La Dame Blanche



 


Deux femmes marchent. C'est à peine l'aube. Ombres parmi les ombres elles glissent sur la poussière immobile encore. A leurs pieds, le sable crisse à peine. Il fait froid, elles ont relevé le capuchon des gandouras de laine blanche, caché leurs cheveux de nuit dans un tissu dont chaque fibre respire un souvenir, palpite de mémoire. Des doigts agiles aux noms fuselés ont entrelacé les fils pour leur faire cette chaleur de vie au coeur du crépuscule.

Lentement mais sans traîner, elles vont là où elles savent qu'il sera bon d'être dans la lumière naissante. Les montagnes ouvrent un défilé étroit et raide dont chaque recoin est niche de nuit, encore un peu de nuit qui s'accroche à la pâleur du jour. Elles montent. En silence, pour conserver un souffle léger, elles font ces pas qu'ont fait leurs mères et avant elles leurs grand'mères, toutes ces aïeules aux visages oubliés mais dont les gestes vivent en elles. Un pas, un autre, toujours plus haut, jusqu'à cette certitude d'être sur l'esplanade désignée par le vent, par la lumière, par l'aube à son début.

La pierre est grise, la pierre est rugueuse, la pierre est dure comme une parole donnée. La pierre vivante insuffle une chaleur à leurs mains déjà caressantes. Elles se parlent un peu. L'une a un peu froid, à cause du vent. L'autre lui répond que c'est normal, le soleil commence à poindre. Le vent accompagne la lumière pour son premier pas dans le jour. Il faut cueillir ce souffle sans le plier au désir de chaleur. Juste sentir toute sa fraîcheur, s'en faire un voile pour plus tard, quand la brûlure du soleil sera presque insoutenable.

L'une dit encore que la lumière commence à être bonne, il faudrait préparer les couleurs. Attends encore un peu. On a le temps de manger un petit bout. Tu n'as pas faim ?

Elles grignotent quelques galettes, boivent un peu d'eau. Puis la plus jeune prépare deux bols, les garnit de pigments, l'un blanc, l'autre brun rouge et mélange ses poudres avec de l'eau. Une peinture fluide mais pas liquide. Juste onctueuse pour épouser la pierre, sécher au vent, recueillir la lumière dans la mémoire du mouvement qui l'aura déposée sur les falaises. Elle tend le bol de peinture blanche. "Tu peins en blanc aujourd'hui ?"." Oui."

A quand remonte leur dernière fresque ? Ca n'est pas si vieux. Ce matin, elles ont entendu dans l'obscurité des hommes murmurer sur leur passage : "Encore une peinture ?" Mais oui. Les femmes savent. Il convient d'honorer les monts en temps voulu. Il convient de marier le pouvoir des mots à celui de l'image, d'accorder un signe aux rochers qui préservent l'eau, de les bénir.

Aujourd'hui, c'est l'aînée qui peint en blanc et la plus jeune, conteuse ensorceleuse de mots, étale en rouge la splendeur animale du Sahara d'avant leur temps. "Tu veux que je te raconte une histoire ?". " Oui, raconte-moi la Dame Blanche s'il te plaît.".

"Il y a très longtemps, quand le désert était une terre fertile, vivaient à la surface des mondes des fées, des enchanteurs, des dieux. Ils étaient beaux, puissants, aimants. De toutes les fées, la plus belle et la plus douce, la plus aimée, la plus admirée était la dame blanche. Elle régnait sur les eaux, maîtresse chantante des rivières et des torrents. À son cou des parures en perles d'eau claire révélaient les ors de la lumière. A ses pieds, des anneaux faisaient entendre le roulement tendre des galets dans le lit des oueds. Sa robe blanche était tissée d'écume frissonnante et chacun rêvait de sentir un jour sur sa peau la caresse de sa main bienfaisante.

Oui, la dame blanche était la plus aimée et la plus respectée des fées, timide et courageuse à la fois, forte dans les orages, subtile dans la sécheresse et douce, généreuse, en tous temps.

Un jour pourtant, son destin prit un tour désastreux. Le soleil l'aperçut se baignant nue dans un de ses lacs préférés. Était-ce la pâleur de sa peau? Le noir parfait de sa chevelure? La transparence de ses yeux ? Il tomba amoureux de la fée si tranquille des rivières. Il en devint fou. D'un seul regard, entre deux rayons flamboyants de séduction, il fit des eaux turquoise un chatoiement de volcan. Pris de désir, il voulut la saisir, la posséder. Il se mit à la poursuivre jour après jour et toute sa course, du matin au soir devint une impitoyable traque de la dame si blanche, si sereine, la gardienne des eaux.

Comme elle eut peur ! Comme elle eut mal de cet amour !

Au début, elle regarda avec tendresse l'illumination si folle, si jeune, du soleil. Mais elle comprit aussi qu'il la voulait entière, jusqu'à détruire en elle la fraîcheur, la douceur des brumes, le chant des flots. Elle prit peur. La dame blanche qui aimait tant les jeux des enfants au bord des oueds quand la lumière transforme chaque éclaboussure en diamant, la Dame des rires et de la joie se mit à fuir la vie des hommes, la chaleur heureuse du plein jour. Poursuivie de fleuve en rivière, de lac en étang, elle abandonna peu à peu les paradis fleuris dont elle avait baigné les berges avec tant de plaisir, tant d'amour.

Elle commença à rechercher l'ombre farouche des hautes montagnes, là où le secret des sources la protégerait du feu du soleil. Mais en aval, la chaleur et la folie de son amant éconduit ravageait tout. Les oueds mourraient les uns après les autres. Les herbes grasses se desséchaient, les fleurs perdaient couleurs et parfums, les arbres se hérissaient d'épines, préférant enfoncer leurs racines loin dans l'obscurité d'une terre encore fraîche plutôt que d'exposer leurs branches à la passion déchaînée du soleil.

La terre, la magnifique terre du Sahara se désespérait et la Dame, impuissante, pleurait des larmes de plus en plus rares, de plus en plus douloureuses, à l'abri des grottes sacrées de nos mères.

Jamais le soleil ne l'a retrouvée. Pourtant, il sait qu'elle est là, parmi nous et toujours il la cherche, nous offrant la brûlure de son dépit chaque matin, nous offrant la splendeur noire et ocre de son désespoir. Au fil du temps, le Sahara est devenu ce désert vivant que nous aimons, dont nous souffrons aussi. Mais parfois la nuit, juste avant l'aube, on peut voir une ombre pâle errer aux pieds des monts. On sent alors une main chargée de fraîcheur caresser l'arrondi des joues des enfants et une voix, à peine un souffle, murmure des folies dans le cou des amants. La Dame blanche nous revient. Elle nous veille en ces instants rares sans cesser de verser les perles de la nostalgie dans les bassins sacrés des sources.

Nous la savons tous et toutes reine de nos cœurs et le meilleur de nous-mêmes, nous le lui dédions, fée des eaux, blanche Dame qui recèle la douceur du monde entre ses mains d'argent, qui nous délivre de la folie dévastatrice du jour, qui nous fait humains et libres sur une terre de feu."

Sur le mur, la fresque est finie. Le vent sec, brûlant déjà a fixé le blanc, les rouges et l'ocre sur le grès sombre. Belle et grande, la Dame court, silencieuse à jamais et sa course offerte au vent, à la lumière enfin, lui rend sa dignité magique de mère des premières mères.
Rangées les couleurs, rangées les écuelles de bois léger, précieuses richesses réservées au seules peintres. Elles boivent une dernière gorgée d'eau, l'oeil posé sur la robe blanche qui flotte entre deux plis de roche. Puis, doucement, comme à regret mais elles savent qu'elles reviendront, demain ou dans longtemps, seules ou avec leurs filles, elles descendent les manches de leurs gandouras, font glisser les capuches sur leurs cheveux libres encore et elles s'en vont. Elles descendent le sentier étroit de l'aller où elles retrouvent le silence des pierres nues, la folie dure des herses de roches. Elles se rendent au désert. Elles se rendent. La Dame des sources est leur souveraine mais elles sont filles du vent et des sables. En elles, la femme est fraîcheur et flamme, en elles la femme est l'impossible rencontre, l'amour qui ne fut pas, douceur et violence, contraste.

Au campement, de l'eau bout sur des feux de brindilles pour le thé précieux. Des enfants boivent le lait des chamelles, des hommes et des femmes préparent les méharis pour une prochaine étape, un départ imminent.

Elles se sont touché la main avant de se séparer. Rencontre des paumes qui ont tracé l'ineffaçable mémoire des hommes d'ici, de cet instant. Un vieillard a surpris le geste, cette tendresse. Dans un sourire, il a fermé les yeux. Alors, porté par le secret des femmes peintres, une main fraîche a caressé sa joue creusée de temps, de soif et de chaleur, une invisible main d'argent qu'il reconnaissait pourtant entre toutes : la main des sources, la main des femmes du Sahara, blanche Dame pour l'éternité.

Décembre 2000


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