Sappho-Sapho
: jeux de miroir
À chaque cri que se perd Il existe deux femmes appelées Sapho. Pour l'une d'entre elles, on l'écrit généralement avec deux p. Sappho. C'est la poète de l'Antiquité. Pour l'autre, on l'écrit avec un seul p. Sapho. Cest une musicienne daujourdhui. Mon idée était de parler de la première. Den dire tout ce que les textes quelle nous a laissés nous apportent encore, nous disent de cette dimension intangible de lamour, du cur dans nos existences. Mais il mest apparu que la seconde prenait de la place aussi. Elle ne voulait pas renoncer à être là, car le passé si lointain de la Dame de Lesbos se laisse rejoindre par le présent dune autre femme aux horizons démultipliés dans lespace au moins, et dans le temps, un peu. Alors jai cédé. Jai cédé à Sapho, sans pour autant vouloir léser Sappho car lune et lautre me parlent de cette humanité aux traits de femmes, lune et lautre ont eu des mots pour dire ce qui nous blesse, ce qui nous pousse. Quel axe nous astreint un jour à être nous-mêmes ? Le désir ? Peut-être. Vouloir nous mène à une part de nous qui nous échappe. Il me semble que nous voulons cette échappée-là. Mais comment saisir linsaisissable, ce qui est désir et non son objet ? Il n'est que la parole qui ait ce pouvoir. Ou lécrit. Dire « je veux, je te veux », cest bien. Dire :
«Il m'apparaît l'égal des dieux c'est plus que cela. C'est entrer dans une dimension où le désir nous comble, et lui seul. Sappho, combien de siècles après son passage sur terre, nous mène encore dans cette dimension car son désir exprime le nôtre, quelles que soient les modes, quels que soient les costumes. Lapparat du dire nest rien, cest dans le dénuement des mots quelle livre cette part instable de lâme, qu'elle nous livre aussi en pâture à nos propres miroirs, qu'elle nous propulse plus loin, juste au devant de lautre, en avant de lui aussi. Pourtant, cest peu de chose quand on y pense que la poésie de Sappho. Quatre grands textes, et encore, pas tous complets, plus quelques fragments. Quant à ce que fut sa vie, une belle part de légende nous permet den ignorer presque tout et dimaginer quelle fut telle quelle écrivait, entière, désirante, vivante. Ce peu là nous dit une vie qui ressemble à lessentiel de lêtre. Or, lessentiel se suffit de peu de mots. Image que tout cela ? Soit. Mais il y a bien un mystère : dire à ce point lémoi de lâme quand le corps est la proie du désir est demeuré le cheminement poétique qui nous rejoint le mieux à travers le temps et lespace. Peut-être ce mystère relève-t-il dune erreur banale. Sappho avance que dans le désir, nous nous révélons à nous-mêmes.
un tremblement Nest-ce pas là lillusion à la source de la douleur ? Dans le désir, nous nous perdons. Tremblement, effroi, peur et abandon, le désir est le lieu de la dissolution de notre être et, dans cette fusion, nous espérons être phénix, renaître, parce que aimé, aimant. Alors nous y croyons. Nous nous accrochons à la magie des strophes saphiques, à la légèreté si fluide de la langue dhier et nous souscrivons, oh combien, au désir de croire à la puissance créatrice du désir, lémergence de notre moi si fragile à la fontaine de cette soif. Et Sappho nous parle. Et Sappho perce le secret de nos âmes depuis les lumières éteintes du septième siècle. Elle dit ce que nous ressentons, elles chante cette promesse que nous nous faisons tous une fois : être par le désir amoureux ce quil nous faudra être finalement par nous-mêmes, quand nous auront souffert pour le comprendre. Viens
à mois à présent, de ma dure inquiétude Sappho adresse sa supplique à Vénus. Mais Vénus est une image de femme, commode métaphore aujourdhui, invention hier. Lucrèce et d'autres voyaient en elle la garante de la vérité de ce qui sécrit. Vénus nest pas déesse, ici. Elle est cette muse dont nous savons aujourdhui que cest un miroir délictueux où contempler nos désirs, en proie à livresse de saisir ce reflet de nos curs. Enfin, Sappho est femme et ses strophes composent le dire des femmes au fil des mots. C'est une fascination que cette écriture où le désir féminin n'est pas convoité par l'homme mais dit en toute nudité. Nul effet d'appropriation,, nulle tentative de restriction de cette fièvre étrange aux yeux des autres. Seulement des mots qui font de cet état un mode de partage, offrande ou l'être aimé peut se reconnaître. Car qui sait le désir de la femme? Quel homme sait dire l'attente en dehors de son propre désir ? Et qui ne peut aussi reconnaître que le désir amoureux, d'où qu'il vienne, passe la frontière des sexes et reste universel ? Encore et toujours des contradictions. Femme dans le désir d'aimer, femme dans le désir de l'autre, c'est le jeu périlleux où Sappho se démarque. L'autre est pont vers soi-même mais par le détour le plus large, le plus riche, le détour de l'autre. Est-ce de là que vient la fortune de ces textes ? Est-ce là ce qui a fasciné les lecteurs siècles après siècles? Ce qui valut aux textes de la poète grecque des autodafés au moyen âge et, au siècle dernier, une fascination plutôt suspecte de la part de certains auteurs ? Louise Labé s'est inspirée du poème "le désir", c'est évident, comme le souligne Karen Haddad-Wolting pour écrire l'un de ses plus célèbres sonnets, peut-être :
Je vis, je meurs : je me brûle et me noie. Tout à un coup je ris et je larmoie, Ainsi Amour inconstamment me mène Puis, quand je crois ma joie être certaine Ce n'est pas une traduction, plutôt une interprétation. Une relecture du désir à travers des mots venus de l'Antiquité. Mais la belle Cordière, comme on l'appelait, savait combien cet amour-là, cette quête désespérante de soi dans les imbroglios du doute amoureux est longue et lente et intemporelle. Les textes de Sappho n'appartiennent à personne parce qu'ils sont ce que nous sommes, parce qu'ils mettent en abîme nos vertiges si secrets, si communs aussi. Reste le scandale, le parfum suspect des amours homosexuelles. Elles sont l'anecdote de l'uvre par trop fragmentaire. Le détail qui masque l'ensemble. Elles ont fini dans l'esprit de beaucoup par se substituer au fond des textes. L'émoustillant des amours féminines évoquées par Sappho rejoignait un désir, un érotisme daté, mais qui n'avait plus rien d'essentiel. Fantasme et provocation dans la lecture qui faussait le sens même. Alors, il fallait revenir au désir, prendre la dérive du scandaleux par le revers. Revenir dans l'intemporel de la démarche qui consiste à être et non se limiter à l'avoir, car on ne possède rien de plus, jamais, que le cheminement de ses propres questions. Nous sommes là dans le présent, et la question ne connaît que son propre présent. Là, Sapho rejoint Sappho. Elle ne lui a pas seulement emprunté un nom. Elle a choisi dès lorigine une voie sans balise facile, à peine quelques repères si distants, si obscurs dans leurs oracles que cest encore une solitude. Mais quelle est cette obsession à parler de Sapho ? Et qui est-elle ? À la seconde question, je réponds que je lignore. Ce nest sûrement pas son nom de naissance. Mais à la première, je réponds sans hésiter que cest pour ce choix-là, cette reconnaissance du désir comme le centre de gravité qui équilibre tout mouvement de vie. En chanson ou au fil de textes plus longs (essais, romans, récits poétiques ? difficile de dire), elle dit elle aussi ce vide si présent qui nous pousse vers quelque chose, cet étonnant paradoxe qui fait l'échappée folle où l'être se sculpte une chair à force d'émoi et dans l'éternelle rencontre de l'autre. Tu
crois que mes deux yeux taccusent Oui, "naie pas peur". Cest un regard qui mesure la distance de toi à moi pour mieux la franchir et dire ce regard est ce premier pas. Esquisse de traversée désirante, il abolit le Rien. Cette première question : "viens-tu ?" est la première marche du questionnement car qui vient ? si ce nest, à travers lautre, une part de soi, non pas reflet immatériel et faux mais soi dans le regard de lautre, dépossédé de langoisse qui nous avait fait forteresse, investi déjà par laffection, lamour, vaincu et donc rendu à soi-même. Dans le manque, il y a une plénitude aux couleurs de triomphe. Est-ce la déchirure du voile des apparences ou leffondrement dun tabou ? Le respect du désir en ce quil a de plus profond en nous permet daccéder à la juste dimension dune recherche jamais achevée. Il faut certes rester modeste. Petite. Mais dans cette acceptation-là, il y a le meilleur de lhumain, une grandeur qui mène haut, là où justement le vertige nest plus frayeur mais soif plus grande encore. Entre soi et les autres, la mort est le seul véritable tabou. Si désir il y a, cest dans le dépassement de cette peur là, dans cet équilibre. Une voix de fantôme peut murmurer dans le plastique du disque que « cest juste avant », la question se pose juste avant linstant final, point dorgue dune nudité bien éloignée des flonflons du scandale attaché au nom. Dire et dire encore le désir, depuis le corps de lautre dans la folie dune sensualité de femme, sheikas enfiévrées, jusquau choix ultime des mots, beaucoup de mots, qui tissent un à un ce je ne sais quoi autour de rien qui dit lêtre, qui dit la femme en son chemin.
Je suis chasseresse avec les chasseurs du verbe, La boucle est-elle bouclée pour autant ? De Sappho à Sapho, il y a tant de mots, tant de discours, tant de temps aussi, tant de pensées, tant de choses Ce ne peut être rien. De distraction en distractions, les existences passent mais la question cruciale demeure, oui, celle pour laquelle nous nous crucifions aux quatre horizons des passions (innocente parodie ), cette question de lêtre, toujours innocent, jamais innocent. Il ny a pas de cours fermée. Les mots échappent à toute brutalité, bruts eux mêmes, vrais et menteurs, maçons et jongleurs. Babel frappée de malédiction a porté le doute au cur du langage, mais lhumain est resté troubadour et le chant, cette irrésistible séduction de la parole, nous fait désirant désirable, autre et soi-même, tour à tour fou et sage. «Je fermerai la porte la plus haute, la plus lourde de ma maison » ? Non, je ne crois pas. Car le désir est porte justement, ouverture sur lintense. Nul mensonge, nulle haine ne brise cette densité là. Le désir est cri de lâme dans le silence sec du faux langage, le désir est silence dans le vacarme morne de lindifférence. Sappho nous offrait au désir comme nous nous cherchons dans le miroir, rejointe par la plus jeune, rejointe par mille et mille femmes de tous temps, rejointe par combien dhommes aussi dans cette universelle attente, unique question aux oripeaux multiples : lÊtre. Tout est là, sans
doute. Leila Zhour - mai 2000 - Tous droits réservés ____________________ 1)
Toutes les citations de Sappho sont extraites de Sappho :
Poèmes et Fragments , traduit du grec par Pascal
Charvet, La Délirante, 1989. Ce même article paraît sur le site Poésie d'hier et d'aujourd'hui section "Perspectives" |