Je me fais violence pour
conserver, malgré mon humeur, ma voix d'encre.
Aussi, est-ce d'une plume à bec de bélier, sans
cesse éteinte, sans cesse rallumée, ramassée,
tendue et d'une haleine, que j'écris ceci, que
j'oublie cela. Automate de la vanité?
Sincèrement non. Nécessité de contrôler
l'évidence, de la faire créature.
René Char, in Feuillets
d'Hypnos (1943-1944), Fureur et mystère, p. 137,
Gallimard, 1996, coll. poésie Gallimard. |
Pourquoi faut-il écrire? C'est une question abstraite.
Pourtant, j'ai une réponse. Il faut écrire car il faut
lire. Il y a là une nécessité à laquelle je n'ai pu
échapper. En vérité, on ne peut éviter de lire. Avoir
cette possibilité, c'est ouvrir sur un continent dont on
ne fait jamais le tour. Écrire, c'est prendre pied sur
une terre sans fin, c'est entrer dans un labyrinthe où
l'on se perdra mais dont on sait d'avance que chaque
méandre transcendera le précédent, sera une lumière
dans le temps du présent, ce temps vécu, lui, en deçà
de la lecture.
J'ai eu un doute il y a peu. J'ai douté car l'actualité
semblait capable de prendre le dessus sur tout ce qui
gronde en soi, en moi. Il y avait des ingrédients
terribles : la mort, la souffrance, l'impuissance,
l'injustice, la politique, des enjeux mondiaux
complexes... Comment retrouver en soi la voix ténue, la
voix fragile parce que difficile à entendre, des mots
venus des terres masquées où se réfugie le cur,
où le cur parle sans frein? Y avait-il seulement
encore une place pour le cur? Vraiment, j'ai eu un
doute.
Mais l'humain a des ressources obstinées. Une logorrhée
indignée s'est élevée, une cacophonie où tout se
mêlait à rien, mais où je reconnaissais le désir de
dire pour échapper à ce que je connais si bien, que je
combats si fort et si souvent et si difficilement aussi :
la peur. Il fallait dire, mais c'était juste. Il fallait
nommer un par un tous ces ingrédients. Mettre un
pansement de mots sur l'horreur qu'on avait naïvement
crue étrangère. Pourtant, dans cet exercice spontané,
ce que j'ai vu m'a déplu car j'y ai rencontré le
sourire vainqueur de cette tendance à noyer le présent
dans un océan bavard, à mille lieues de ce que pourrait
être une parole authentique. Mais comment échapper à
l'inflation des mots ? N'ai-je pas moi aussi participé
un peu à ce concert ?
Il fallait nager plus loin, retrouver une terre
silencieuse où les mots chantent, où l'esprit accepte
le dépouillement. Les formes importent peu, je pense. Ce
qui est authenticité pour moi ne mènerait peut-être
nulle part une autre, un autre. Sa voie serait
différente. Prose, poésie, théâtre... seul importe le
silence avant le mot, le silence après le mot. Seul
compte un recueillement qui n'est ni narcissisme ni
égotisme mais vérité, dans laquelle on se tient au
plus serré de soi, conscient de sa nécessité.
Il fallait savoir encore écrire pour se laver des
clameurs car c'est un chemin sûr vers la lecture, car
c'est un chemin vers les autres. C'est contourner les
mers stériles du langage vain. C'est un rempart contre
les explosions turbulentes de l'émotion immédiate,
quand le bruit devient fureur, quand on ne peut plus
l'excuser. Et les mots ont repris leur place. Ténue
certes, mais si endurante pourtant.
Une plage immobile dans le temps omniprésent de
l'actualité a laissé la place aux mots. Ils sont
revenus. Prenez un petit livre très beau, très pur,
comme Neige, de Maxence Fermine. Ou le texte déjà un
peu ancien mais très vrai de Maxime Montel, Un mal
imaginaire, authentique témoignage de l'humain face au
mal, de l'humain qui justement cherche à parler au delà
du tapage. Des livres. De la lecture à l'écriture, les
chemins se rencontrent et je crois à nouveau qu'on peut
dire ce qui est jusqu'à dépasser l'apparence trompeuse
des choses.
C'est revenir de loin. Telle personne n'est pas ce que je
crois. Il me faut y penser pour ne pas l'oublier. Les
événements ne sont pas ce qu'ils semblent être non
plus. Je m'en souviens et laisse passer les vagues
d'impressions premières. Je redécouvre la plage
épurée d'un émoi sincère qui n'oublie ni les gens ni
le monde dans lequel ils vivent.
Écrire est possible. Mieux, écrire engage. Cela
dépasse le ridicule de mon petit ego agité sur cette
terre. Écrire me pose dans un espace plus vaste où je
suis une parmi un Tout qui me fait une place d'emblée.
Pas un aréopage de lettrés, non, loin s'en faut. Une
véritable globalité d'existences pour laquelle j'aurais
plaisir à transcrire un ressenti le plus honnête
possible, pour laquelle j'aurais le respect qui vous
pousse à faire le moins de bruit possible. Écrire est
un fracas d'une suprême discrétion.
Ce paradoxe tient en ce que ce nécessaire retrait repose
aussi sur la mise en avant des mots. Tous, un jour ou
l'autre, nous avons besoin de faire transiter notre
vision du monde par l'imaginaire d'un ou d'une autre. À
travers le regard étranger, le monde prend toute son
épaisseur, un peu à la manière dont on voit en relief
à partir de la vision binoculaire. L'écrivain a cette
capacité inespérée de démultiplier pour nous la
densité des choses, des souvenirs, des émotions. Celui,
celle qui écrit se tient en équilibre entre l'élan de
la parole et l'immobilité du silence.
Au delà de la spontanéité du cri cher à Michel Leiris
mais en deçà de l'achèvement de tout écho, il est au
point exact où se rencontrent la nécessité de la
parole et la richesse de la retenue. Ce n'est pas de la
prudence. L'écriture est une folle imprudence, au
contraire. Celui qui écrit se tient seulement en aval,
légèrement en aval, oui, du dire, de la distorsion
causée par toute immédiateté. Il veille de ce point
indéfinissable sur l'ampleur et l'apuration de la
parole.
Écrire, c'est dénuder la parole, tout au moins essayer
cela. C'est essayer de dépasser ces mots que l'on dit,
auxquels on croit mais qui finissent par nous capturer et
nous retenir prisonniers. Je suis fascinée par les mots
des autres. Chaque texte est un lit d'eau pour grossir
une marée humaine. Je suis dans cette mer.
C'est être un peu plus vraie que de gagner, par un
effort de transparence solitaire mais publique à la fin,
les hautes eaux d'une honnêteté non pas purement
intellectuelle mais spirituelle, si l'on peut dire. Par
un chemin détourné peut-être, je rejoins le présent
qui m'avait tant désarçonnée. Mais non. Nul détour
ici-bas n'est possible. Je me suis simplement arrêtée
au seuil du raffut désordonné des mots afin de mieux
convier le silence. Le stylo sagement épuisé, clos sur
la table, a goûté la saveur d'une grève où rien
n'accroche. Seul le remous des vagues m'a façonnée un
peu plus de leur sel, en leur violente danse, loin du
désir de crier, loin de la fascination des tempêtes.
Après seulement tout s'est remis à vivre. A la lumière
des livres retrouvés, le sel a réveillé ses éclats,
retrouvé sa force brûlante. J'ai écouté la souffrance
inscrite en cicatrices. Durable souffrance humaine qui ne
laisse aucune place au silence, à l'obscurité de
l'oubli.
Septembre n'est pas si loin, souvenez-vous, et déjà les
mots qui avaient parus terribles on repris des vigueurs
automates. Politis, terror, pax... l'indignation a vendu
si cher les droits de la parole qu'un misérable
ronronnement coupable habite la cacophonie des images.
J'écris. J'écris encore des choses douces, mon amour,
des choses dures, mes peurs, des choses sans fin, la vie,
la mer et ses marées intimement savantes. Une mort sans
défaut me convoque dans l'écriture en fin de compte.
C'est dire... Mais je retrouve la saveur du temps à
travers le recul de chaque mot. Le présent apparaît et
nu et couturé de ses laideurs, il est encore beau. Je
peux y vivre jusqu'à l'extrémité de ma conscience. Ma
plume avance, se trompe, rature encore. C'est une
pulsation lente venue des profondeurs, un rythme en soi
qui sculpte dans le regard une vérité où l'autre à
l'absolue liberté de puiser.
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