écrire...

 

Article paru dans la revue "Chemins de traverse" , Paris, juin 2002

 

Je me fais violence pour conserver, malgré mon humeur, ma voix d'encre. Aussi, est-ce d'une plume à bec de bélier, sans cesse éteinte, sans cesse rallumée, ramassée, tendue et d'une haleine, que j'écris ceci, que j'oublie cela. Automate de la vanité? Sincèrement non. Nécessité de contrôler l'évidence, de la faire créature.
René Char, in Feuillets d'Hypnos (1943-1944), Fureur et mystère, p. 137, Gallimard, 1996, coll. poésie Gallimard.


Pourquoi faut-il écrire? C'est une question abstraite. Pourtant, j'ai une réponse. Il faut écrire car il faut lire. Il y a là une nécessité à laquelle je n'ai pu échapper. En vérité, on ne peut éviter de lire. Avoir cette possibilité, c'est ouvrir sur un continent dont on ne fait jamais le tour. Écrire, c'est prendre pied sur une terre sans fin, c'est entrer dans un labyrinthe où l'on se perdra mais dont on sait d'avance que chaque méandre transcendera le précédent, sera une lumière dans le temps du présent, ce temps vécu, lui, en deçà de la lecture.

J'ai eu un doute il y a peu. J'ai douté car l'actualité semblait capable de prendre le dessus sur tout ce qui gronde en soi, en moi. Il y avait des ingrédients terribles : la mort, la souffrance, l'impuissance, l'injustice, la politique, des enjeux mondiaux complexes... Comment retrouver en soi la voix ténue, la voix fragile parce que difficile à entendre, des mots venus des terres masquées où se réfugie le cœur, où le cœur parle sans frein? Y avait-il seulement encore une place pour le cœur? Vraiment, j'ai eu un doute.

Mais l'humain a des ressources obstinées. Une logorrhée indignée s'est élevée, une cacophonie où tout se mêlait à rien, mais où je reconnaissais le désir de dire pour échapper à ce que je connais si bien, que je combats si fort et si souvent et si difficilement aussi : la peur. Il fallait dire, mais c'était juste. Il fallait nommer un par un tous ces ingrédients. Mettre un pansement de mots sur l'horreur qu'on avait naïvement crue étrangère. Pourtant, dans cet exercice spontané, ce que j'ai vu m'a déplu car j'y ai rencontré le sourire vainqueur de cette tendance à noyer le présent dans un océan bavard, à mille lieues de ce que pourrait être une parole authentique. Mais comment échapper à l'inflation des mots ? N'ai-je pas moi aussi participé un peu à ce concert ?

Il fallait nager plus loin, retrouver une terre silencieuse où les mots chantent, où l'esprit accepte le dépouillement. Les formes importent peu, je pense. Ce qui est authenticité pour moi ne mènerait peut-être nulle part une autre, un autre. Sa voie serait différente. Prose, poésie, théâtre... seul importe le silence avant le mot, le silence après le mot. Seul compte un recueillement qui n'est ni narcissisme ni égotisme mais vérité, dans laquelle on se tient au plus serré de soi, conscient de sa nécessité.

Il fallait savoir encore écrire pour se laver des clameurs car c'est un chemin sûr vers la lecture, car c'est un chemin vers les autres. C'est contourner les mers stériles du langage vain. C'est un rempart contre les explosions turbulentes de l'émotion immédiate, quand le bruit devient fureur, quand on ne peut plus l'excuser. Et les mots ont repris leur place. Ténue certes, mais si endurante pourtant.

Une plage immobile dans le temps omniprésent de l'actualité a laissé la place aux mots. Ils sont revenus. Prenez un petit livre très beau, très pur, comme Neige, de Maxence Fermine. Ou le texte déjà un peu ancien mais très vrai de Maxime Montel, Un mal imaginaire, authentique témoignage de l'humain face au mal, de l'humain qui justement cherche à parler au delà du tapage. Des livres. De la lecture à l'écriture, les chemins se rencontrent et je crois à nouveau qu'on peut dire ce qui est jusqu'à dépasser l'apparence trompeuse des choses.

C'est revenir de loin. Telle personne n'est pas ce que je crois. Il me faut y penser pour ne pas l'oublier. Les événements ne sont pas ce qu'ils semblent être non plus. Je m'en souviens et laisse passer les vagues d'impressions premières. Je redécouvre la plage épurée d'un émoi sincère qui n'oublie ni les gens ni le monde dans lequel ils vivent.

Écrire est possible. Mieux, écrire engage. Cela dépasse le ridicule de mon petit ego agité sur cette terre. Écrire me pose dans un espace plus vaste où je suis une parmi un Tout qui me fait une place d'emblée. Pas un aréopage de lettrés, non, loin s'en faut. Une véritable globalité d'existences pour laquelle j'aurais plaisir à transcrire un ressenti le plus honnête possible, pour laquelle j'aurais le respect qui vous pousse à faire le moins de bruit possible. Écrire est un fracas d'une suprême discrétion.

Ce paradoxe tient en ce que ce nécessaire retrait repose aussi sur la mise en avant des mots. Tous, un jour ou l'autre, nous avons besoin de faire transiter notre vision du monde par l'imaginaire d'un ou d'une autre. À travers le regard étranger, le monde prend toute son épaisseur, un peu à la manière dont on voit en relief à partir de la vision binoculaire. L'écrivain a cette capacité inespérée de démultiplier pour nous la densité des choses, des souvenirs, des émotions. Celui, celle qui écrit se tient en équilibre entre l'élan de la parole et l'immobilité du silence.

Au delà de la spontanéité du cri cher à Michel Leiris mais en deçà de l'achèvement de tout écho, il est au point exact où se rencontrent la nécessité de la parole et la richesse de la retenue. Ce n'est pas de la prudence. L'écriture est une folle imprudence, au contraire. Celui qui écrit se tient seulement en aval, légèrement en aval, oui, du dire, de la distorsion causée par toute immédiateté. Il veille de ce point indéfinissable sur l'ampleur et l'apuration de la parole.

Écrire, c'est dénuder la parole, tout au moins essayer cela. C'est essayer de dépasser ces mots que l'on dit, auxquels on croit mais qui finissent par nous capturer et nous retenir prisonniers. Je suis fascinée par les mots des autres. Chaque texte est un lit d'eau pour grossir une marée humaine. Je suis dans cette mer.

C'est être un peu plus vraie que de gagner, par un effort de transparence solitaire mais publique à la fin, les hautes eaux d'une honnêteté non pas purement intellectuelle mais spirituelle, si l'on peut dire. Par un chemin détourné peut-être, je rejoins le présent qui m'avait tant désarçonnée. Mais non. Nul détour ici-bas n'est possible. Je me suis simplement arrêtée au seuil du raffut désordonné des mots afin de mieux convier le silence. Le stylo sagement épuisé, clos sur la table, a goûté la saveur d'une grève où rien n'accroche. Seul le remous des vagues m'a façonnée un peu plus de leur sel, en leur violente danse, loin du désir de crier, loin de la fascination des tempêtes.

Après seulement tout s'est remis à vivre. A la lumière des livres retrouvés, le sel a réveillé ses éclats, retrouvé sa force brûlante. J'ai écouté la souffrance inscrite en cicatrices. Durable souffrance humaine qui ne laisse aucune place au silence, à l'obscurité de l'oubli.

Septembre n'est pas si loin, souvenez-vous, et déjà les mots qui avaient parus terribles on repris des vigueurs automates. Politis, terror, pax... l'indignation a vendu si cher les droits de la parole qu'un misérable ronronnement coupable habite la cacophonie des images.

J'écris. J'écris encore des choses douces, mon amour, des choses dures, mes peurs, des choses sans fin, la vie, la mer et ses marées intimement savantes. Une mort sans défaut me convoque dans l'écriture en fin de compte. C'est dire... Mais je retrouve la saveur du temps à travers le recul de chaque mot. Le présent apparaît et nu et couturé de ses laideurs, il est encore beau. Je peux y vivre jusqu'à l'extrémité de ma conscience. Ma plume avance, se trompe, rature encore. C'est une pulsation lente venue des profondeurs, un rythme en soi qui sculpte dans le regard une vérité où l'autre à l'absolue liberté de puiser.

Leila Zhour

 

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