Polar noir
ou comment un gouffre peut aider à en combler un autre ,
histoire d'un cheminement

Article paru dans la revue "Chemins de traverse" no 8, p. 10,
Paris, juin 2000



J'ai eu un passage à vide il y a quelques années. Pour quelles raisons et dans quelles circonstances, il n'appartient qu'à moi de le savoir. Mais ce vide s'est répercuté sur mes lectures. Je n'avais plus goût à aucun livre. Les romans m'ennuyaient, les essais m'épuisaient, la poésie me désespérait ou me lassait trop vite. Rien ne trouvait grâce à mes yeux.

Pourtant, il me fallait lire. C'est un besoin qui prend racine dans mon enfance. Même lire une recette de cuisine dont je sais que je n'aurai jamais ni l'envie ni l'occasion de la tester. Mais lire quelque chose pour que le sommeil puisse seulement envisager d'investir la citadelle de mes paupières obstinément ouvertes sur la nuit. Lire.

Un jour, une amie me passe un vieux bouquin tout sale, tout froissé, avec des coins de pages cornés en me disant "Tiens, essaye ça, ça va te plaire". Moi, vorace mais un peu désabusée, je prends le livre et je l'oublie aussitôt dans le fond de mon sac. À peine un merci. Nous avions d'autres choses à discuter. Ce n'est que dans le train que je me suis souvenue du torchon qu'elle m'avait passé. Un peu dégoûtée, je l'ai extirpé de ma besace. C'était un polar.

Je me souviens du titre : "la menteuse est sans pitié". Une traduction un peu laborieuse d'un titre anglais beaucoup plus évocateur du contenu avais-je pensé après lecture. C'était un de ces polars de la série noire de la NRF. Je n'en avais jamais vraiment lu. Mon expérience des romans policiers s'arrêtait à Agatha Christie et Georges Simenon avec un certain souvenir d'ennui. Et ce fut un éblouissement. Le mot paraît un peu fort? Je le maintiens. Une révélation d'un monde noir qui me sortait étrangement du mien. Dépaysée à la fois par le contexte narratif, par la mentalité américaine, par la violence, je sortais en quelque sorte pour la première fois de l'ennui qui me prenait dès que j'ouvrais un livre. Des morts à la pelle, une histoire bâtie selon une logique qui m'échappait, un arrière plan psychologique taillé à coup de serpe mais pas bâclé pour autant, j'avais aimé. Alors j'y suis revenue.

J'ai repris le chemin de la bibliothèque au rayon des policiers, classés à part. En l'occurrence, ce choix, qu'aujourd'hui je serais tentée de récuser, m'a bien aidée à l'époque. Sans cela, il m'aurait fallu partir en quête des livres à couverture noire à travers tous les rayonnages de romans et ça m'aurait peut-être découragée. J'ai tout lu. Tout ce qu'il y avait là, c'est à dire sans doute environ deux ou trois cents livres. Je me suis très vite lassée des Carter Brown et autres petits amusements mineurs à base de cadavres et de sexe. J'ai adoré J.A. Jance, Loren D. Estelmans. J'ai retrouvé un certain goût de la profondeur avec James Ellroy, Mickey Spillane. J'ai ri des demi polars de Daniel Pennac, j'ai mélangé les époques, les pays, de la Chine de Van Gulik à l'Amérique noire de Chester Himes, j'ai lu des polars africains, japonais, français, russes ou pseudo russe (merci à Stuart Kaminsky) et j'ai retrouvé la voie des livres.

J'ai appris dans les polars une chose que je savais déjà pourtant : le style. Pourquoi certains étaient-ilsmanifestement de mauvais livres et d'autres d'excellents romans ? L'étiquette de roman policier ne m'arrêtait pas dans ces considérations. C'était des romans. Point. Bâtis selon une règle contraignante supplémentaire : l'histoire policière, l'enquête, la logique. Mais avec toute la liberté romanesque que cela suppose malgré tout : roman psychologique, roman d'atmosphère, roman plutôt sociologique... je n'y reviens pas. Mais le style, tous ne l'avaient pas. En anglais ou en français, je butais sur ce même phénomène qui avait fini par me désespérer dans la littérature d'actualité ordinaire, les prix et autres prouesses littéraires. Et les polars étaient des livres comme les autres. Un genre à part entière, un genre dans le genre romanesque, un état dans l'état, avec les mêmes faiblesses, ses phares, ses étangs un peu ternes aussi.

Alors le polar m'a fait sortir de deux déserts : l'un littéraire, puisqu'il n'y avait plus de goût pour le livre en moi. J'ai redécouvert le plaisir presque enfantin (mais finalement universel) d'un conte bien ficelé, qui fait peur au bon moment, qui fait rire aussi par instant et qui se termine sans vous laisser sur votre fin, en bien ou en mal. L'autre, c'est le désert de l'orgueil. J'ai petit à petit cessé de juger les livres à l'aune de mon ennui. J'ai repris plaisir et j'ai fait du plaisir non pas un critère, mais une référence. Le plaisir ouvre les portes de la compréhension et c'est par ce biais que l'on se laisse pénétrer du livre qu'on a entamé. On lit avec son coeur. Ce sont les romans policier qui m'on permis de franchir ce cap de la lecture. Ou de m'y rejoindre alors que je m'en étais éloignée.

André Schwartzbart a raconté un jour qu'il ne lisait que des polars. Jusqu'au jour ou il est tombé sur un polar pas comme les autres : C'était Crime et châtiment, de Dostoïovski. Sans doute classé là à cause de son seul titre par une petite main innocente de la bibliothèque où il faisait ses provisions. À cette lecture, tout a basculé en lui. Qu'on puisse écrire ça, un texte qui bouleverse autant l'âme, qui touche au fondement même de l'être... c'était presque insoutenable. Alors il s'est mis à écrire. Et ça a donné le Dernier des Justes. Cette anecdote donne à réfléchir voyez-vous, car si un livre mal classé peut servir de révélateur à une telle oeuvre, c'est que les classements ne se justifient pas vraiment.

Il n'y a même pas à défendre le roman policier. Il le fait très bien tout seul. Aucun lecteur de polar ne songe à douter qu'il s'agisse là d'une "littérature". On ne se pose en fait pas la question en ces termes. Est-ce qu'un poète se demande s'il faut justifier du choix d'écrire de la poésie ? C'est comme ça. Soyons fatalistes... J'ai lu des policiers jusqu'à en être écoeurée, jusqu'à deviner la fin parvenue à la moitié des livres dans trop de cas. Alors j'ai arrêté. Mais de cette immersion dans le noir d'une littérature qui prend appui sur la face la plus sombre de nos sociétés et de nous-mêmes, il m'est resté le goût de la descente aux enfers que j'ai trouvé à employer autrement.

Je n'ai pas écrit Le Dernier des Justes mais j'ai certainement compris une certaine violence de la parole. Écrire fait violence. Le roman policier exploite cela au premier degré, ce qui n'implique pas qu'il soit une littérature facile. La littérature policière est sans doute une pure métaphore de la violence de l'écrit. Écrire nous fait violence et il faut tout le plaisir de la lecture, tous les artifices des auteurs pour accéder à cette sincérité qui nous les livre nus. Paradoxe… Mais seul un paradoxe peut justifier de ce désir de lire, encore et toujours, cette profanation de notre tranquillité. Dans le silence de l'absence des livres, le polar a fait irruption pour moi de façon fracassante. Mais je crois que lire est un certain fracas dans nos solitudes car lorsqu'on lit, on est à la fois seul face au texte et accompagné par lui. C'est une épaule en quelque sorte. Et que l'épaule voisine nous bouscule un peu à certains moments, ma foi, ce n'est pas forcément un mal.
Le polar est ce trublion désinvolte qui ne nous ménage pas et nous renvoie, tôt ou tard à nous-mêmes, c'est à dire encore à des livres, d'autres livres, comme une interminable enquête sur ce que sous sommes.

Leila Zhour - juin 2000 -

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