J'ai eu un
passage à vide il y a quelques années. Pour quelles
raisons et dans quelles circonstances, il n'appartient
qu'à moi de le savoir. Mais ce vide s'est répercuté
sur mes lectures. Je n'avais plus goût à aucun livre.
Les romans m'ennuyaient, les essais m'épuisaient, la
poésie me désespérait ou me lassait trop vite. Rien ne
trouvait grâce à mes yeux.
Pourtant, il me
fallait lire. C'est un besoin qui prend racine dans mon
enfance. Même lire une recette de cuisine dont je sais
que je n'aurai jamais ni l'envie ni l'occasion de la
tester. Mais lire quelque chose pour que le sommeil
puisse seulement envisager d'investir la citadelle de mes
paupières obstinément ouvertes sur la nuit. Lire.
Un jour, une amie me passe un vieux bouquin tout sale,
tout froissé, avec des coins de pages cornés en me
disant "Tiens, essaye ça, ça va te plaire".
Moi, vorace mais un peu désabusée, je prends le livre
et je l'oublie aussitôt dans le fond de mon sac. À
peine un merci. Nous avions d'autres choses à discuter.
Ce n'est que dans le train que je me suis souvenue du
torchon qu'elle m'avait passé. Un peu dégoûtée, je
l'ai extirpé de ma besace. C'était un polar.
Je me souviens du titre : "la menteuse est sans
pitié". Une traduction un peu laborieuse d'un titre
anglais beaucoup plus évocateur du contenu avais-je
pensé après lecture. C'était un de ces polars de la
série noire de la NRF. Je n'en avais jamais vraiment lu.
Mon expérience des romans policiers s'arrêtait à
Agatha Christie et Georges Simenon avec un certain
souvenir d'ennui. Et ce fut un éblouissement. Le mot
paraît un peu fort? Je le maintiens. Une révélation
d'un monde noir qui me sortait étrangement du mien.
Dépaysée à la fois par le contexte narratif, par la
mentalité américaine, par la violence, je sortais en
quelque sorte pour la première fois de l'ennui qui me
prenait dès que j'ouvrais un livre. Des morts à la
pelle, une histoire bâtie selon une logique qui
m'échappait, un arrière plan psychologique taillé à
coup de serpe mais pas bâclé pour autant, j'avais
aimé. Alors j'y suis revenue.
J'ai repris le chemin de la bibliothèque au rayon des
policiers, classés à part. En l'occurrence, ce choix,
qu'aujourd'hui je serais tentée de récuser, m'a bien
aidée à l'époque. Sans cela, il m'aurait fallu partir
en quête des livres à couverture noire à travers tous
les rayonnages de romans et ça m'aurait peut-être
découragée. J'ai tout lu. Tout ce qu'il y avait là,
c'est à dire sans doute environ deux ou trois cents
livres. Je me suis très vite lassée des Carter Brown et
autres petits amusements mineurs à base de cadavres et
de sexe. J'ai adoré J.A. Jance, Loren D. Estelmans. J'ai
retrouvé un certain goût de la profondeur avec James
Ellroy, Mickey Spillane. J'ai ri des demi polars de
Daniel Pennac, j'ai mélangé les époques, les pays, de
la Chine de Van Gulik à l'Amérique noire de Chester
Himes, j'ai lu des polars africains, japonais, français,
russes ou pseudo russe (merci à Stuart Kaminsky) et j'ai
retrouvé la voie des livres.
J'ai appris dans les polars une chose que je savais
déjà pourtant : le style. Pourquoi certains étaient-ilsmanifestement
de mauvais livres et d'autres d'excellents romans ?
L'étiquette de roman policier ne m'arrêtait pas dans
ces considérations. C'était des romans. Point. Bâtis
selon une règle contraignante supplémentaire :
l'histoire policière, l'enquête, la logique.
Mais avec toute la liberté romanesque que cela suppose
malgré tout : roman psychologique, roman d'atmosphère,
roman plutôt sociologique... je n'y reviens pas. Mais le
style, tous ne l'avaient pas. En anglais ou en français,
je butais sur ce même phénomène qui avait fini par me
désespérer dans la littérature d'actualité ordinaire,
les prix et autres prouesses littéraires. Et les polars
étaient des livres comme les autres. Un genre à part
entière, un genre dans le genre romanesque, un état
dans l'état, avec les mêmes faiblesses, ses phares, ses
étangs un peu ternes aussi.
Alors le polar m'a fait sortir de deux déserts : l'un
littéraire, puisqu'il n'y avait plus de goût pour le
livre en moi. J'ai redécouvert le plaisir presque
enfantin (mais finalement universel) d'un conte bien
ficelé, qui fait peur au bon moment, qui fait rire aussi
par instant et qui se termine sans vous laisser sur votre
fin, en bien ou en mal. L'autre, c'est le désert de
l'orgueil. J'ai petit à petit cessé de juger les livres
à l'aune de mon ennui. J'ai repris plaisir et j'ai fait
du plaisir non pas un critère, mais une référence. Le
plaisir ouvre les portes de la compréhension et c'est
par ce biais que l'on se laisse pénétrer du livre qu'on
a entamé. On lit avec son coeur. Ce sont les romans
policier qui m'on permis de franchir ce cap de la
lecture. Ou de m'y rejoindre alors que je m'en étais
éloignée.
André Schwartzbart a raconté un jour qu'il ne lisait
que des polars. Jusqu'au jour ou il est tombé sur un
polar pas comme les autres : C'était Crime et
châtiment, de Dostoïovski. Sans doute classé là
à cause de son seul titre par une petite main innocente
de la bibliothèque où il faisait ses provisions. À
cette lecture, tout a basculé en lui. Qu'on puisse
écrire ça, un texte qui bouleverse autant l'âme, qui
touche au fondement même de l'être... c'était presque
insoutenable. Alors il s'est mis à écrire. Et ça a
donné le Dernier des Justes. Cette anecdote
donne à réfléchir voyez-vous, car si un livre mal
classé peut servir de révélateur à une telle oeuvre,
c'est que les classements ne se justifient pas vraiment.
Il n'y a même pas à défendre le roman policier. Il le
fait très bien tout seul. Aucun lecteur de polar ne
songe à douter qu'il s'agisse là d'une
"littérature". On ne se pose en fait pas la
question en ces termes. Est-ce qu'un poète se demande
s'il faut justifier du choix d'écrire de la poésie ?
C'est comme ça. Soyons fatalistes... J'ai lu des
policiers jusqu'à en être écoeurée, jusqu'à deviner
la fin parvenue à la moitié des livres dans trop de
cas. Alors j'ai arrêté. Mais de cette immersion dans le
noir d'une littérature qui prend appui sur la face la
plus sombre de nos sociétés et de nous-mêmes, il m'est
resté le goût de la descente aux enfers que j'ai
trouvé à employer autrement.
Je n'ai pas écrit Le Dernier des Justes mais
j'ai certainement compris une certaine violence de la
parole. Écrire fait violence. Le roman policier exploite
cela au premier degré, ce qui n'implique pas qu'il soit
une littérature facile. La littérature policière est
sans doute une pure métaphore de la violence de
l'écrit. Écrire nous fait violence et il faut tout le
plaisir de la lecture, tous les artifices des auteurs
pour accéder à cette sincérité qui nous les livre
nus. Paradoxe
Mais seul un paradoxe peut justifier
de ce désir de lire, encore et toujours, cette
profanation de notre tranquillité. Dans le silence de
l'absence des livres, le polar a fait irruption pour moi
de façon fracassante. Mais je crois que lire est un
certain fracas dans nos solitudes car lorsqu'on lit, on
est à la fois seul face au texte et accompagné par lui.
C'est une épaule en quelque sorte. Et que l'épaule
voisine nous bouscule un peu à certains moments, ma foi,
ce n'est pas forcément un mal.
Le polar est ce trublion désinvolte qui ne nous ménage
pas et nous renvoie, tôt ou tard à nous-mêmes, c'est
à dire encore à des livres, d'autres livres, comme une
interminable enquête sur ce que sous sommes.
Leila
Zhour -
juin 2000 -
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