| "Kan ya ma kan, fi
qadim azzamam, wa al ahba' wa 'assouan fi ôhdjar
Sidna Mohammad salli Allah a'lih wa sallam, il était
et il n'était pas, dans les temps très anciens,
le lys et le basilic dans le giron de Monseigneur
Mohammed, que la paix et le salut de Dieu soit
sur Lui
," Meriem savait que ce soir-là,
elle passerait une nuit sans cauchemar. Comment
aurait-elle pu avoir peur? Alors que le minuscule
Ahdidwan avait osé défier une ogresse et toute
sa tribu ? (
) Comment aurait-elle pu faire
de cauchemars alors qu'elle avait ri aux larmes
des bêtises de Danouna, des ruses de Djeha et qu'on
venait de l'enchanter par la description de la
beauté de Loundja à la chevelure si opulente qu'elle
terrassait d'amour tous ceux qui la voyaient."
(Le Chant du lys et du Basilic, p. 160) |
Il y a des villes dont les murs laissent en nous des
empreintes indélébiles. Traces de terre ou de béton,
qu'importe, ils sont une ancre pour la vie. Chacun la
sienne. Mes amarres sont à Paris. Rien à cacher à ce
sujet. Mais il est des livres où d'autres villes ont
embrasé mon imaginaire, où j'ai découvert comment d'autres
lieux avaient marqué de leur sceau d'autres personnes.
Sauriez-vous situer Tlemcen ? Il y a dans le quartier où
j'ai grandi une rue de Tlemcen. L'insolite consonance du
"tl" me fascinait et je récitais ce nom en
passant devant la plaque bleue comme on savoure les yeux
fermés un sorbet au goût délicat. J'ai appris ensuite
où se situait Tlemcen. J'ai même appris que j'en était
partiellement originaire. J'ai rêvé encore plus fort en
écoutant sonner l'insolite de ces consonnes.
Tlemcen est située en Algérie, près de frontière
marocaine. Enfin, près
pas très loin, disons. Une
femme a fini par donner un corps à cette ville. Où plutôt
j'ai fini par rencontrer une femme qui incarne pour moi
la magie de cette ville. Elle fait à corps avec elle et
rien ne peut la dissocier dans mon esprit de la magie du
nom : Tlemcen, la cité des sources. Oh, ce n'est pas qu'elle
ne parle que de la ville dans ses textes. Loin s'en faut,
j'y reviendrai. Mais elle est pétrie par les murs, les
parfums, les rues et l'histoire de Tlemcen. Elle en est
la voix, la parolière.
Qui est-elle ? Une écrivain algérienne contemporaine.
Deux grands romans à son actif: "Le chant du
lys et du basilic" (1990, réédité et remanié
en 1998) et "La prière de la peur " (1997),
tous deux parus aux éditions de la différence. Du Théâtre
aussi, un peu de poésie mais que je n'ai pas lue.
Pourtant, c'est évident. Dans les romans transparaît la
passion de la poésie et si la langue d'écriture est
française, il y a un va-et-vient permanent de l'arabe au
français. La poésie francophone de sa langue est d'essence
arabe.
| "Al Ghaoutsi, son grand-père,
avait toujours dit : "chaque langue
correspond à une personne, en parlant plusieurs
langues tu es plusieurs personnes à la fois. Tu
es plus riches que celui qui ne parle qu'une
seule langue." (Le chant du lys et du
basilic p. 169) |
Rythmes et structures andalous se
superposent pour donner naissance au chant. Al Andalous
étend son ombre tutélaire sur le chant de cette femme,
chant d'âme blessée qui n'en finit pas de vivre une
guerre. Il résonne entre les murs de mots qu'elle crée,
dans les lacis de ruelles polyphoniques où l'esprit se
laisse envoûter. On l'avait cru enterré mais pourtant
il surgit dans chaque regard, chaque ride apposée au
coin de l'il qui sourit. Comment cela ?
Par l'alignement des thèmes, l'entrecroisement des
histoires. Le récit de l'horreur est une beauté. Le récit
de l'horrible devient splendeur et tend, par dessus les
cauchemars imprégnés de honte et de peur, un dais
splendide qui réhabilite l'être, qui donne à la femme
enfin sa stature humaine.
Embrassée la rime des versets qui conjurent la peur des
exactions pendant la guerre d'indépendance. Embrassée
avec le récit d'une enfance triomphante qui apprend le
refus de la défaite, qui apprend la gloire de l'honneur
préservé malgré tout. Croisé l'amour d'une mère et
le silence des surs, croisé avec la fierté qui naît
dans l'amour donné des gens simples, des amis droits et
brisés. La mort menait grand tapage et il y a dans la
haine de son triomphe, la haine de la soumission, le
refus de l'abnégation et le refus de l'oubli, la longue
métaphore de l'édification d'une identité.
| "Personne ne fit
attention au désespoir de Meriem. Personne ne
remarqua son visage crispé. Acculée, elle l'était.
Prise au piège comme un rat. Se débattre n'aurait
servi qu'à resserrer les mailles du filet et à
l'étouffer. Alors elle décida de ne plus lutter
et de se laisser couler dans le profond
labyrinthe de la mémoire." (Le chant du
lys et du basilic p. 58) |
Pourtant, haïr n'est pas l'objectif.
Latifa ben Mansour aime jusqu'à l'insolence une ville où
les gens sont humainement ordinaires, petits et grands,
traîtres et glorieux, cupides et désintéressés,
chacun en proie à ses démons contraires, avec quelques
figures phares comme le délicieux marchand de douceurs
Ami Ambarak qu'on voudrait avoir eu pour tonton ou la
tante nana Khédoudja qui savait les histoires dans
lesquelles se blottir, la tante qui apprenait sans le
savoir le métier de conteuse à une enfant qui s'en réclamerait,
qui en ferait l'arme de sa survie. Latifa ben Mansour
aime à la folie le monde, les gens. Elle les voit grands
sous leurs travers et c'est pour mieux habiller leur âme
qu'elle écrit des contes sauvages où la grandeur réside
dans l'entrelacs des faiblesses.
"Voyez, semble-t-elle dire, voyez comme ces gens
dont je vous parle, ces gens surgis de mon esprit pas
vraiment tels que je les ai connus car c'est mon récit,
ce n'est pas tout à fait eux, mais eux quand même, eux
tels que je les porte dans mon âme, voyez comme ils sont
cette humanité, voyez comme ils sont beaux sous ce qui
peut paraître laid, voyez comme il faut préserver cette
part de nous telle que vous la voyez en eux". Et
elle nous parle de nous-mêmes. Elle nous fait le
portrait de nos faiblesse, de nos songes et de nos peurs.
C'est le premier tableau. "Le chant du Lys et du
basilic" est ce conte d'où nous surgissons comme
une figurine entre les mains d'un sculpteur d'argile.
Je suis un peu née de ce livre-là je l'avoue. Oh, j'étais
déjà de ce monde, j'avais même déjà vécu l'émotion
de la révélation littéraire. Mais je suis née de son
récit comme on passe à travers un voile supplémentaire.
Il me semblait en avoir vaincu un de plus. Je me voyais
dans le cauchemar de la ville où le plaisir de l'enfance
était mêlé de souffrances. Je dépouillais un peu d'un
passé qui m'emprisonne pour réapparaître ailleurs, en
une terre plus riche, plus dense, une terre où je me
voyais d'un peu plus loin, un peu plus pleine.
Et puis il y a eu "La prière de la peur".
Roman de l'achèvement diront certains, alors que le
premier aurait été un roman de l'émergence, de la
promesse. Je ne souscris pas à cette classification. La
prière de la peur est le roman d'aujourd'hui, alors que
le premier était le roman de l'histoire, de la
construction. Dans le dernier roman, il s'agit cette fois
d'apprendre à vivre non plus avec le passé, avec les
innombrables cicatrices laissées par la guerre d'Algérie,
avec la révolte et le besoin de la dépasser, mais avec
le présent, avec l'horreur d'une guerre civile qui ne
veut même pas dire ni entendre son vrai nom : guerre
civile, guerre indigne. La prière de la peur, c'est une
plongée dans l'Algérie d'aujourd'hui, au plus secret de
ses terreurs. Et là aussi il s'agit de remonter jusqu'à
une hypothétique surface.
| Ils ont des curs pour
ne pas savoir, des yeux pour ne pas voir, des
oreilles pour ne point entendre. Ceux-là
ressemblent à du bétail et même leur égarement
va plus loin. Ce sont les indifférents. (La
prière de la peur, p. 57). |
Deux femmes, deux cousines qui sont
presque jumelles par l'âme, par la quête. L'une meurt.
Mais avant de tomber sous le feu d'une Algérie gorgée
de violence, elle écrit sa vie, elle écrit pour livrer
son cheminement à sa famille et, au-delà, aux justes,
aux héritiers de ceux qui seuls ont le droit et le
pouvoir, de réciter la "prière de la peur" et
de conjurer l'horreur du monde. Alors la seconde femme,
cousine qui avait fui, qui avait voulu échapper à la
malédiction d'un pays en furie, la seconde jeune femme
prend en charge la lecture de ce récit. Plus sa lecture
avancera, plus leurs deux vies se fondront. Rejointe
alors par l'Histoire, rejointe par la vie même de son
pays, si atroce soit-elle, Hanan devient elle-même prière,
ultime incarnation du chant des héritiers d'Aïn el Hout,
mais prière défaite malgré tout. Femme arrachée à sa
destinée par l'assassinat de son double, elle endosse le
mal, la violence et le désespoir jusqu'à vivre la
profanation du lieu où doit s'accomplir le sortilège
des mots qui arment l'âme et le cur.
Noir. Noir est ce roman quand l'autre délivrait un
espoir tapi sous le désespoir.. Mais c'est que l'on peut
guérir du passé. On peut y retrouver la trace de l'humain
sous des strates d'atrocités, même les plus viles, même
les plus lourdes. Sous la torture, il y avait la résistance,
la dignité. Sous les bombardements, il y avait la foi,
la force de croire à la fin de la peur. Sous l'humiliation
des jeunes algériennes élèves au lycée tenu par les
Français, il y avait la joie, la force vive de la révolte.
Mais à présent, quel vent peut encore faire frémir la
corde de l'espoir ? L'absurde, l'inacceptable, l'enjeu dérisoire
de cupidités sans gloire fissure les marches du
lendemain. Ne reste que la peur, la mort, mariage
tragique où le courage est le seul témoignage aux mains
des femmes, nécessaire, fascinant.
Douloureuse est l'histoire d'amour déchirée par les aléas
de la politique. Douloureuse est la renaissance de l'amour
après la fin des illusions, mais il y avait encore la
vie, seulement la vie mais si grande, si importante. Au
crépuscule du dernier jour des obsèques de Hanan la
première héroïne du roman, il ne reste ni l'amour ni
la vie. Et sur les ruines d'une Algérie qu'on avait
voulu croire sacrée, qu'on avait espérée noble, se
dresse le chant d'une femme détruite, une conteuse aux
parures d'exil qui se parjure peut-être en abandonnant
le chant du lys et du basilic pour la psalmodie d'une prière
maudite, cette prière de la peur qui laisse malgré
toutes les forces, tous les courages, s'effondrer sous
elle le terreau à l'origine de sa puissance, l'humanité.
| La prière de la peur ne se
récite pas ma fille. C'est un rituel instauré
par le prophète Mohammed pour conjurer la peur.
Un prophète aussi peut éprouver de la frayeur,
être traversé de doutes. Mohammad, sur lui la
paix et le salut, n'avait pas honte d'avouer son
anxiété et son épouvante face à la mort, ma
fille. Il n'avait cessé de répéter "je ne
suis qu'un homme". C'est cela, le sens de
cette prière. (la prière de la peur, p. 56) |
Latifa ben Mansour est pour moi la
voix de Tlemcen, la ville aux sept coupoles. Mais au delà
de la cité de Sidi Mohammed, elle est la voix d'une
frange d'humanité en perdition, elle tend la main aux désespérés
de l'horreur. Elle récite plus qu'une prière. Elle récite
la vie bafouée, elle dit le temps de la folie, le temps
de la honte et la honte glisse sur elle et la vie la
hante. Elle a choisi de dire ce qui ne peut plus être,
de faire vivre dans les mots ce que les hommes et les
femmes ont oublié d'être. Elle a choisi de donner un
corps de mots à la résistance.
Honni soit le fatalisme, honnie soit l'indifférence !
Latifa ben Mansour, depuis les hauteurs fantomatiques qui
ceinturent Tlemcen, perpétue plus qu'une esthétique
andalouse qui en a fait sourire plus d'un. C'est un art
qu'elle a choisi d'honorer, non pas un art de vivre mais
un art tout court où se résument à la fois le désir,
la peur, la joie et la souffrance, un art à vivre, la
vie.
Il était et il n'était pas, le lys et le basilic...,
l'Algérie se meurt et les femmes demeurent sa voix la
plus dense.
Cet
article a été publié dans la revue "Chemins de
traverse" de mai 2001, ed. de l'ours blanc
|