Jocelyne François
ou
l'exigence de la vérité


(...) En cette fin des Temps aux travestis enfantins, c'est à une lumière du crépuscule, non fautive, que nous vouâmes notre franchise. Lumière vive qui ne se contractait pas en se retirant mais demeurait là, nue, agrandie, péremptoire, se brisant de toutes ses artères contre nous.
(René Char, in Le nu perdu, Gallimard, 1971)

J'ai rencontré un auteur qui parlait de vérité. Pas la force morale qu'on assimile habituellement aux devoirs qui nous incombent. Non. C'était une vérité relevant de ce que nous sommes, une vérité intérieure, comme appelée par l'exigence de l'esprit puis établie en mots et vécue à travers la lecture. Étonnant ? Dans une certaine mesure, oui. Je pourrais dire que j'ai "vécu" un livre et c'est une rencontre rare.

Cette lecture ne relevait pas de l'actualité du livre, la trépidante actualité de la rentrée. Elle remonte à un certain temps et ç'aurait pu être encore plus tôt. Mais non. Le hasard des lectures s'accorde aussi au hasard des rencontres, les unes menant aux autres et réciproquement. J'ai trouvé "les amantes ou le tombeau de C." de Jocelyne François chez une amie et ce fut une révélation.

Ce fut la surprise du style, une parole poétique qui s'adresse à soi comme aux autresé, dont on perçoit toute la portée par ce qu'elle touche en nous. Ou tait-ce moi seule, en cette étonnante réceptivité au texte ? homme. Pas n'importe quelle femme, une écrivain Pas n'importe quel , un poète, un très grand poète. La femme, c'est elle, l'auteur. Le poète, 'est René Char, à peine déguisé. Mais ça reste un roman. Les noms n'y sont les mêmes et la relation entre ces deux personnes (pas des personnages, , c'est plus que cela) est au centre de l'écriture.

Au temps des amandes mûres, il y aura bientôt un an, il devenait en quelques heures son ami. La non connaissance qu'elle avait de lui, la non connaissance qu'il avait d'elle avait été comblée, effacée exactement comme on nivelle un creux dans la terre pour faire un espace utile. L'espace entre eux était utile. Ils y marchaient de leur pas qui n'était pas égal mais sûr. (Les amantes ou le tombeau de C. p. 115, Gallimard, folio n°1698)

Qu'est-ce qui fait l'amitié ? Quelle est la nature de ce lien si fort, si prégnant qu'il ébranle l'être tout entier, exactement à la mesure de l'amour. Car l'amitié, c'est aimer. Et aimer, c'est respecter une parole, la sienne, celle de l'autre. L'amitié c'est l'écoute, c'est cette difficulté et l'immense plaisir aussi d'être avec, du partage. Jocelyne François nous décrit le poète comme se trompant, se fourvoyant sur le sentier des sentiments. Le désir vient corrompre son respect pour elle. Il se méprend aussi sur l'autre sentiment, l'amour, l'amour en dehors de cette amitié, l'amour pour une autre qui n'est pas dans ce duo-là. La différence des sexes vient brouiller les cartes devant ses yeux. Le poète oublie qu'il peut aimer d'amitié une femme aussi. Il oublie que l'amitié a sa propre densité, son urgence, sa violence impérative. Il oublie la femme qui est son amie, il se méprend.

A-t-il tous les torts ? La question n'est pas de juger. Jocelyne François pose le rapport homme/femme dans sa difficulté même et sans doute est-ce plus difficile pour l'homme. La femme est objet de désir. Offrir son amitié à une femme, c'est lui laisser son entière part de sujet, c'est effacer l'accumulation séculaire d'une relation asservissante. Pourtant, ne vous y trompez pas, il ne s'agit pas seulement d'idéologie. L'être est au centre. Le poète est piégé et il souffre. Il y a comme une défaite de son désir. Il est mené à la défaite par le refus de l'amie à plier devant l'aveuglement sur son être. C'est aussi pour lui aussi qu'elle affirme la prééminence de leur amitié, quelle le ramène à l'égalité de leur relation. C'est au nom de sa grandeur humaine à lui qu'elle le place devant l'intangibilité d'un amour qui se tient hors de lui.

L'accepte-t-il ? Le comprend-il? Je vous laisse le découvrir mais la fascination du livre joue encore, longtemps après que la dernière page est tournée et je me penche sur l'écriture. Comment peut-on dire à ce point justement la fragilité de l'être dans la relation à l'autre ? C'est une alchimie de mots, vraiment que cette parole. Maître verrier, Jocelyne François cisèle la lumière du regard. Elle épure les formes des sentiments dans une langue qui ne sait que la vérité, qui répond à la seule question véritable : est-on cela à la fin, est-on cette hésitation permanente du moi face à l'autre, entre sacrifice et terrassement, entre lutte et abandon ?

Elle invente une autre voie. Les mots du cheminement sont, de page en page, de livre en livre autant d'indices du bonheurs à inventer. Dans Les bonheurs, écrit comme un dû à la femme qu'elle aime (pas une dette contractée un jour de folie, non, le dû de l'amour simplement, de l'amour long à vivre, l'amour qui cherche l'éclairage heureux parmi le roncier des souffrances), Jocelyne François transcrit en mots le chemin vers le simple. Une évidence s'immisce en chaque parole : dire, dire le pire comme le meilleur car c'est la seule part de beauté qu'on peut donner de soi aux autres. Et le prix... Le prix est celui de la patience comme de l'urgence, celui de la rage comme de l'espoir fou, le prix est une vie, juste une vie mais cela au moins en toute conscience, difficilement.

Aimer, c'est être de plus en plus dénudée. C'est offrir à l'autre un espace unique parce qu'émanant de soi mais vide de soi, vide de préjugé, vide de jugement, vide d'attentes inutiles. C'est un espace libre, offert et tout ce vide pour l'autre est la seule plénitude possible. C'est pourquoi le nu, le pauvre revient sous sa plume comme la signature de son exigence. Il m'est arrivé de penser que si elle avait été peintre elle aurait peint des nus, non par admiration exclusive du corps, mais pour la valeur dépouillée de cette réalité : nu, on est soi, nu, on est pleinement.

C'est bien ainsi que je te sens. Entre mes bras, tu es multipliée, tu es receleuse et porteuse et par toi, je suis dans ce don. (...). Je tiens ton visage, je le regarde à longueur de soir, à longueur de nuit, chaque geste me ramène à lui, chaque mouvement de l'amour et de notre vie. Nues l'une à l'autre, nues avec ou sans les vêtements, nues dans le silence ou les paroles. Aucun termite d'aucune jalousie ne peut creuser ses galeries, tout ce qui nous adviendra est à l'avance contenu, pris dans notre souffle, éclairé par notre regard. (Les bonheurs, p.215, Mercure de France, 1982)

La pleine vérité mène au dépouillement, puis le dénudement mène, lui, à l'ultime abandon. Installer la vérité dans sa vie ramène à l'idée de la mort car elle seule donne la mesure de ce qui est, en opposition à ce qui n'est plus, en apposition, presque.

La mort contient les passés. Ce qui n'est plus est mort. Pourtant en nous la mort est un continuel futur jamais atteint, toujours en devenir et ce n'est pas une menace. Plutôt l'aulne à laquelle on mesure l'importance du vivant. Ne pas souiller sa vie par des mensonges jetés à la face de la conscience. C'est une trop grande grâce que l'existence quand on mesure le gouffre de l'absence. La mort fait le poids du juste dans la vie, elle est le sel, le dense. Elle aussi est essentielle. Est-ce-là le sens du dernier roman de Jocelyne François ? Le portrait d'un homme au crépuscule (Mercure de France, avril 2001, 100 p.) est ce dialogue avec la mort dans l'existence. Mais écouter ce que nous dit la mort quand elle est l'autre, l'interlocutrice qu'on n'esquive plus, n'est-ce pas l'impossible épreuve pour l'amour et pour soi aussi ?

Il lui arrivait souvent de dire qu'il avait perdu la notion du temps. Mais tout le monde la perd, d'une façon ou d'une autre et mieux valait qu'il la perdît par des larmes intérieures que par l'appât de l'argent ou une ambition sans frein. Il ne savait pas qu'ainsi il était à l'abri de ce qui détruit et qu'il vivait une dépossession qu'il n'aurait jamais pu atteindre par un effort de sa volonté. (in Portrait d'homme au crépuscule, Mercure de France, 2001, p.43-44)

Charles Dieudonné n'a pas de réponse mais s'achemine vers la sérénité triste de ceux qui découvrent le manque. J'ai retrouvé dans son personnage la souffrance voilée, pudique de l'auteur en proie au mal physique du cahier vert. C'est un hasard si j'ai lu les deux livres en parallèle. Mais le raccourci de l'un à l'autre était une évidence. La souffrance et le deuil sont le contre-chant du présent où l'on s'efforce de sculpter les bonheurs dans la patience, où l'on s'efforce de circonscrire l'inquiétude de soi dans ce monde.

La mort est l'infaillible témoin qu'on ne masque jamais. Quoi d'autre témoigne mieux de notre vérité nue que la mort ? Pour finir, l'art se mesure à la mort non pas en terme d'affrontement, encore que ce puisse aussi être un affrontement, mais en terme d'échelle. Être en vérité suppose l'œil de la mort à proximité. Plus grande est la vie, plus grande est l'exigence aussi quand se dessine cette conscience immanente. Devant un paysage, la pérennité du lieu est poignante. L'éphémère de nos destinées s'inscrit dans chaque trace d'une géologie qui nous ignore. Pourtant, seul le regard, le regard mortel qui s'effacera, le regard gratuit de celui qui est porte la conscience de l'immense géologie où nous déposons d'infimes empreintes.

L'homme est en binôme dans le monde. Non pas avec l'autre, humain aussi. Non. Il est en couple avec ce qui est, il est la part vivante de ce qui ne peut être tout à fait riche sans lui et c'est un paradoxe que cette primauté de la conscience dans la perception, alors que les "choses" ne nous doivent rien, n'attendent rien de nous. Ni le chien, ni la roche, ni l'océan ne nous mendient notre conscience. Pourtant l'œil est là, non pas dans la tombe mais au dessus, en avant de ce que sera notre tombeau, pour voir et nommer le chien, la roche et l'océan.

La mort est lumière sur l'être vivant, la matière. La colline qui fait face à la maison peut prendre une place majeure, tout en n'étant qu'une colline parce que le "rien qu'une..." ne la prive pas de sa plénitude ni de sa matière. Légèreté est un maître mot. Alourdie de sa fin, restituée à son temps, si long soit-il (une colline dure plus qu'un homme...), dans l'esprit de celle qui regarde, elle devient éphémère, fugitive, précieuse, infiniment précieuse.

C'est donc l'expression de cet œil conscient qui passe à travers l'art. Le texte coule d'œuvre en œuvre à la recherche sans hâte mais urgente de cela. Jocelyne François écrit, veut écrire. Voilà la volonté fondamentale. Écrire. La matière n'est ni encre ni papier mais soi, mais l'être vivant, aux prises avec l'épais de l'inconscience. C'est se faire une indispensable violence qu'être dans la densité en conservant la distance du regard. Plus il y a loin dans la plongée consciente de la mort, plus riche, plus profonde est l'émergence de l'autre, de la chose. Aimer devient possible. Le vertige de soi ouvre à l'autre, le don est là, désirable, désiré.

Ce n'est pas seulement Jocelyne François. C'est vrai en soi, c'est vrai pour quiconque porte le faix d'être présent en soi-même à chaque instant. Plus on se charge d'existence, plus la mort est une évidence sans honte, sans haine

La main a retourné le sablier dans l'ombre
Et de sable, silencieusement, le rien
Qui s'écoule est la seule chose qu'on entende
Et, étendue, qui ne sombre dans le noir
(Giusppe Ungaretti, "Variation sur le rien", in
Vie d'un homme, trad. P. Jacottet, p.253, ed. Gallimard, coll. Poésie Gallimard, 1973)

Les mots délivrent de l'indicible. Ce qui a été tabou devient intelligible. C'est la grâce de l'abandon et l'exigence se tient là, dans l'immensité de cette ouverture, non plus dans l'attente, non plus dans une idée de la vie amputée de sa mort. L'amour naît des mots, ils le façonnent. L'amour est le langage même du vrai. Là aussi se trouve la clef de tout art car aimer nous affranchit d'une obsession majeure, il nous libère de l'étroite frayeur de l'ultime en nous.

Comme Zénon dans l'œuvre au noir de Margueritte Yourcenar, bien que dans un tout autre contexte, Charles Dieudonné du Portrait... voit son vrai visage et il n'est ni terrifiant ni repoussant. Il est l'issue que l'on peut aussi choisir, comme l'aventure qui clôt un chemin sans issue. La mort de chacun des deux hommes fait écho à celle de l'autre. C'est une chute comme une remontée à sa propre source, indicible mais vraie, encore.

Alors l'Autre? Celle que l'on aime, celle que l'on choisit parmi l'humanité à laquelle on a accès... L'autre est colline, montagne, plaine et fleuve à la fois mais l'autre est fourmi, cigale, oiseau. L'autre est simplement là. Précieuse, infiniment précieuse. Pourquoi les amantes, ce livre douloureux sur la défaite d'une amitié, est-il aussi en contrepoint , comme dans le creux de l'amitié blessée, l'écriture de l'honnêteté ? Se voir dans le sombre, se voir dans l'errance est la première marche vers le dépouillement. Savoir l'échec possible, lutter sans renier la vérité de ce que l'on sens, balancer sans cesse et sans lassitude entre conscience et désir, c'est échapper à la vanité du mensonge, c'est être, c'est une disponibilité fondamentale où l'autre ne s'efface pas.

Qui nous a faites ainsi ? Pas nous mon amour, mais il nous reste à dire oui, à faire que les heures se plient et convergent vers le centre (...). Viens. Tout sera possible quand tu seras là. Personne ne pourrait nous apporter ce que nous nous donnons. Le mystère de l'amour entre nous - et il n'est nul besoin de vérifier. On sait quand on boit un verre d'eau si cette eau est pure ou si elle est malsaine. On le sait en venant au monde. (Les bonheurs, p.75, Mercure de France, 1982)

"Les bonheurs" est le livre qui, à non avis, retrace cette émergence. Pour se trouver, se rejoindre, les deux femmes du livre font le tour de toutes les faiblesses. Mises à nues leurs peurs, leurs hésitations, leurs attentes. Mis à nu aussi l'étroitesse des autres, le silence et l'incompréhension. Car il y a deux silences. Encore une fois, il y a celui de l'aveuglement et celui de la densité. L'espace conscient de Jocelyne François rejoint le monde sonore de Michel Leiris. Chaque parole vraie, chaque pas vers la vérité de soi, que ce soit facile ou non - ça ne l'est jamais, que ce soit face à une personne disposée à l'entendre ou non, chaque fois, la parole née de cela devient juste, belle à ce titre.

Le cri de douleur m'arrache, m'arrache à ce que personnellement je suis.
Comment, sauf errements ou mensonge, parler de quelque chose sans que ce quelque chose parle en mes lieu et place (me souffle ce qu'il faut dire) ?
Si, la chance de mon côté, j'égrène les notes d'un chant, je vais à moi par le plus court chemin, quels que soient les méandres. (Michel Leiris,
À cor et à cri, p.105, Gallimard, 1988).

L'œuvre de Jocelyne François est chant. Mais ce n'est pas par chance. Nul hasard dans cette quête. De la parole appauvrie du quotidien fade, elle fait surgir la détermination de la parole "pauvre", le mot est d'elle, pauvre et noble parce que rattachée à rien d'autre que la soif du vrai. C'est le sens de toute souffrance et vivre, si vivre est rechercher le chant, est à la fois une souffrance et un bonheur. C'est le sens "des" bonheurs. Pas une félicité en continu, mais une mosaïque de bien, de juste, de vrai qui cerne le malheur, qui cerne le sale et l'infâme en nous aussi bien que hors de nous. Le bonheur est dans la densité de chaque chose, chaque seconde, chaque personne. Il ne peut qu'être multiple car il est dans l'épaisseur des vérités exhumées de leurs gangues de silences mensongers.

Écrire est une sortie. Écrire, c'est s'offrir au dehors, sans la frilosité qui nous fait endosser le faux. Écrire, c'est livrer la matière de l'existence à la lumière du regard qui scrute l'authentique, c'est se relire et voir, comme Rimbaud se voulait "voyant". Elle puise dans sa vie même la matière de l'œuvre. C'est cela que sortir de ce qui est pour mieux déchiffrer ce que l'on est à la lumière de l'extérieur. Simplement sortir.

Toujours Jocelyne François fait de "dehors" un quasi personnage de ses œuvres. Il y a Dehors, où l'on se dénude parce que le monde est en nous, il nous sait mieux que nous même, et il y a Dedans, dans les lieux recréés par nous pour échapper à la vérité de l'univers nu, à notre sensation de misère, de finitude. Accepter l'extérieur, c'est justement échapper à cette distorsion. C'est en voir le mensonge. Il n'y a pas de petitesse à être ce que l'on est. C'est ce qu'expérimentent Anne et Sarah face à Michel dans les bonheurs et l'écriture communique cette vérité de l'extérieur quand il est habité de nous.

Écrire, c'est être relié. C'est agrandir le champ magnétique des préoccupations réelles, c'est prendre mentalement d'autres vies et les porter jusqu'à leurs limites. C'est donc imaginer? Oui. C'est imaginer la vie en même temps que la vivre. (Le cahier vert p.51, Mercure de France, 1990)

De même Héraclite avait noué dès l'origine la relation de l'homme au monde qui le porte : le monde est gage de toute vérité pour peu qu'on le déchiffre sans autre désir qu'être en ce monde, sans le désir de trouver l'homme dans le monde. C'est exactement l'inverse : le monde est en nous, nous sommes passages, ouvertures, perceptions, nous sommes l'œil. Si le monde est notre vérité, nous sommes la conscience. Être au monde est de notre seule responsabilité et rien ne nous incombe davantage que le retrait si l'on aspire au dense, à la présence.

Ce monde en son ordre, le même pour tous. Aucun des dieux, aucun des hommes ne l'a fait, mais il était, il est et il sera : le feu très vivant s'allumant en mesure, s'éteignant en mesure. (Héraclite : Fragments, p.25, ed. Fata Morgana, 1991)

A la naissance de la philosophie grecque, il y avait l'inconcevable écueil du langage. Quels mots peuvent dire ce que l'esprit conçoit, hors de la fausse apparence des choses ? Les images étaient sources de mensonge, elles confondaient l'apparence et l'idée. Pour l'écrivain, aujourd'hui, l'image sert. Le texte est le miroir où se reflète la vérité de l'existence et vivre en écrivain, c'est admettre l'image. Oui, cela peut sembler étonnant que la vérité soit l'image. Mais c'est cela. On ne la touche pas directement. L'image nous atteint, nous l'accueillons et de la rencontre naît le sens, l'intelligence du chaos en nous comme hors de nous.

Amour et mort, le lien est ancien. Mais l'enrichissement se mesure à l'abîme, ce qui fait toute la grandeur du cœur, de l'émotion dont rien ne nous préserve. Seule la sobriété d'une parole vraie a statut de richesse entre soi et l'autre. Le parcours de Jocelyne François dénote cette aspiration au nu en soi-même au nom de l'autre. C'est un cercle difficile à tenir. Mais l'emprise des contraintes d'une rigueur où l'on ne se dérobe pas ouvre toutes les portes. C'est certes apprendre la peur et la souffrance mais c'est découvrir la conscience du juste et accéder sans nul doute au meilleurs en soi, à l'exigence.

Oh, le mot est revenu souvent ici, je m'en rends compte. Mais c'est qu'il est la clef d'un langage rare. J'y trouve la liberté de me reconnaître. On se rêve vrai et exigeant. L'est-on pour autant ? Je me rêve vraie et haute en moi-même mais le serai-je jamais sans le secours de l'autre, l'autre dans ma vie privée tout autant que cette autre proche et lointaine qui écrit sur une autre voie, au sein d'une infinité d'autres, une infinité de voies, toutes tournées vers la même vérité ? Je prends le secours d'un regard plus "pauvre", plus nu que le mien car sans lui je n'avance pas, encombrée dans mes propres contradictions, mes désirs, mes mensonges.

Jocelyne François fait écho, elle fait image à ce qui est de l'ordre de la recherche. Son œuvre pose question, son cadre est l'être face à lui-même. Or interroger, c'est s'ouvrir. L'œuvre est la première enjambée dans un cycle de questions auxquelles ses réponses ne seront pas les miennes, je le sais. Qu'importe ? Une évidence demeure : l'art est l'autre don possible, l'autre nom d'un certain amour. Dans l'art, ici l'écriture, j'ai trouvé l'être qui ouvre le chemin en se donnant à lire. Sa parole vient à moi comme un retour. Je redécouvre l'exigence de dire ce qui est présent, je reviens à mon propre désir et l'écriture reste cet étonnant circuit entre l'être et l'autre, une exigence de vie à nourrir en vérité, ou l'apprentissage de soi.


janvier 2002,
Leïla Zhour

Cet article a été publié dans la revue "Chemins de traverse" de décembre 2001, ed. de l'ours blanc

* Bibliographie des ouvrages de Jocelyne François actuellement disponibles *
Portrait d'homme au crépuscule, Mercure de France, avril 2001, 100 p. ISBN 271522267X,
La nourriture de Jupiter, Mercure de France, 1998, ISBN 271522110X,
La femme sans tombe Mercure de France 1995, 192p. ISBN 2715219156
Le sel Mercure de France, 1992 , ISBN : 2715217552,
Le cahier vert, Mercure de France, 208 p. 1990, ISBN 2715216599,
Signes d'air, Mercure De France, 104 p. ISBN 2715200323
Les amantes ou Tombeau de C. Gallimard Collection Folio, n°1698, 208 p. ISBN 2070376982
Les bonheurs, Mercure de France, 1990, ISBN 2715216696,
Histoire de volubilis, Mercure de France 1986, ISBN 2715213840,
Joue nous Espana, Mercure de France, 1980 , ISBN 2715200609,


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