Légendes intérieures



Les terres anciennes :

 



Les seigneurs de la danse



Descendus des hautes terres en robes bleues
Venus des vents altiers en djellabas de laine
Visages enserrés de drap sombre
Les seigneurs de la danse ont avancé leur pas d'éternité

Saisie ma main
Saisi mon souffle
Mes yeux transis dans la beauté des gestes purs
Éclat des sabres hors des fourreaux de cuir
Sécheresse des cannes entre les mains de chair violente
Hommes de lames bleues dans la lente noria du crépuscule
Les seigneurs de la danse ont enflammé leur pas

Saisie mon âme
Saisie ma fièvre
Frémissement de mes lèvres
En transparence de sel et poussière d'or dans leurs yeux durs
Et voir, voir en majesté l'élan des corps
Mandorle émeraude des regards
Transe amoureuse dans la trame des sables silencieux
Dans le pas vif d'un froid luminescent

Venus des sources claires, cristaux de gel
Les pieds chaussés d'espaces larges
Les mains gantées de cimes vierges
Avec dans le regard la soif des ciels de nuit
Les seigneurs de la danse sont entrés dans le pas

Pulsation lourde d'un sang en proie au rêve
Désir soudain saisi à cœur
Mains chaudes apposées sur le portique des hanches
Danse fébrile dans l'ombre des seigneurs
Nuit enserrée entre les manches des ténèbres

Les lumières palpitantes de la plaine en mantille d'espoir sur la défaite de ma chevelure
Mon pas, enfin, agencé dans la clameur des hauts
Les seigneurs de la danse ont bu ma soif, ont dévoré ma faim
Toutes hantises d'hier enflammées dans l'étoupe de l'ivresse
Soie volatile des enfantillages

Des battements de terre ancienne ont suscité quelle fantasia
Mélopée de vents dans la nef des lointains
Dénuement sur les treilles du temps

Seigneurs mes frères, dans la transe sacrée du geste
Seigneurs des terres hautes où le rêve est prière
La danse du large a transmué les détresses
Mouvance brute de la parole entre les voix du corps
Et dans le cœur, cet affolé intense
Percussion vive dans le pas lent des Seigneurs de la danse

6 janvier 2000

 

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L'étalon


Je suis né sur cette terre de parents importés.
Ma tête est blanche et noire
Et toute ma robe porte ces larges taches de neige et de basalte.
Je suis né dans une plaine immense et verte
Où coulait en chantant une rivière ardente, froide
Qui parfumait l'air de douceur et de promesse.

Dans les graminées hautes qui chatouillaient mes jambes,
J'ai appris les brumes claires où percent au loin des sommets,
J'ai appris la transhumance des chevaux libérés de l'homme.
J'ai su les plages de graves qui bordaient les gués,
J'ai su le goût poivré des herbes courtes dans les marches de l'ouest,
J'ai su la fadeur jaune des horizons brûlés de l'été finissant
Et j'ai porté en moi ces libres espaces où j'était roi,
Sans craindre rien.

Puis des hommes sont venus tourner autour de mon troupeau.
Ils ont poussé mes pairs dans une passe sans issue
Et ils ont fait surgir des cordes qui ont serré nos encolures
Et nous avons appris à nous soumettre pour ne plus souffrir,
Pour ne plus sentir la brûlure du lasso et de la peur,
Pour apaiser nos souffles rauques et nos coeurs tremblants.

Alors ce furent des fers pour nos sabots et des lanières sur nos bouches
Et une sangle à nos aisselles pour ceux qui volaient notre course.
Nous eûmes des frères et des amours dans les corrals qui nous piégeaient
Et plus jamais nous ne connûmes l'errance sans but dans la nuit claire.
Ce furent aussi les chants des hommes et leurs caresses,
Ce furent les mots si doux qu'ils murmurèrent à mon oreille
Pour me faire oublier ma joie perdue et l'entrave à mon galop.

Et j'ai sillonné ce pays qui n'était plus ma terre !
Et j'ai convoyé avec les miens d'immenses troupeaux mugissants !
J'ai porté sur mon dos un homme qui était bon et juste,
Mais qui pesait sur mes épaules de toute la liberté qu'il me volait.

Une nuit cependant elle me revint.
Au long de mes flancs pie, les vents glacés
Descendus en bouillonnant des hauteurs inviolées,
M'ont prêté leur puissance, leur plénitude.
Les barres de l'enclos sont redevenu paille,
Herbe sauvage où il fait bon courir.

Ai-je bondi au secret de la nuit,
Illuminé dans la splendeur de mon essence révélée ?
Ai-je couru vers l'Ouest où la lumière s'estompe
Comme vers un phare planté en terre de promesses ?
Moi seul sait encore aujourd'hui l'éblouissante joie qui m'a saisi.

Pourtant il m'apparaît aussi que j'avais été libre parmi mes pairs,
Et je suis seul et libre encore, mais mes frères sont restés.
Et le poids de la selle encore en ma mémoire arque mon dos et ma révolte
Quand, seul désormais, je repasse les gués
Où j'avais tant rêvé l'ivresse interminable
De l'éternelle transhumance des chevaux libres des plaines sauvages.

novembre 1998


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