Composition
Il y a finalement peu d'objets dans ma vie. À chercher lequel serait mon préféré, je m'aperçois qu'il y en a peu. Bien sûr il y a les ustensiles de cuisine, les objets quotidiens de la toilette, les vêtements, ceux qu'on aime parce qu'ils vous flattent, ceux qu'on aime parce qu'on y est à l'aise. Ce n'est pas exactement "peu". Mais des objets qui comptent… je pourrais certes évoquer mon stylo et mon carnet, deux objets sans lesquels je sors rarement, mais j'ai déjà tant écrit sur eux que je n'ose le faire. Et puis… ce sont mes outils. Mon mode d'existence. Presque plus des objets mais des compagnons, des familiers. Non. il faut trouver autre chose. Je crois que l'objet à par entière qui tiendrait le plus de place dans mon quotidien reste le livre. Petit ou gros, il accompagne chaque circonstance de l'existence. Objet de loisir et d'évasion, il passe sans difficulté au statut d'objet d'étude et d'analyse. L'esprit s'exerce alors à mettre à nu toutes les subtilités de son contenu. Mais l'objet-livre? Un tas de feuilles brochées entre elles, le plus souvent encollées plutôt que cousues, coupées au carré avec une rigueur toute mécanique qui contraste avec la liberté multiforme à laquelle elles donnent accès. Quand elles défilent sous la main, rapidement, comme pour en goûter la densité matérielle, les feuilles produisent un souffle aux arômes de colle qui est la respiration même du livre. Son odeur, sa signature. Toutes les colles n'ont d'ailleurs pas le même parfum. Il évolue au fil du temps, se charge de l'atmosphère de la bibliothèque où le livre viendra finalement prendre place. Neuf, le livre n'a qu'une résidence provisoire. La librairie. Telle une vaste gare aux horizons multiples, la librairie nous présente une infinité de destinations. J'embarque aux côtés d'Alexandre Jardin pour "l'île des gauchers" ou peut-être avec le très romantique Pasternak pour la Russie en flamme du "Docteur Jivago". Gare, embarcadère, les livres sont chez le libraire les nacelles du rêve. Puis ils sont à nous. À moi. Je m'installe aussitôt pour les goûter ou j'attends quelques jours au contraire, savourant chaque soir au coucher leur présence rassurante sur la table de nuit, baiser du soir aux mots qui seront lus demain. Ouvrir le livre, c'est l'entamer. Il y a quelque chose d'alimentaire dans la rupture de l'intégrité vierge du livre. Des fois, il craque et j'hésite à qualifier ce bruit presque indécelable car j'ignore si le livre croustille de plaisir ou s'il gémit dans ses articulations ainsi forcées. C'est alors le temps de la lecture. Le livre est dans sa pleine maturité. Il remplit son rôle et captive l'attention de son heureux propriétaire. Parfois, il l'accapare. Je me souviens de livres qui ne me lâchaient plus. J'ai passé des journées entières en m'évertuant à n'abandonner mon livre que le minimum de temps, à l'intégrer au maximum aux autres activités. Parfois aussi, certains livres nous tombent des mains. Ils ont la malchance de nous avoir attirés mais de ne pas savoir nous conserver sous leur emprise. Heureusement ce cas est rare car on choisit avec soin ceux avec qui on se lie ainsi, quelques jours de lecture certes, mais aussi pour tout ce temps ultérieur difficilement quantifiable où l'on restera avec eux en pensée, les mots semés en nous suscitant images, musiques, cris et chuchotements. Le livre est un frère, un amant, un ami. Tous les statuts lui vont et quand pour finir, on lui fait une place sur les rayonnages qui tapissent le couloir ou qui bordent la fenêtre du salon, il entre dans notre vie pour en devenir à son tour le passager, lui qui nous a si bien mené jusqu'aux rivages de l'autre. Il est là. Témoin de discussions, pris à parti et rouvert parfois avec passion pour retrouver un mot, un passage, une image. Objet de nos regards aussi. Souvent je m'arrête devant la bibliothèque non pour choisir un livre car d'autres m'attendent, mais sans pensées, l'esprit vagabondant au gré de ce qu'évoquent les titres. Le plus étrange est cette capacité du livre à transformer le plus terrible malheur en vrai bonheur. Car il y a des livres durs. Des livres qui font mal, qui écorchent l'âme. Mais on en sort heureux, riche de cette descente dans l'enfer partagé en toute connaissance de cause avec l'auteur. Nul doute que le livre soit un objet essentiel du quotidien. Je n'imagine pas en être privée. Il est mon luxe et mon ordinaire. Le livre est partout, fragile et résistant à la fois et quand vraiment il succombe à trop de lectures, trop de transports, c'est un véritable crève-cœur que d'allonger le bras jusqu'à la corbeille. On trouve d'ailleurs sur mes étagères des livres si fatigués que je les laisse en repos, les effleurant simplement d'une caresse du doigt, de temps à autre, pour raviver les souvenirs du chemin parcouru ensemble. Mais les jeter… Le livre n'est pas tout à fait un objet. Porte, passage, balancelle, il habille de couleurs imprévisibles le long cours de nos vies dont il n'aplanit pas les écueils, dont il ne masque pas les précipices. Il en révèle toute la multiplicité des trajectoires possibles.
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