ces auteurs qui me hantent

 

Sappho-Sapho : jeux de miroir

À chaque cri que se perd
Dans les marais de l'âme
À chaque souffle qui s'étiole
dans le vaisseau du corps
Je sonde l'ingénieuse vie
Gardienne de nos arcanes
Sa réponse inaudible
Multiplie nos fictions
.
Andrée Chedid,
Par delà les mots
, Paris, Flammarion, 1995


Il existe deux femmes appelées Sapho. Pour l'une d'entre elles, on l'écrit généralement avec deux p. Sappho. C'est la poète de l'Antiquité. Pour l'autre, on l'écrit avec un seul p. Sapho. C’est une musicienne d’aujourd’hui. Mon idée était de parler de la première. D’en dire tout ce que les textes qu’elle nous a laissés nous apportent encore, nous disent de cette dimension intangible de l’amour, du cœur dans nos existences. Mais il m’est apparu que la seconde prenait de la place aussi. Elle ne voulait pas renoncer à être là, car le passé si lointain de la Dame de Lesbos se laisse rejoindre par le présent d’une autre femme aux horizons démultipliés dans l’espace au moins, et dans le temps, un peu. Alors j’ai cédé. J’ai cédé à Sapho, sans pour autant vouloir léser Sappho car l’une et l’autre me parlent de cette humanité aux traits de femmes, l’une et l’autre ont eu des mots pour dire ce qui nous blesse, ce qui nous pousse.

Quel axe nous astreint un jour à être nous-mêmes ? Le désir ? Peut-être. Vouloir nous mène à une part de nous qui nous échappe. Il me semble que nous voulons cette échappée-là. Mais comment saisir l’insaisissable, ce qui est désir et non son objet ? Il n'est que la parole qui ait ce pouvoir. 

Ou l‘écrit. Dire « je veux, je te veux », c’est bien. Dire : 

«Il m'apparaît l'égal des dieux
cet homme qui face à toi
est assis, et proche, t'écoute
parler doucement
et rire, désirable, ce qui certes
dans ma poitrine a ébranlé mon coeur ;… *»

c'est plus que cela. C'est entrer dans une dimension où le désir nous comble, et lui seul.

Sappho, combien de siècles après son passage sur terre, nous mène encore dans cette dimension car son désir exprime le nôtre, quelles que soient les modes, quels que soient les costumes. L’apparat du dire n’est rien, c’est dans le dénuement des mots qu’elle livre cette part instable de l’âme, qu'elle nous livre aussi en pâture à nos propres miroirs, qu'elle nous propulse plus loin, juste au devant de l’autre, en avant de lui aussi. 

Pourtant, c’est peu de chose quand on y pense que la poésie de Sappho. Quatre grands textes, et encore, pas tous complets, plus quelques fragments. Quant  à ce que fut sa vie, une belle part de légende nous permet d’en ignorer presque tout et d’imaginer qu’elle fut telle qu’elle écrivait, entière, désirante, vivante.

Ce peu là nous dit une vie qui ressemble à l’essentiel de l’être. Or, l’essentiel se suffit de peu de mots. Image que tout cela ? Soit. Mais il y a bien un mystère : dire à ce point l’émoi de l’âme quand le corps est la proie du désir est demeuré le cheminement poétique qui nous rejoint le mieux à travers le temps et l’espace. 

Peut-être ce mystère relève-t-il d’une erreur banale. Sappho avance que dans le désir, nous nous révélons à nous-mêmes.

… un tremblement
m’envahit, je suis plus verte
que l’herbe et, peu éloignée de la mort,
je m’apparais à moi-même.

N’est-ce pas là l’illusion à la source de la douleur ? Dans le désir, nous nous perdons. Tremblement, effroi, peur et abandon, le désir est le lieu de la dissolution de notre être et, dans cette fusion, nous espérons être phénix, renaître, parce que aimé, aimant. Alors nous y croyons. Nous nous accrochons à la magie des strophes saphiques, à la légèreté si fluide de la langue d’hier et nous souscrivons, oh combien, au désir de croire à la puissance créatrice du désir, l’émergence de notre moi si fragile à la fontaine de cette soif. 

Et Sappho nous parle. Et Sappho perce le secret de nos âmes depuis les lumières éteintes du septième siècle. Elle dit ce que nous ressentons, elles chante cette promesse que nous nous faisons tous une fois : être par le désir amoureux ce qu’il nous faudra être finalement par nous-mêmes, quand nous auront souffert pour le comprendre.

Viens à mois à présent, de ma dure inquiétude
délie-moi, et tout ce que désire mon coeur
accomplir, accomplis le ; toi-même
sois celle qui combat à mes côtés.

Sappho adresse sa supplique à Vénus. Mais Vénus est une image de femme, commode métaphore aujourd’hui, invention hier. Lucrèce et d'autres voyaient en elle la garante de la vérité de ce qui s’écrit. Vénus n’est pas déesse, ici. Elle est cette muse dont nous savons aujourd’hui que c’est un miroir délictueux où contempler nos désirs, en proie à l’ivresse de saisir ce reflet de nos cœurs.

Enfin, Sappho est femme et ses strophes composent le dire des femmes au fil des mots. C'est une fascination que cette écriture où le désir féminin n'est pas convoité par l'homme mais dit en toute nudité. Nul effet d'appropriation,, nulle tentative de restriction de cette fièvre étrange aux yeux des autres. Seulement des mots qui font de cet état un mode de partage, offrande ou l'être aimé peut se reconnaître. Car qui sait le désir de la femme? Quel homme sait dire l'attente en dehors de son propre désir ? Et qui ne peut aussi reconnaître que le désir amoureux, d'où qu'il vienne, passe la frontière des sexes et reste universel ?

Encore et toujours des contradictions. Femme dans le désir d'aimer, femme dans le désir de l'autre, c'est le jeu périlleux où Sappho se démarque. L'autre est pont vers soi-même mais par le détour le plus large, le plus riche, le détour de l'autre. Est-ce de là que vient la fortune de ces textes ? Est-ce là ce qui a fasciné les lecteurs siècles après siècles? Ce qui valut aux textes de la poète grecque des autodafés au moyen âge et, au siècle dernier, une fascination plutôt suspecte de la part de certains auteurs ?

Louise Labé s'est inspirée du poème "le désir", c'est évident, comme le souligne Karen Haddad-Wolting  pour écrire l'un de ses plus célèbres sonnets, peut-être :

Je vis, je meurs : je me brûle et me noie.
J'ai chaud extrême en endurant froidure :
La vie m'est et trop molle et trop dure.
J'ai grands ennuis entremêlés de joie :

Tout à un coup je ris et je larmoie,
Et en plaisir maint grief tourment j'endure :
Mon bien s'en va, et à jamais il dure :
Tout en un coup je sèche et je verdoie.

Ainsi Amour inconstamment me mène
Et, quand je pense avoir plus de douleur,
Sans y penser je me trouve hors de peine.

Puis, quand je crois ma joie être certaine
Et être au haut de mon désiré heur,
Il me remet en mon premier malheur.

Ce n'est pas une traduction, plutôt une interprétation. Une relecture du désir à travers des mots venus de l'Antiquité. Mais la belle Cordière, comme on l'appelait, savait combien cet amour-là, cette quête  désespérante de soi dans les imbroglios du doute amoureux est longue et lente et intemporelle. Les textes de Sappho n'appartiennent à personne parce qu'ils sont ce que nous sommes, parce qu'ils mettent en abîme nos vertiges si secrets, si communs aussi.  Reste le scandale, le parfum suspect des amours homosexuelles. Elles sont l'anecdote de l'œuvre par trop fragmentaire. Le détail qui masque l'ensemble. Elles ont fini dans l'esprit de beaucoup par se substituer au fond des textes. L'émoustillant des amours féminines évoquées par Sappho rejoignait un désir, un érotisme daté, mais qui n'avait plus rien d'essentiel. Fantasme et provocation dans la lecture qui faussait le sens même. 

Alors, il fallait revenir au désir, prendre la dérive du scandaleux par le revers. Revenir dans l'intemporel de la démarche qui consiste à être et non se limiter à l'avoir, car on ne possède rien de plus, jamais, que le cheminement de ses propres questions. Nous sommes là dans le présent, et la question ne connaît que son propre présent. Là, Sapho rejoint Sappho. Elle ne lui a pas seulement emprunté un nom. Elle a choisi dès l’origine une voie sans balise facile, à peine quelques repères si distants, si obscurs dans leurs oracles que c’est encore une solitude. 

Mais quelle est cette obsession à parler de Sapho ? Et qui est-elle ? À la seconde question, je réponds que je l’ignore. Ce n’est sûrement pas son nom de naissance. Mais à la première, je réponds sans hésiter que c’est pour ce choix-là, cette reconnaissance du désir comme le centre de gravité qui équilibre tout mouvement de vie. En chanson ou au fil de textes plus longs (essais, romans, récits poétiques ? difficile de dire), elle dit elle aussi ce vide si présent qui nous pousse vers quelque chose, cet étonnant paradoxe qui fait l'échappée folle où l'être se sculpte une chair à force d'émoi et dans l'éternelle rencontre de l'autre. 

Tu crois que mes deux yeux t’accusent
Comme l’âge quand il abuse
De ton âge encore tendre
Que ta beauté ne serait plus que cendres
N’aie pas peur, regarde moi
J'aime tout de toi

(in Jardin Andalous) 

Oui, "n’aie pas peur". C’est un regard qui mesure la distance de toi à moi pour mieux la franchir et dire ce regard est ce premier pas. Esquisse de traversée désirante, il abolit le Rien. Cette première question : "viens-tu ?" est la première marche du questionnement car qui vient ? si ce n’est, à travers l’autre, une part de soi, non pas reflet immatériel et faux mais soi dans le regard de l’autre, dépossédé de l’angoisse qui nous avait fait forteresse, investi déjà par l’affection, l’amour, vaincu et donc rendu à soi-même. 

Dans le manque, il y a une plénitude aux couleurs de triomphe. Est-ce la déchirure du voile des apparences ou l’effondrement d’un tabou  ? Le respect du désir en ce qu’il a de plus profond en nous permet d’accéder à la juste dimension d’une recherche jamais achevée. Il faut certes rester modeste. Petite. Mais dans cette acceptation-là, il y a le meilleur de l’humain, une grandeur qui mène haut, là où justement le vertige n’est plus frayeur mais soif plus grande encore. 

Entre soi et les autres, la mort est le seul véritable tabou. Si désir il y a, c’est dans le dépassement de cette peur là, dans cet équilibre. Une voix de fantôme peut murmurer dans le plastique du disque que « c’est juste avant », la question se pose juste avant l’instant final, point d’orgue d’une nudité bien éloignée des flonflons du scandale attaché au nom. Dire et dire encore le désir, depuis le corps de l’autre dans la folie d’une sensualité de femme, sheikas enfiévrées, jusqu’au choix ultime des mots, beaucoup de mots, qui tissent un à un ce je ne sais quoi autour de rien qui dit l’être, qui dit la femme en son chemin. 

Je suis chasseresse avec les chasseurs du verbe,
En embuscade pour le fou,
Celui qui dit vrai,
Le fou en nous qui sait parler

(Beaucoup autour de rien, Paris, Calman-Lévy, 1999, p.81)

La boucle est-elle bouclée pour autant ? De Sappho à Sapho, il y a tant de mots, tant de discours, tant de temps aussi, tant de pensées, tant de choses… Ce ne peut être rien. De distraction en distractions, les existences passent mais la question cruciale demeure, oui, celle pour laquelle nous nous crucifions aux quatre horizons des passions (innocente parodie…), cette question de l’être, toujours innocent, jamais innocent.

Il n’y  a pas de cours fermée. Les mots échappent à toute brutalité, bruts eux mêmes, vrais et menteurs, maçons et jongleurs. Babel frappée de malédiction a porté le doute au cœur du langage, mais l’humain est resté troubadour et le chant, cette irrésistible séduction de la parole, nous fait désirant désirable, autre et soi-même, tour à tour fou et sage.

«Je fermerai la porte la plus haute, la plus lourde de ma maison…» ? Non, je ne crois pas. Car le désir est porte justement, ouverture sur l’intense. Nul mensonge, nulle haine ne brise cette densité là. Le désir est cri de l’âme dans le silence sec du faux langage, le désir est silence dans le vacarme morne de l’indifférence. Sappho nous offrait au désir comme nous nous cherchons dans le miroir, rejointe par la plus jeune, rejointe par mille et mille femmes de tous temps, rejointe par combien d’hommes aussi dans cette universelle attente, unique question aux oripeaux multiples : l’Être. 

Tout est là, sans doute.


Leila Zhour - mai 2000 - Tous droits réservés

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1)  Toutes les citations de Sappho sont extraites de Sappho : Poèmes et Fragments , traduit du grec par Pascal Charvet, La Délirante, 1989.
2)  Préfacière dans L'égal des Dieux : cent versions d'un poème de Sappho, recueillies par Philippe Brunet, Paris : éditions Allia, 1998.
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Ce même article paraît sur le site Poésie d'hier et d'aujourd'hui section "Perspectives"


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