Cinéma cinéma,
quand le mal entre en scène...




























Pourquoi aime-t-on le cinéma ? Parce qu'il tient pour nous le langage du conte.
Enfant je rêvais pendant de longs moments devant les photos affichées à l'entrée du cinéma. Inaccessibles dans leur cage de verre, elles étaient magiques, elles m'emmenaient déjà très loin, au cœur de ces films rêvés et jamais vus. J'imaginais si bien ! si facilement…
J'ai du voir quelques Walt Disney. Je me souviens par exemple des Aristochats avec une intarissable tendresse... C'était toujours une fête silencieuse, tout intérieure. Plongée dans une obscurité aussi intime que celle d'une chambre, j'étais transportée au cœur même du rêve, dans l'écran. Aujourd'hui encore, quand décroît la lumière, ce frisson d'intimité vaguement intimidante me reste.

La raison d'être du cinéma se tient dans cette émotion initiale. C'est l'amorce. Peut-être suis-je déçue par-fois. Critique même. Mais je cours les salles obscures pour franchir le miroir. L'héroïne pâle de la rose pourpre du Caire, c'est moi. Toujours prête, j'attends de faire ce pas entre songe et réalité, je crois malgré toute ma conscience au franchissement des écrans.

Bon public ? Pas tant que cela. Car il me faut une porte. Rester en deçà de la dimension onirique signe un échec. Le film qui ne tient pas la promesse faite il y a si longtemps, devant les vitrines désuètes du vieux "Gambetta" de mes 10 ans par toute l'industrie hollywoodienne met en échec le réalisateur et j'accuse. Des jugements irrités me viennent, dictés par la ruine de mon fol espoir sans cesse renouvelé. Ainsi y a-t-il y a eu de grandes déceptions. D'impardonnables navets. Je ne suis pas très bon public, non.

Pourtant quand l'amour est là, quand la magie du conte opère, dans ces instants, oui, l'alchimiste de la caméra devient frère des plus grands, le Picasso des toiles réfléchissantes, Rodin d'un art en deux dimen-sions. Tous rejoignent le panthéon des passeurs dans la joie d'avoir atteint la frontière, la limite ténue où l'on voit l'autre en soi, soi en l'autre.

Le tout premier émoi… l'inoubliable révélation, ce fut Rebecca, d'Alfred Hitchcock. Ce fut aussi la première violence, un retournement qui m'a fait pénétrer dans la vision qu'un adulte peut avoir du monde. D'un seul coup, j'ai vu comme "ils" voyaient, tous ces grands que je comprenais parfois mal, tous ces gens vaguement étrangers, si proches fussent-ils. Je revois le début du film avec une netteté photographique. Tout y est, le son , l'ambiance, le détail de chaque plan, et pourtant, c'est l'un des rares Hitchcock que je n'ai jamais eu l'occasion de revoir. "Souvent en rêve, je revois Manderley. Je la revois telle qu'elle était au temps de sa splendeur, sa longue allée interminable qui ne laissait rien voir de la maison, virage après virage…" Le texte dit quelque chose comme ça et le timbre de gorge à la fois clair et épais de la femme qui nous plonge ainsi dans son passé résonne à mes oreilles. Une voix que je reconnaîtrais entre mille. Puis ce retour encore plus loin dans son passé, l'étrange scène de la falaise ou elle rencontre Lawrence Olivier, le propriétaire du fameux manoir de Manderley.

Bien sûr il y a quelques raccourcis dans mon souvenir mais des scènes me restent, non qu'elles soient plus extraordinaires que ça (sans doute existe-t-il l'équivalent dans d'autres films, pour d'autres personnes) mais parce qu'elles sont chargées pour moi de toute l'émotion de cette première fois, de tout l'éblouissement de mon regard neuf sur un code dont je ne possédais aucune des clefs. Il y a la scène de la robe, la magnifique descente de cette si belle, si naïve jeune mariée drapée dans une robe somptueuse, cousue avec ferveur pour celui qu'elle veut séduire, qu'elle veut distraire d'elle ne sait quel tourment, une descente longue, oui, heureuse et pleine d'espoir, jusqu'au regard de Lawrence Olivier, sa stupeur, son immédiate colère, son incompréhensible colère. Et on devine que c'est la robe de Rebecca, l'ex-femme, celle dont il veut justement tout oublier, celle à cause de qui il l'a épousée elle, pour se distraire l'esprit d'une obsession dont elle ne connaît ni la raison ni le poids coupable.

Je revois enfin entre toutes ces images Mrs Denvers, celle qui ourdit le mal pour assouvir sa haine. Je me souviens en particulier d'une scène du film qui est peut-être anodine aux yeux de beaucoup mais qui m'avait fait frémir. Il s'agit de la séquence où elles sont toutes les deux en train de visiter l'aile "interdite", ou du moins inoccupée du manoir. Elles sont dans la chambre de Rebecca, la plus belle de la maison, celle qui fait face à la mer, en plein soleil. La jeune épouse est toute intimidée mais curieuse, non encore rejointe par la lourdeur de l'atmosphère de la maison. Et Mrs Denvers entame son travail de sape en lui montrant la lingerie de Rebecca. "Vous voyez comme c'est fin ? Elle mettait cela et il en était fou (silence). Elle était magnifique, (silence) plus belle qu'aucune femme ne peut l'être." En disant cela, elle passe et repasse ses mains à travers la dentelle, fait glisser le tissus avec une sensualité qui surprend chez une femme à l'apparence si austère. On sent monter, on partage entièrement l'horreur de la jeune femme, sa peur qu'elle ne veut pourtant pas montrer, sa politesse désespérée et le plaisir enfin, le plaisir de Mrs Denvers.

Je crois que cette scène m'a appris ce qu'est la cruauté. La cruauté du malheur, dictée par la souffrance. Même sa mort à la fin du film n'a pu atténuer ça. Horrible destin d'une femme horrible pour qui j'ai eu mal, pour qui j'ai éprouvé une empathie autant dans sa perversité que dans son châtiment parce que je l'ai comprise, alors que tout me la rendait haïssable. Brutalement, son personnage m'a ouvert les yeux sur des choses que je connaissais mais que je n'avais jamais interprétées, jamais déchiffrées. J'ai découvert en voyant agir Mrs Denvers qu'on pouvait prendre plaisir à faire mal. J'ai découvert le sadisme sans connaître le mot, la perversité sans l'avoir jamais entendue. J'ai mis du sens sur des choses jusque là entièrement opaques pour moi. J'avais quinze ans, et jamais je ne pourrais dire exactement quel ébranlement ce film a été pour moi.

Il y a eu d'autres films par la suite. Je ne saurais dire exactement lesquels ont immédiatement suivi ce premier Hitchcock. Cependant, ceux qui m'ont le plus marquée ont souvent eu comme point commun de traiter du mal, ou d'une certaine forme du mal. La soif du mal, d'Orson Welles m'a fait peur. Je me souviens, oui, de cette peur vaguement inexplicable devant une situation sans véritable suspense. Je n'ai pas bien compris le film et j'ai eu peur car les scènes présentaient une violence trop éloignée de moi, trop abstraite. De ce film, c'est la peur qui m'est restée. Plus tard, à cause de la scène de l'hôtel, j'ai associé à ce film la chanson "hotel California" et elle a pris un goût amer. L'étrangeté de l'hôtel de la chanson, l'inquiétante atmosphère des paroles rejoignent pour moi l'univers du mal, l'univers trouble des frontières tant géographiques que morales qu'Orson Welles avait mis en scène jusqu'à la nausée.

Si beaux soient-ils, si ouverts sur le rêves et l'illusion, le cinéma et ses créations me ramènent au mal. C'est que le conte, ce conte si cher à notre enfance, n'est plus pour nous facile à entendre. Et si l'on admet que le cinéma est notre conte, il faut y lire ce que tous les contes s'efforcent à mettre en mot, en image, en histoire : un ordre moral, une représentation raisonnée du monde qui nous entoure. Quand on est enfant, c'est simple. Il y a le gentil, le héros, et les méchants, ogres, sorcières et autres infâmes heureusement punis ou neutralisés. Quand on est adulte, il ne peut plus en être ainsi. Bien sur, la guerre des étoiles a mis en scène le bien contre le mal, mais déjà pour que l'histoire rejoigne le monde des adultes, il fallait que le clair Anakin soit fasciné par quelque chose de sombre en lui, il fallait que le mal soit le fait du meilleur. Oh, cela reste encore suffisamment manichéen pour être un film léger. On apprécie sans frisson, on savoure sans horreur l'affrontement des pions blancs contre les noirs. On est dans le plaisir.

Mais qu'un auteur s'efforce de penser le mal par rapport au bien et tout devient difficile car au fond, il n'y a pas de place pour quelque féerie que ce soit dans notre monde. Bien et mal n'ont aucun sens en soi. Il n'y a que ces actes que nous perpétrons à l'aveuglette le plus souvent, avec pour toute loupiotte une conscience souvent vacillante et, dans tous les cas, toujours très relative. Alors on revient vers un cinéma différent. Intello? Peut-être, mais comment dire l'imbrication de l'élan vers le meilleur et les traînées grises de la facilité? Crimes et délits de Woody Allen (crimes and misdemeanors) est peut-être l'un des films qui va le plus loin dans ce sens.

Mais qui s'en souvient? Des "Allenistes" convaincus… pourtant, il me semble que tout dans ce film montrait l'impunité du mal, les blessures que nos pulsions suscitent en nous autant que celles infligées de l'extérieur. Du raccourcis entre l'ophtalmologiste devenant aveugle et le philosophe rescapé des camps de la mort, chantre de la joie de vivre mais finissant par se suicider faute de pouvoir porter plus longtemps le fardeau de la souffrance, au meurtre lié à une impossible situation d'adultère, c'est l'un des films les plus complexes mais aussi sûrement l'un des plus graves de Woody Allen. Jamais sans humour, bien sur, mais qu'apporterait le pathos à cette problématique ? C'est un cinéma sans espoir, sans réponse mais non sans élégance, car il faut bien vivre au delà de cette condition que Malraux pensait humaine. Et sans se dérober. Vivre seulement.

D'autres films disent donc cette vie aux côtés de la difficulté d'être. Petits films, grands films, qui est juge ? Ils prennent le parti de proposer la vie, de ramer dans l'impossible rapide qui nous draine, nous environne. Ils sont à l'opposé du conte alors même qu'ils pourraient passer pour plus heureux, avec happy end en demie teinte. Mais les traces de bonheur qu'on y entrevoit ne sont pas le triomphe du bien, du juste. Rien n'est juste en dehors de la foi de l'enfance, et nous l'avons perdue. Non, ce sont des films pastels, beaux parce qu'ils prennent la nécessaire mesure du mal en nous et proposent de l'accepter activement.

Il y a les films d'Almodovar, De chair et de sang plus particulièrement peut-être. Il y a aussi l'inoubliable joie volontaire de Bagdad Café, entre magie et désespoir, quand l'artifice devient poème, transcendance d'une condition trop misérable tout comme, voilà des décennies, il y avait eu Une journée particulière. Ces deux-là sont frères, à n'en pas douter.

Pourtant, qu'est-ce qui nous fait dire que certains films sont porteurs de cette veine de vie, de cet espoir, oui, il n'y a pas de mot plus proche ? Le ton de comédie? Non, tous ne sont pas des films drôles, ou seulement divertissants. Le lien est celui de la rencontre. Tous sont histoires de rencontres. Pas la love story à trois sous, trop rose pour être honnête. Pretty woman est un joli film, mais qu'en reste-t-il ? Je parle ici de rencontres où déréliction fusionne avec progression. De rencontres où les individus sont amenés à prendre la mesure de leur destin dans la violence ou dans la lenteur, peu importe, jusqu'à être, dan un apprentissage de chaque instant.

On sort là du cliché intello, du poncif parisien pour public averti. Il y a eu Bagdad café, déjà cité, mais on n'oublie pas par exemple Les amants du pont Neuf, Retour à Howards End, Muriel ,L'invitée de l'hiver etc. Ces films n'ont rien en commun sauf cela : l'émergence des personnages, leur construction dans un cadre psychologique ou domine la lucidité, une vérité entrevue puis cultivée en eux de façon sure. Ni thèse ni dogme ne leur permet d'échapper à ce qu'ils sont. Aucun des héros, si on peut les appeler ainsi, ne dispose d'un arsenal idéologique pour lui dicter Le comportement ad hoc, l'attitude héroïque et donc la "bonne" attitude, le choix du bien. Ils ne sont justement pas Anakin, ni Gary Cooper aux plus beaux jours du western. Tout au contraire, ils sont en proie à l'abandon, à l'impossibilité de trouver un recours ailleurs qu'en soi, en l'être qui nous porte et traverse pour nous l'existence.

Là se trouve l'enjeu de la rencontre. Car le cinéma reste un grand fabricant d'histoires. Il y faut des personnages et du mouvement, même lent. Donc des rencontres. Des chemins emmêlés où chacun découvre en l'autre le reflet de sa propre errance. Est-ce si différent de nos vies emplies de réalité ? Plus encore, existe-t-il une autre forme de bien accessible, en dehors de cette confrontation avec le miroir, l'autre, à mi chemin entre projection et vérité ?

Le cinéma nous donne la possibilité de voir comment fonctionne le miroir. Il offre l'occasion de traverser l'opaque pour accéder à une vérité peut-être décevante parce que peu de chose, au fond, mais dont le premier mérite est l'honnêteté.

Je me suis sentie comme lavée d'avoir vu, par exemple, un film tel que Rashomon, de Kurozawa. C'est à mes yeux la dissection de ce phénomène que nous glissons avec tant de facilité sous le vocable de "vérité". La vérité c'est le bien. Qui ne s'accorde sur cette proposition ? Mais personne n'y travaille vraiment. En outre, chaque tentative pour s'en saisir ou s'en approcher, si sincère soit-elle, échoue, condamnée d'avance à demeurer relative ne serait-ce que par le scepticisme de l'autre, le spectateur. Rashomon m'a lavée de l'orgueil du bien, de la foi des idéaux. Il a laissé en moi des balises qui me rappellent encore notre appartenance à la sphère des convictions partagées entre noir et blanc, le bon et le mauvais, le bien et le mal.

Le cinéma met donc en scène la rencontre de l'autre dont tout peut sortir, le pire comme le meilleur. L'ogre est tout près, en moi, mais pour le contempler il me faut l'artifice de l'écran. C'est un truchement. Et avec l'ogre cohabitent les remèdes, la botte magique qui vous fait franchir le fleuve de la peur, de l'incertitude. Bien sûr, je n'ai pas parlé ici de tous les cinéastes qui participent à cette grande entreprise du regard sur soi. Ça n'est pas le but. Pourtant, tous servent de catalyseurs, et voir, c'est lire.

La toile du grand écran ne diffère guère du livre ouvert sur mes genoux. J'y suis plongée dans ce temps différent, plus ample peut-être, qui me laisse soudain à mon esprit la place et la durée qui lui manquent ordinairement. Plus qu'un plaisir, c'est une nécessité. La nécessité de l'intime. Par le biais du récit ( le fait qu'il soit filmé lui donne une forme et, on l'a vu, les images ont un langage, un pouvoir évocateur qui n'a rien à envier aux mots) le cinéma rend évidente la part de l'ombre. De l'ombre des salles jaillit le projecteur sur nos propres ténèbres, tout comme le conte mettait savamment le doigt sur nos terreurs d'enfants. Comme les enfants nous aimons ce frissons, cette lumière indirecte sur nos points si faibles, si douloureux à voir en face. Car nous souffrons moins ainsi. Nous sommes absous d'avoir su reconnaître le mal en nous. Orgueil, cruauté, bêtise, sont mis en balance avec ce qui nous permet aussi d'avancer et nous en sortons meilleurs, réconciliés dans un équilibre toujours fragile entre désir et renoncement.

La séance est finie. Voilà. Les images dansent encore un instant et bientôt il n'en restera presque rien, qu'un souvenir. Pourtant, c'est là, dans cet instant très élastique de l'après que le film agit véritablement. De plaisir, il devient support, il devient une partie du chemin qu'on fait en soi. Il n'est pas le mouvement, non, mais il contribue au décor. Il est support de pensée, de réflexion et Rebecca, vingt ans après, j'en suis à penser que c'est un miracle car la mémoire est un artisan capricieux. Toujours présente, il me semble qu'elle a plus souvent tendance à travailler comme le sculpteur César, par agglomération, concrétion, que par rangement bien distinct. C'est l'état d'esprit qui crée l'ordre. Aujourd'hui, j'ai agencé Hitchcock avec Woody Allen et Kurosawa mais tant d'autres combinaisons sont possibles, qui toutes me feraient aller dans une direction, vers une ouverture possible, vers une lecture du monde et de moi dans ce monde…

La prochaine fois que j'ouvrirai le programme des nouveautés cinématographiques, je sais que j'y trouverai encore des bonheurs. Car la route est longue, voyez-vous, qui sinue en moi sans cesse, et il me faut me rassurer de n'être ni seule, ni perdue. Alors merci à eux tous, alchimistes de la lumière, qui oeuvrent dans le dédale étrange du show-biz, pour parvenir, parfois, aux abords du chef-d'œuvre.

 

Leïla Zhour , nov 2002

articles
accueil

Hosted by www.Geocities.ws

1