappe en grande partie, à un projet qui ne doit sa création qu'à des contingences historiques peut-être pas si aléatoires que ça, à des coïncidences certainement orchestrées par le Grand Manitou en personne.

 

"2001" dévoile alors sans que cela soit son but quelles peuvent être les dérives ontologiques d'une conception holiste du social : les risques de désindividualisation des êtres humains (et accessoirement, la menace du racisme et du darwinisme social), la destitution du politique au nom d'une mystique de l'évolution où les experts ont le beau rôle comme s'ils étaient élus de Dieu. Si le type lambda arrive certes à la fin à connaître le secret de l'Univers (qui n'est autre que le sien, comme le disaient nos ancêtres grecs), il le fait sans avoir eu conscience de sa recherche parce qu'il était d'abord au service d'un projet et moins de lui-même.

 

Si toutes les recherches de soi-même conduisent certes à la conscience que l'on n'est rien sans les autres, elles ne sont pas inutiles pour autant. Elles nous permettent de saisir notre importance et notre valeur, et de refuser tout projet qui nous semble honnêtement nuisible au monde qui nous entoure. Le rêve d'une démocratie participative, comme celui d'une science du social, n'est concrétisable que si les individus acquièrent une conscience d'eux-mêmes. "2001", en niant la conscience individuelle et en peignant la science sous les traits d'une entreprise collective dont les objectifs ne sont ni bons ni mauvais mais simplement SONT, confirme que l'on peut exposer sous couvert d'évolution les idées les plus défavorables à l'accomplissement de l'homme en société (je suis un socialiste adepte de Nietzsche lol).

 

+ complément rajouté dans un autre message peu après :

 

On aura aussi remarqué que dans "2001, l'odyssée de l'espace", la narration évite de mentionner les occupations du Terrien moyen sur notre bien-aimée planète et se concentre exclusivement sur les exploits cosmiques des astronautes. Les évènements et faits qui caractérisent habituellement les problématiques sociologiques (pauvreté, malnutrition, vie au travail) sont donc soigneusement écartés pour ne présenter que la contribution des surhommes au progrès de l'Humanité. J'attends les commentaires des marxistes sur ce choix délibéré de masquer la majorité des faits au spectateur. Le récit de "2001", bien qu'il se présente comme un récit de science-fiction utopique, écarte donc la majorité des êtres humains. Le futur passe-t-il forcément par le darwinisme social ?

 

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