La langue arabe et quelques autres bricoles Au cours déchanges poético-culturels, sont advenues quelques questions au fil des courriers dont je retrace ici les grandes lignes. Je me propose dy apporter quelques pistes de réponse plus que des réponses très érudites, car la langue arabe ne mest aucunement familière contrairement à ce que peut laisser supposer mon nom. Cest Cem qui avait ouvert le feu : À mon age, vais-je devenir (enfin) polyglotte ?? J'aimerais bien apprendre l'arabe aussi (si je puis me permettre)....il y a de belles poésies arabes je crois..... À quoi javais répondu ceci : « L'arabe est LA langue de la poésie. Mais l'impression de textes en arabe pose un problème de police de caractère et de sens de lecture... » Mais je ne métais pas étendue plus en avant de cette affirmation bien péremptoire, je le reconnais, car argumenter dans ce sens suppose des compétences Cétait sans compter sur Pierre qui renchérissait de son côté avec ces propos : La langue arabe, très ancienne, est parlée actuellement, d'après mes données, par plus de cent millions de personnes... cette langue, appartenant à une brillante civilisation, est une des langues de la poésie, mais la poésie n'a pas de langue propre. LA poésie ... disons qu'elle est la voix chantée en toutes langues... La page blanche, telle que nous l'avons conçue Constantin et moi, est un site qui se veut justement très attentif et ouvert aux langues du monde... aux domaines linguistiques aussi...il se trouve que nous parlons français... mais ça s'arrête-là... il n'est pas question d'établir une hiérarchie entre les langues, c'est absurde... complètement absurde... Personnellement, je ne demande que ça : découvrir l'amour d'une langue et le pourquoi de cet amour... Pourquoi aimes-tu la langue arabe, pourquoi ? Fais-nous partager cet amour Leila ! (et pas qu'à notre petit groupe, aux autres aussi, par l'intermédiaire de la revue...) Chaque langue a sa beauté...chaque langue trouve des poètes pour la chanter... Mais oui, c'est vrai, les écritures orientales, les écritures extrême-orientales, sont magnifiques ! nos petites lettres romaines sont moins belles, indeed... Pierre Que dire ? jai peu de choses à répliquer à cette vérité flagrante que la langue ne fait pas la poésie à elle seule. Juste ceci : « Il est évident que l'Arabe n'est pas la seule langue poétique et que la poésie, est universelle, quelle que soit la langue dans laquelle elle apparaît. Ce que je voulais dire, et je ne l'ai pas dit parce que c'est un développement un peu long et j'ai pas osé, c'est que la culture arabe repose en partie sur la poésie, l'aspect poétique de la langue même. Certes, il y a les philosophes arabes, tous les théologiens qui se sont interrogés sur la meilleure façon d'interpréter ce fichu Coran, les mathématiciens etc. Mais la structure même de la langue est poétique. L'apposition y est la règle, l'ellipse du verbe et des mots outils est structurelle et l'effet poétique de la phrase, même la plus anodine, est réel. En arabe, la tournure syntaxique favorise l'émergence de l'image, incite à la métaphore. L'arabe offre une opulence poétique que je n'ai trouvée dans aucune autre langue que j'ai pu côtoyer. Un arabophone est sensible à la poésie parce que la forme littéraire la plus accessible en arabe, c'est la poésie. C'est ce qui colle le mieux au "génie" de la langue. D'ailleurs, tout musulman un tant soit peu clairvoyant sait que si le Coran s'est répandu avec une telle rapidité dans le monde arabe et non arabe de l'époque (7ème siècle), c'est en partie à cause de la puissance poétique de sa langue. C'est un beau texte. A cela s'ajoutait le contexte historique et sociologique bien sûr, mais la force du texte était un élément plus qu'essentiel à ce succès. Alors pourquoi j'aime l'arabe? Que je parle très, très mal, soit-dit en passant. Pour toutes ces raisons, mais elles sont venues après. Parce que c'est une petite partie de mes multiples origines, parce que c'est une culture fascinante, parce que... Voilà. » Cette réponse me semblait faire le tour de la question dans le cadre de cette petite discussion amicale. Mais voilà quest entrée dans larène Hélène, avec des exigences bien plus pointues : Leila je suis très intéressée; j'ai peut être dit que je m'intéresse aux poésies étrangères. En ce moment je découvre la poésie espagnole. On en connaît l'histoire à partir du 10 e siècle et à cette époque l'Espagne était sous influence arabe. Pas mauvaise influence du tout d'ailleurs puisqu'on m'a dit qu'à Cordoue, il était possible de pratiquer trois religions différentes sans problème. Belle tolérance si on compare à ce qui a suivi, d'abord lors de la conquête chrétienne et maintenant dans certains pays musulmans. La poésie je le découvre avec ravissement a toujours accompagné l'histoire. Surtout celle de l'Homme de la sociologie, des civilisations. J'ignore si cela intéresse les autres lecteurs et participants à la page blanche mais si tu peux me donner des renseignements sur l'histoire et l'évolution de cette poésie. ( tu parles de structure de la langue c'est vrai pour chaque pays , pour en revenir à l'Espagne la rime est remplacée par l'assonance et l'accentuation. en Italie par l'assonance, en France la syllabe est le soutien du poème , etc. ) si tu peux me dire si la poésie arabe contemporaine est encore influencée par des formes ayant eu cours dans le passé , à quelle époque Je suppose que les traductions ne peuvent pas reprendre la musicalité. Nos langues sont si différentes .Et si tu peux me donner quelques titres de livres traitant de ce sujet je serais enchantée. Etudier , observer l'histoire et les caractéristiques d'un peuple à travers sa poésie est passionnant. C'est joindre l'utile à l'agréable (sourire) et j'ai très envie de lire des poèmes arabes de plusieurs époques.Voilà qui exigeait de nouveau des réponses. J'ai convié à mon secours quelques livres d'histoire littéraire, mais je suis bien mal équipée. De mémoire, je puis toutefois répondre sur le premier point : le royaume d'Andalousie, «Al andalous» a effectivement vécu jusqu'au 16ème siècle, jusqu'à la fin de la Reconquista. C'était une sorte de mosaïque de principautés arabes, chaque grande ville ayant son calife, ou administrateur quasiment souverain. Oui, l'islâm était tolérant à cette époque et en ces lieux. Mais c'était une époque d'abondance. Je crois qu'on imagine mal ce qua pu être la richesse et l'opulence dans ces villes. Certes il devait y avoir des périodes plus ou moins difficiles, mais dans l'ensemble, le commerce avec le pourtour de la Méditerranée nourrissait largement cette civilisation plus urbaine que rurale, comme toutes les cultures de lislâm méditerranéen. Les savants juifs étaient très appréciés, les théologiens de toute confession, les poètes chrétiens descendus en droite ligne des troubadours occitans aussi. Les cours de Cordoue ou Grenade étaient des carrefours ou les cultures se rencontraient. Mais, car il y a toujours un « mais », il n'y avait pas vraiment de mélange. Les villes arabes, conçues sur le modèle de la ville sainte de Médine, font que tout est centré sur les « zones » de l'islâm (Dar el islâm: lintérieur) et le reste, ce qui est hors la confession musulmane, est à la périphérie. Cela conditionne les mentalités. Et si l'art d'Al Andalous est resté un phare culturel même de nos jours, un pôle qui peut être l'emblème d'une rencontre culturelle réussie, ce ne fut jamais un « melting pot ». Amina Alaoui (Maroc) a récemment enregistré des chants Arabo-andalous de l'époque d'Al andalous (Al cantara, chez Emi). L'ode d'ibn Araby qu'elle a placé en incipit est célèbre. Elle chante l'oecuménisme avant qu'on en ait inventé le nom même. Elle a aussi retrouvé des chants en portugais, en ancien français, qui témoignent de la force des cultures représentées à cette époque dans un même lieu. Mais c'est une lecture de l'histoire. Et pour répondre à une autre question d'Hélène, oui, on écrit encore en arabe de la poésie comme au 15ème siècle. Il y a des poètes d'Andalous qui perpétuent cette tradition poétique. Personnellement, j'en apprécie la musicalité (car la plupart du temps, cette poésie est destinée a être chantée avec un accompagnement de ûd et derbouka), mais il me semble un peu vain de vouloir reproduire infiniment dans le temps une forme liée à un lieu et à un contexte révolus. Opinion personnelle sans plus. Il existe par ailleurs des poètes anciens et modernes de langue arabe qui ont bousculé les formes métriques classiques pour impulser autre chose dans leurs textes. L'influence de la littérature française du début du siècle a été déterminante, par exemple, chez de nombreux poètes libanais. Quelle est la base de la métrique en langue arabe ? le pied. Comme en grec ancien, une alternance de brèves et de longues qui constituent des pieds agencés à leur tour dans le respect de règles qui me semblent aussi compliquées que mystérieuses, incluant les rimes, les assonances (mais en arabe, l'assonance est facile : il y a peu de voyelles) etc. Si vraiment vous êtes intéressés, je ne peux que renvoyer les lecteurs à l'anthologie de la poésie arabe de René Khawam, une somme sur la question avec plein de textes et quelques explications de base. Et en plus, de très bonnes traductions. Enfin Hélène ajoutais ceci en post-scriptum de son courrier : P.S. Il me semble que l'Internet, puisqu'il permet une communication mondiale, pourrait nous faire avancer dans cette connaissance. Plus les peuples se connaîtront , découvriront leur pensée profonde, et moins il sera possible à des dirigeants ne désirant que le profit de les monter les uns contre les autres pour organiser guerres et génocides. Ce serait bien d'apporter une poussière à cette idéal . Il me semble qu'on ne peut que souscrire à ce propos. «Faites de la poésie et pas la guerre», voilà un credo que je reprends volontiers. Si mes squelettiques connaissances peuvent être un grain de sable dans ce ciment inchâallah !Leïla Zhour - printemps 2000 - Tous droits réservés |