Louise Leduc
Le 23 août, Bernard Derome demandait en plein Téléjournal : « L'enquête de Quebecor sur les piscines publiques manque-t-elle de rigueur ? ». Le Journal de Montréal adaptait deux jours plus tard la formule dans ses pages sans s'embarrasser de la formule interrogative. « Radio-Canada manque de rigueur ». Et vlan !
Il y avait longtemps que les médias ne s'étaient attaqués entre eux de façon aussi directe, et en plein où ça fait le plus mal, soit sur leur crédibilité respective.
Et pourtant, quand on interviewe Alain Saunier, directeur général de l'information à Radio-Canada, il laisse entendre que la semaine dernière, c'était business as usual. En fait, non, pas tout à fait. La semaine dernière, Alain Saulnier dit avoir été très préoccupé par la fin de la couverture du Liban et par des dossiers aussi chauds que le bois d'oeuvre.
« La compétition, moi, je n'en fais pas une obsession », dit-il au sujet de cette histoire de piscines. « On n'a pas voulu faire de guerre médiatique. On a juste vérifié les faits. »
Radio-Canada, La Presse, Le Devoir, The Gazette n'ont pas inventé les experts qui ont mis en doute l'étude du Journal de Montréal poursuit M. Saulnier. « Les journalistes doivent continuellement douter, continuellement vérifier. C'est ce qui a été fait. »
Alain Gravel, président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, refuse de prendre position, si ce n'est pour dire que cette histoire « hausse les exigences de rigueur ».
Pas le droit de faire peur aux gens
Gilles Lesage, qui a été journaliste pendant 40 ans (notamment au Devoir) et qui observe en toute indépendance les médias depuis qu'il est à la retraite, se sent tout à fait libre de commenter l'affaire. « À l'heure où la grippe aviaire menace et où les gens ont peur de ce virus-ci et de ce virus-là, on n'a pas le droit de faire ça. Pas le droit de faire peur au monde, surtout quand on sait qu'il n'y a pas eu la moindre vague d'hospitalisations. »
Quand il a lu dans les journaux, lors de la rentrée à TVA, la déclaration du vice-président à l'information Serge Fortin, (« Si c'était à refaire, je le referais »), Gilles Lesage dit avoir été consterné. « Mais qui est Quebecor pour se poser en arbitre plénipotentiaire ? Qui est-il pour dire que son chercheur est le bon, mais que la direction de la Santé publique, le Collège des médecins et tous les autres experts, eux, ont eu tout faux ? Quebecor n'était pas obligé de se faire hara-kiri, mais devant l'évidence, l'entreprise aurait dû admettre qu'elle avait erré en ne vérifiant pas suffisamment ses informations. »
Contrairement à l'idée reçue, ce n'est pas le journal qui ne publie jamais d'erratum qui est le plus fiable, mais bien celui qui en publie le plus, signale M. Lesage. Les lecteurs doivent savoir que quand l'entreprise se trompe - ce qui est humain et inévitable - elle le constate et le signale.
Un beau cas d'étude
Pour Florian Sauvageau, professeur au département d'information et de communication à l'Université Laval, « toute l'affaire est un très beau cas d'étude ». À son avis, l'idée de faire une enquête sur la salubrité des piscines était un bon flash, tout comme la décision de confier l'étude à un tiers. « Certains sujets sont d'une complexité telle qu'il faut faire appel à des spécialistes », note-t-il.
Cela étant fait, il restait à Quebecor de s'assurer que l'information qu'elle avait entre les mains était fiable et juste, poursuit M. Sauvageau, surtout à l'heure « où la concentration des médias leur donne une si formidable puissance ».
Éric Trottier, directeur de l'information à La Presse, croit que toute cette controverse aura sonné une cloche pour tous les journalistes, lui y compris. « Dans notre métier, on fait appel à l'expertise de spécialistes tous les jours. Cette histoire nous aura rappelé l'importance de faire sur eux les vérifications d'usage pour s'assurer qu'ils sont au-dessus de tout soupçon. »
Ont-ils déjà été poursuivis dans le cadre de leur travail ? Ont-ils déjà eu des ennuis avec leur ordre professionnel ? Ont-ils déjà eu des sanctions disciplinaires ? Tout cela doit être étudié, selon M. Trottier.
Quoi qu'il en soit, tout cela est déjà du passé, dit Gilles Proulx, que nous appelions pour son expertise - incontestable ! - en matière de crêpage de chignon. La série de Quebecor et la dispute subséquente entre les médias a-t-elle fait jaser dans les chaumières ? « En tout cas, à la tribune téléphonique, on n'a pas tellement eu de mères s'inquiétant pour la grattelle de leurs petits. » Par contre, l'arrestation de Michèle Richard, ajoute-t-il, ça, ça fait rougir les lignes...
Pour lui, cette histoire de piscines aura eu le même cycle de vie que les autres : un scandale de trois jours et hop, on passe à un autre appel.
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