ces auteurs qui me hantent

 

La poétique du désir dans l'oeuvre de Silvaine Arabo

 

"En cette fin des Temps aux travestis enfantins, c'est à une lumière du crépuscule, non fautive, que nous vouâmes notre franchise. Lumière qui ne se contractait pas en se retirant mais demeurait là, nue, agrandie, péremptoire, se brisant de toutes ses artères contre nous."

René Char, Le nu perdu

 

Je suis entrée un jour effrontément dans la boîte à lettres de Silvaine Arabo. Je venais de lire un extrait de sa "Magdaléenne "( in "Les adombrés", Edit. Guy Chambelland). Cela m'avait paru très beau, j'avais envie de le lui dire. Mais comment le dire ?

Voyez-vous, c'était là l'effronterie. Comment dire, sinon bien platement, à un poète, à une poétesse, que ce qu'il ou elle écrit est beau ? Les poètes sont justement des maîtres du beau parce qu'ils accèdent à une vérité qui nous dépasse. Leur coeur a déjà parlé au nôtre quand nous gribouillons quelques pauvres compliments. Quelle inutile redite que tout courrier ! Quant à emprunter la même voie...cet intimidant chant de l'âme si dur à saisir ... Donc, c'était effronté. Une question. L'aphorisme n'est-il pas un enfermement de la pensée ?

Elle m'a répondu que non. Au contraire, elle le voyait plutôt comme une porte ouverte à la méditation sous l'apparence définie de sa forme. L'infini dans le déterminé. Je ne sais pas. Encore aujourd'hui, je n'ai pas démêlé ma position. Mais sa réponse était question aussi, d'une certaine manière. Et la question est essentielle.

J'ai donc continué à lui soumettre mes réflexions au fur et à mesure de mon entrée dans son univers lumineux, elle a continué à me répondre.

Qu'avons-nous écrit ? Qu'écrivons-nous encore aujourd'hui ?

L'omniprésence du ressac de la mer, avec une trame de femme. Le désert aussi, le beau, m'a-t-elle dit. Le pur, sans doute un peu, cette virginité millénaire du minéral. Et au détour de quelque phrase, la surimpression soudaine d'une référence, l'imprévisible association de son chant avec des mots enfouis, ressurgis là. Pourquoi, comment ?

L'effet épiphanique de la poésie. Peut-être.

Écrire fait surgir. La poésie de Silvaine Arabo suscite des résonances qui nous hantent de loin. Cette renaissance de la poésie en soi, l'emmêlement des mots d'un auteur à ceux d'un autre, pensée élaborée d'écho en fragment de souvenir (chacun selon sa voie propre, loin les uns des autres si ça se trouve), c'est un accueil. L'accueil que lui réservent les auteurs en moi depuis si longtemps qu'ils peuvent me dire sa place, sa puissance, sa douceur parmi eux. Et c'est à la fois la douleur de l'Être qui se révèle soudain hors du sommeil du quotidien sous l'effet de la Parole (Héraclite à la naissance de la métaphore) et un bonheur irrésistible, quand l'instant me saisit, en poésie, souveraineté fugitive mais absolue d'un dégagement total.

L'essentiel sorti de sa gangue apparaît et tout est là. On pourrait juste se taire et entendre, nouer ses mains et lire en silence. Mais voilà. Il nous faut dire et redire misérablement le plaisir pour essayer de prolonger l'ineffable de ces instants. Et j'écris ce texte car il est possible de partager le gouffre entrevu, de se tourner vers ceux qui viendront à cette lecture un peu plus tard.

Faudrait-il être plus précise ? Ah qu'il est difficile de parler des émotions nées de l'écrit ! Elles n'ont qu'un corps de mot, insaisissable, et les images s'accordent mal à ce que l'on souhaiterait voir rester nu. Pur. Que peut-on dire ?

Sache la beauté des pierres transmuées dans les labyrinthes du temps
Sache que j'aurai aimé - jusqu'à la passion - cette fleur rouge
qui rappelait le sang,
L'escarboucle.
(S. Arabo, Sang d'âme Edit.Editinter)

Voilà. Des phrases comme celle-là saisissent l'âme et le corps. Je deviens pierre, je deviens le temps, je suis ma perte et je suis aussi dans ses mots la passion et le sang. Oh, Lorca n'est pas loin de nous dans ce lien poétique, bien sûr. C'est d'ailleurs si bon de le savoir là, entre nos deux esprits. Mais je ne le souligne pas. C'est juste une présence, comme dans un autre extrait ce pourrait être Char, ou le Cantique des cantiques, ou un autre.

Surtout, ne pas décrypter dans la brutalité d'une analyse. Ce n'est pas ainsi que ça marche. C'est une résonance aux proportions de transcendance qui me traverse, le dit absolu d'un Être qui se compose dans la parole. L'écriture m'en fait l'offrande et rien ne m'en soustraira. Une lecture est entrée en moi, une lecture ancrée aussi dans l'anse la plus secrète de mon âme, celle où se joue le dévoilement de soi dans le souffle de la poésie.

J'arrive là à quelque chose qui me retient. Ce à quoi on ne peut échapper. Désir. Le désir qui nous pousse non seulement à lire plus, dans la magie musicale d'un texte cathédrale, mais aussi à être plus, oh, rien qu'un petit peu plus, mais être plus intensément présente, dans l'étreinte du temps comme hors d'elle aussi bien, dans l'ineffable du verbe offert qui nous grandit.

Je crois, oui, que comme la question (mais ne procède-t-il pas du même mouvement ?) le désir est au coeur du poème. Et Silvaine Arabo écrit dans ce désir, j'en suis certaine. Elle est le désir par son écriture, je le deviens à sa suite par la lecture. Alors, c'est une humanité qui se développe dans le texte. Un doute fondamental de soi qui vaut pour une certitude éphémère. Jabès interrogeait les cendres d'un peuple dans la souffrance de l'Être qui ne se recompose pas. Silvaine Arabo, elle, a l'élégance de nous interroger en nous invitant sur ses traces, de porte en porte et, au seuil de l'Être que l'on cherche, on ne peut que la rencontrer.

L'humain peut inaugurer le chant, révéler dans le chatoiement du langage l'espoir et les blessures, l'inaccessible beauté et la laideur.Tous les contraires conviés au festin libre des mots. Bacchanale ? Non point. C'est un univers à construire au-delà de la limite commune de la pensée. Une nuit à illuminer dans la splendeur de chandeliers aux bras multiples, corps innombrable à réchauffer dans l'amour du seul regard, texte-osiris, livre-mosaïque élaboré dans le temps de la réverbération.

J'ai chaud d'écrire ainsi. L'hiver du quotidien transfiguré par le poème devient flambée. Les mots sont là, persistants dans l'éclat, très simples, d'hier et de demain. L'humain peut apparaître en moi, je l'avais tant cherché. Le mal s'éclaire dans le sacre du verbe. L'absurde des souffrances qui m'aveuglent chaque jour fait soudain corps avec le sens et si j'ai mal, le mal lui-même périt, transmué en prisme signifiant.

Soyons claire. L'intolérance, les fanatismes, l'irrespect, la haine, la peur. Qu'ai-je oublié ? Des fléaux subreptices. Mesquinerie, hypocrisie, tous péchés abandonnés au capital de nos mémoires. Ces maux que les mots ne savent plus réduire en un dire acceptable devant l'horreur des faits, ces maux donc, vrais, terriblement vrais, surgissent dans leurs oripeaux sanglants.

Nous étions ce visage qui se cache, ce drap qui se plisse, parmi les
verdeurs amères des citronniers

(S. Arabo, Ozone in Regards Corpusculaires , La Bartavelle - Editeur)

Nul oubli dans le chant et le frisson qui sillonne mon âme est un dard insoumis. Le poème sait l'atroce et le poème le dénoue pour moi en larmes scandées au plus juste de ma peine. Lire et relire pour atteindre cette vérité du langage, nager à en perdre le souffle jusqu'au phare de la poésie, loin des leurres des naufrageurs de l'âme.

Les mots se rapprochent de la plaie vive jusqu'à cautériser le pire ; ce que j'ai lu est une cicatrice neuve sur le méandre de mon esprit. Pourtant, faut-il sans cesse revenir d'une souffrance ? Ce n'est pas que cela. Si la vie m'écorche, moi, vous, qu'y peut-elle, elle, Silvaine Arabo ? Rien. Si ce n'est qu'en disant l'Être, en démêlant un à un les fils de l'essence humaine, en les recomposant selon les écheveaux d'une teinte qui lui reste propre, elle me rend disponible pour écouter une autre voix que ce mal lancinant dont moi, je ne sais que faire. Disons que là réside la grâce du poète. Nous rendre désirant dans l'oubli de soi, nous rendre oubliant dans l'émergence du dire, nous rendre silencieux parce qu'enfin apaisés.

Je pourrais construire mon texte sur le fil des citations. Ce serait facile. Mais puis-je ainsi tricher ? Je ne suis pas dans son écriture. Ce n'est qu'un jeu d'échos avec mon Être. Elle invente un lien, le projette hors de l'immédiateté, histoire de dépasser le seuil du désespoir et je le cueille là, dans cette temporalité où tout est toujours à concevoir, une sorte de domaine en perpétuelle composition que Maurice Blanchot (1) aurait appelé le Neutre. Mais sommes-nous vraiment dans ce neutre-là ? Attente et dépassement, le possible démultiplié en pensée à l'infini, coeur et périphérie, foi et déréliction, tous rivages battus par les incessantes marées de nos quêtes. Maurice Blanchot (1 ) faisait sonner la fondamentale de toute littérature en parvenant à nommer cela, mais de la théorie à la poésie se tissent d'innombrables textures. Saurai-je les décrypter ? Ce n'est pas vraiment mon but ; il faudrait juste comprendre la cause de cet émerveillement qui nous rend à l'humanité, hors du présent dérobé (mais sans doute est-ce dans sa nature) vers un futur dont les vagues roulent dans nos imaginaires. Juste comprendre pourquoi. Les tracas mécaniques du "comment" ne sont pas mon fort. Je lis encore et j'entrevois une tension, car il y en a forcément une, à la base de tout mouvement. Tension toute poétique, mais la poésie est cette violence projetée en phrase contre la violence des destinées. Violence du coeur contre la violence des apparences. La poésie se révèle autrement que le divin, mais elle procède d'une même façon : en flamboiement d'une vérité débordante qui déchire les voiles et les aveuglements. Seulement, nul besoin de croire. Croire ou ne pas croire, on est encore dans le Neutre. La vraie question est avant. La poésie est révélation de l'être qui écrit (et quelle séduction aussi !) et révélation de celui qui demeure saisi à la lecture, dans la vérité du don, dans la nudité du beau qui appelle au partage.

"Ce que j'ai fait, aucune bête ne l'aurait fait." (Je cite de mémoire). Saint-Exupéry savait-il jusqu'où ces mots nous engagent ? L'urgence de la survie au premier plan ne peut masquer la puissance du souffle poétique. Silvaine Arabo le sait. Cette conscience de l'humain (j'insiste direz-vous) est inhérente à l'exploit. Le poète trouve dans le héros la juste figure de son essence. L'humain en dépassement de lui-même par le Verbe . Silvaine Arabo puise dans ses héros, figures emblématiques, la trame d'une parole en laquelle s'accomplit l'impossible prodige d'Être. Ses choix parlent pour elle : Madeleine ou Baptiste. Mais aussi l'oiseau récurrent dans sa poésie et cette femme aux prises avec l'amant, éternellement.

Je ne suis en aucun cas une spécialiste du nouveau testament. Il est cependant évident que les personnages de Baptiste et de Madeleine sont les figures mêmes de la pureté. Les enfants d'Abraham quelques siècles plus tard, dont nulle main ne vient arrêter le sacrifice. Baptiste perdu en une nuit à travers la danse d'une femme, Madeleine en une vie jusqu'à la rédemption (mais cela la sauve-t-il de sa vie pour autant ? Je me le demande).

Or l'homme a soif de sacrifices. Georges Bataille (2) dit très bien leur nécessité. Transgresser la Loi dans le cadre du sacre intronise l'interdit (ici celui du meurtre), en fait la pierre angulaire de l'édifice de la pensée collective. Georges Bataille (2) sait aussi cependant que hors du sacrifice la transgression devient le mal et que seule la littérature parvient à transcender ce mal qui nous éloigne sans cesse de la sécurité raisonnable du respect des interdits. Silvaine Arabo n'est pas Baudelaire, le mal n'est pas sa thématique ni sa substance. Elle développe pourtant la part transcendantale de l'écriture sur des chevrons qui en sont pétris. Madeleine la Magdaléenne est le mal aux yeux du commun, péché de vie facile et vulgaire. Cependant, ce mal commun n'est rien en comparaison du viol persistant de la haine, de l'hypocrisie, du déni d'humanité dont elle est victime, car c'est de cela dont la sauve l'Amant, c'est-à-dire celui qui touche le coeur dans l'immédiat de la révélation, et non de quelque crime impudique dont tout un chacun n'a que faire.

"Mon histoire, je la savais achevée
quoiqu'éternelle éternellement polie.
Aujourd'hui
C'est pour l'absolu bonheur de chanter
que je chante
Un instant libérée

Des contingences de l'espace et du temps
Absorbée dans le vol déraisonnable de l'oiseau
Happée par sa pure raison d'Être."

(S. Arabo , La Magdaléenne : Chant X , Edit. Guy Chambelland)

L'écriture est libératrice de la souffrance: celle de cette femme, emblème surgi du passé dans lequel s'incarnent tous les présents; celle qui m'est propre, dans ma conscience sans cesse en devenir d'Être au monde, dans ma survie au coeur des mots. Là réside la véritable puissance du Verbe. Oh, pas le grand Verbe originel des mythes qui comblent notre soif de sens, non, ce verbe humain, ce verbe grand parce que misérablement à notre mesure, empli de nos doutes, de nos peurs, de nos plaisirs aussi, ce verbe chair et son, Poésie. Par son élan intègre en direction de cette vérité de l'être qui nous dépasse, elle mène à l'impossible réconciliation avec les hantises issues des nuits les plus noires.

"Et, peu éloignée de la mort, je m'apparais à moi-même. Mais il faut tout oser..." ainsi s'interrompt la poésie de Sappho (3). "Il m'apparaît l'égal des dieux...". Oui, sûrement faut-il tout oser car l'audace de la pensée me sauve de l'étroitesse d'une destinée trop réelle. Les apparences se dissolvent dans le texte et l'essentiel se tient dans cette geste d'amour intérieur/extérieur qui me dépouille des artifices faciles, conventions du dérisoire. Oh, j'entends d'ici les reproches ! "Mais c'est difficile !", "Ca ne se lit pas comme ça !". Mais qui oserait maintenant prétendre à du facile ? La difficulté n'est pas dans le texte. Elle est dans l'abandon du cliché. La difficulté est dans le regard, non dans ce qu'il y a à voir. La difficulté consiste à accepter sa propre nudité dans la lumière intransigeante du texte, car rien ne peut égaler "Cet instant saisi ou tu me poignardes, lieu géométrique de nos convergences quand la substance s'évapore et devient plus subtile que la lumière." (S. Arabo, Alchimie du Désir , La Bartavelle - Editeur). Est-ce si dur d'exister dans le dire exigeant quand il n'attend que notre voix pour s'affirmer dans un temps aux rebonds infinis ? Oui dans un sens, parce qu'il faut être humble; oui parce qu'il faut reconnaître son cheminement noué à la quête d'une autre. Non parce qu'on ne peut faire autrement; non parce que le froid du coeur qui s'ignore est mille fois pire que la flamme de la lucidité. Silvaine Arabo aime bien la phrase: "La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil" de René Char. Entend-elle le soleil comme l'absolu dont la quête nous est indispensable mais, à terme, aussi fatale que l'existence ?

Écrire comme on respire, écrire comme le sang pulse. Voir dans l'écrit cet exercice incandescent de la pensée qui délivre l'âme de l'incompréhension qui la mine. J'accepte que la lumière du fait poétique soit la condition de ma perte. Je m'abîme dans l'effroi que m'offre sa parole parce que jamais elle ne circonscrit totalement mon être. Silvaine Arabo me prend la main jusqu'aux lisières de crépuscules qui la livrent, elle, dans l'essentiel et je ressens à sa suite l'intense désir de traverser vers demain sans le fardeau d'hier, sans que l'hier soit un fardeau. Le passé devient la matière même du chant en sorte que le chant se propulse dans une aire recomposée. Le sens naît de la peur et des craintes comme le sel naît des vagues et du vent.

"Alors j'ai décidé que le sel était mon seul ami, et je le chante
vois-tu
à l'égal de toi ."

(S.Arabo, Sang d'âme)

Réconciliée avec le temps, je peux poursuivre vers un lieu de pensée où, si aucune clef ne m'est confiée, les seuils sont pourtant accessibles. Dans la dimension haute où je me suis hissée à la suite d'une poésie qui ne concède rien qui ne soit désir, donc chair et âme, j'accède à un état de soi où l'autre peut se montrer sans me blesser. J'accède à cette conscience restée douloureuse mais appelée de mes voeux où l'autre va inscrire son désir jusqu'à l'accomplissement.

Qui est-il ? L'autre. Je l'appelle ainsi. Silvaine Arabo dit Toi. Elle dit aussi l'Amant. Elle dit aussi Mon Aimé, mon ennemi. elle dit encore Lui. Le jeu des majuscules me trouble. Je le lui ai dit. On navigue sur une eau calme, sentimentale et sensuelle mais le souffle du sacré s'accroche aux cheveux et l'on doute... L'autre est divin, à n'en pas douter. Et ne venez pas y coller une étiquette. Juste divin parce qu'il procède de l'essence et donne sens à la parole. Comment autrement pourrait-on accéder à lui ? Cette descente jusqu'aux arcanes de soi est le prix d'une telle rencontre. Les mots nous aspirent, les phrases nous happent vers les replis profonds du corps, falaises de désirs et de sens, avant de parvenir à l'articulation d'un mot qui est déjà chant, même à l'état de cri.Michel Leiris (4) savait aussi cette lente progression de l'inaudible magma des hurlements jusqu'à la parole intègre dans laquelle l'humain surgit. J'apparais donc nue, en toute parole, même sauvage, à l'autre du Poème, et je le connais déjà. Dans cette fusion résonne l'offertoire d'un coeur.

"Ils se contempleront évidemment dans les eaux troubles du temps
- ces miroirs narcissiques - jusqu'à ce que, tels ces antiques peintres
chinois face à leur objet, il devienne Elle, elle devienne Lui.

(
S. Arabo, Alchimie du désir)

Cette fusion est le divin. L'acceptation de soi dans le mouvement désirant qui me pousse sur mon erre jusqu'à l'autre, jusqu'au dire qui me révélera à lui en ce que j'ai de plus sacré, mon être dénudé. Silvaine Arabo étend l'aspiration au divin en une nappe fluide où hommes et femmes se coulent et se reconnaissent. Peut-être est-ce la raison d'une langue aussi charnelle. Mais c'est qu'il s'agit de dire la femme dans le désir de l'autre aussi. N'est-ce pas dépasser de cette féminité de pacotille que les siècles entérinent ? La femme est ailleurs. Son désir n'a rien de féminin. Il est cette puissance de l'Être qui révèle les arcanes multiples et majeurs de l'esprit. Appeler l'autre à la vision de soi, inciter l'autre à effleurer de son attention mon coeur aux portes de l'abîme, c'est le projet. Projet d'Être dans le devenir du temps. Un projet de femme en son humanité.

Ah, ce lien récurrent entre temporalité, humanité et divin ! Est-ce le seul rapprochement possible ? Silvaine Arabo se tient là, à cette frontière sans nom où l'on procède par amour, et par amour seulement. Elle aime au sens le plus large, jusqu'à écrire. La poésie est cette puissance du coeur qui brasse les questions du temps et de l'être, de l'être et de son essence puis du devenir de cette essence dans le temps. Peut-être donné-je l'impression de tourner en rond ? Bon. C'est que le point est crucial. Carrefour où ma voix se trouve aux prises avec le silence, quand s'élève la clameur du Poème. Et "je", c'est vous aussi. Vous êtes mon silence de souffrance qui n'a du temps qu'une lecture terrifiée et linéaire et qui découvre la spirale du don. Car je peux maintenant repasser sans cesse devant la même interrogation; à chaque fois, l'aspiration à la réponse s'élargit, dans le champ d'une parole aux immensités océanes.

Et je suis presque prête à entendre une réponse dans la lecture de cette parole qui me dépasse. Oui, une lecture en avant, à deux pas peut-être seulement, car l'autre ... c'est elle, désormais. Elle est en moi, mots de chair, de sang et d'âme, l'autre dans le miroir où ce que j'ai de plus libre s'affiche pour mon regard. L'étrangère à déchiffrer de répons en écho dans la soif d'être, un désir qui transcende mes faiblesses. Invitée à me saisir de cette intériorité qui me hante, à en lire chaque signe comme un tifinagh apparu dans mon existence et compréhensible par moi seule ( c'est une comparaison qui m'était venue en lisant Le signe et la trace (5), je suis confrontée à cette surface où affleure l'autre. Elle me précède donc en me donnant à lire mes propres hiéroglyphes, me confronte à son oeil de "voyant" qui ferait dans le noir ces pas que je n'ai pas osés.

L'autre, c'est elle. Elle, dans ce jeu de reflets subtils dont je ne fais ici qu'éprouver la complexité. Et c'est moi aussi. Et c'est un bien.

Nous avons franchi quelques fleuves, brisé quelques tabous, osé quelques vétilles essentielles. Est-ce tout ? Dans cette poésie du désir, le mot transcrit la quête. Le verbe devient désir, ce Dit dont le sens à la fois enfoui et flagrant explose en myriades d'images pour révéler l'indicible. Désir mouvant, désir permanent aussi. Face au mal du non-dit, Silvaine Arabo fait le don de son texte. Ainsi est-ce la réponse au désir, la seule possible. Elle m'offre un horizon où les repères seront des traces légères. L'immédiateté du signe irradie, évidente de générosité. Dans l'amplitude d'une douleur qui cherche sa résolution à travers l'ouverture de la parole, je prends plaisir et force en composant le lieu où s'engloutissent les contraires.

Transfiguration qui fait du désir l'absolue liberté et du chant, l'offrande consentie pour son accomplissement.

J'ai usé ma vie à de grands mâles souterrains qui se dérobaient
quand j'avançais la main. Sournois et prégnants. Redoutables. Je
n'aimais que ceux-là. Je les dessine, patiemment, à la recherche
d'une image intérieure. Je sais.

Dis-moi que j'avais aimé ! J'ai ri l'autre jour devant la mer. Ri
de moi, de la beauté, de l'illusion des hangars...

Il y a des avalanches de pommiers qui tombent sous l'océan, la
percée douloureuse de l'été parmi les printemps qui refusent de
mourir.

Il y a moi

Quel moi ?
(S. Arabo, Alchimie du désir - La Bartavelle - Editeur)

Oui, "quel moi ?". La question mène le bal. La question devine la réponse mais ne la livre pas, ou alors, c'est au détour des mots. Je sors donc rehaussée d'une question (toujours la même) du texte qui m'a fait toucher de si près l'essence de la poésie : le don. Et la lecture aussi, sans innocence possible, est un don probable puisque je cherche un chemin dont j'ignore tout de son aboutissement, mais dont chaque étape est une transfiguration nouvelle du quotidien sans fard. L'oeil prolonge sans fin la quête sur les traces des phrases de la poète. Dans le regard de l'inconnu(e) qui la suit de page en page, elle sait le souffle léger d'un autre, sans visage peut-être, mais à la voix si proche qu'elle est appui dans l'élan ascendant de l'interrogation, minuscule prise sur la paroi vertigineuse du désir d'être. L'écriture de Silvaine Arabo est une lecture, élaboration permanente du lien instable bien que puissant entre soi et la pensée du monde. Aussi bien,la lecture de ses oeuvres est une échappée de chacun au défaut de la parole ordinaire, une entrée dans le chant qui accomplit pour chacun un pas vers la plénitude.

Leila Zhour - 2000 - Tous droits réservés


1- Silvaine Arabo :  Sang d'âme, Les petits cahiers poétiques d'Europoésie, cahier n° 24, 1998
2- Silvaine Arabo : Regards corpusculaires, La Bartavelle,1998, (coll. modernités)
3- Silvaine Arabo : Alchimie du désir, La bartavelle, 1996, (coll. modernités)
4-cf :  Maurice Blanchot : L'entretien infini, Gallimard, Paris,1973
5-cf : Silvaine Arabo : Les adombrés, Galerie Racine,1994
6-cf : Georges Bataille : L'érotisme, Les éditions de Minuit, Paris, 1957 et du même auteur, La littérature et le Mal, Gallimard, Paris, 1957 (cop.), (coll. Folio essai)
7-idem note 5
8-Sappho : poèmes et fragments, traduits du grec par Pascal Charvet, La délirante, 1989
9-idem note 3, p.28
10-Citation incluse dans la signature de son courrier électronique. Demandez-lui donc d'où c'est extrait...
11-idem note 1
12-cf : Michel Leiris : Cri, Gallimard, Paris 199 , (coll. l'imaginaire)
13-idem note 3
14-in Arrêt sur images, le Club des poètes, Paris, 1997
15-idem note 3


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