Les 3 stylos |
![]() |
|
J'entretiens avec mes stylos une relation capricieuse, particulière. Qui n'a écrit sur sa plume favorite? Tant et tant déjà... Ont-ils tout dit ? Mes stylos sont des compagnons fidèles, chacun dédié à des circonstances précises. Il y a le petit plume léger, bon marché, installé dans ma poche intérieure. C'est un voyageur. Il me suit de veste en veste. Mais c'est un stylo frivole, émotif. Il attrape au vol des numéros de téléphone, des dates, des rendez-vous fixés à la hâte, au milieu du brouhaha et de la fumée, des idées fugitives, des images à peine entrevues. Il règne sur un empire de paperolles éparpillées de poche en poche, de sac en cartable. Son univers est tellement disséminé que parfois il s'égare. Il reste sur un coin de comptoir, à côté d'une nappe déchirée, près d'un téléphone étranger, à pièce, à carte, sur la table d'une cuisine amie. Il me faut alors lui trouver un remplaçant, jumeaux jamais tout à fait identique avec lequel je tisserai de nouveaux liens, une fraternité issue de menus événements qui peu à peu effacera le deuil du précédent. |
|
|
Mais je possède aussi des stylos plus sérieux, plus denses. Oh, pas des objets luxueux. Je ne me sentirais pas à l'aise. J'ai plaisir en fait à tenir entre mes doigts des stylos en plastique légers et chauds plutôt que la froideur vaguement écurante de l'acier ou de l'ébonite. Non, vraiment, j'aime les plumes modestes, de celles qui ne sont pas en vitrines verrouillées à l'étal des papeteries. Pourtant, j'ai aussi de la coquetterie. Il me faut une plume biseautée. J'aime l'écriture calligraphiée avec des pleins et des déliés dessinés spontanément, vifs, légèrement acides, inclinés en bataille le long de ma cursive trop pointue. J'ai donc deux stylos frères et complémentaires. Deux largeurs de plumes, deux couleurs d'encre le plus souvent. Avec eux je travaille, je vis, je pense, je respire. Ils sont mon âme se déversant sur le papier, ils sont une source où les mots qui me hantent viennent prendre corps, ils sont les artisans de mon langage. Ah, ces deux-là sont irremplaçables. En égarer un c'est une mort et son frère reste orphelin tant que le fugitif n'est pas retrouvé. Depuis combien de temps ont-ils lié leur destin au mien ? J'ai oublié. Ils ont tracé pour moi tant de choses, délavé parfois leur encre dans l'eau de mes larmes, zigzagué aussi dans mon rire... A cet instant, là, tout de suite, l'un deux suit avec plaisir et rigueur la ligne de son portrait, juste attendri, peut-être. |
![]() |
|
Le plus large des deux aime les grandes pages blanches où chaque ligne s'offre à lui comme une plaine pour un galop sans limite. Il sait aussi se replier en jambages serrés quand l'espace est étroit, ne laissant son impétuosité transparaître que dans la barre des t et les arabesques de fins de mots un brin trop insolentes. C'est un stylo vaguement rebelle, voluptueux aussi, qui arrondit merveilleusement les mots d'un geste, d'un point, une suspension en noir et blanc. Le plus fin des deux est plus austère. Lui aussi se plaît à accentuer l'arrondi de mes lettres, mais il pondère son désir d'une régularité plus rude. Souple cependant, il s'accommode de qualités de papier médiocres, appréciant quant il en a l'occasion la surface plane et brillante des feuilles les mieux lissées. Celui-là est un familier de mes brouillons. Exigeant dans les ratures, parfois rageur, parfois posé, impitoyable comme un scalpel. Ce stylo aime la pensée. Il aime aussi la prose, la densité compacte des paragraphes où il donne sa pleine mesure tandis que son double à plume large excelle dans une poésie qu'il habille à lui seul. |
![]() |
|
L'idée de changer un jour ne me vient jamais à l'esprit. Pourtant, les plumes du meilleurs acier finissent par s'user, malgré tout. Du moins, est-on en droit de le supposer. Quand je contemple cette pensée, il m'apparaît indispensable d'envisager un couple pour la relève, mais je ne puis m'y résoudre. Oh, j'ai essayé. Mais avec des stylos légèrement différents, d'une autre marque. Ils ne m'ont pas satisfaite. Je ne retrouve pas l'intimité si chaleureuse, l'évidente entente qui me lie à mes deux très chers. L'idée de leur mort m'est insoutenable. De même, je ne les perds pas, moi qui égare tout, depuis mes clefs jusqu'à mes chaussettes. Ils sont impérissables à mes yeux. Si un jour je tombe sur leurs clones, alors oui, sans doute penserai-je à faire provision d'un couple de remplaçants pour parer à l'éventualité d'un accident, d'une perte. Mais songer seulement cela me semble une infidélité sans nom à l'égard de mes deux fidèles. Est-ce fou? Est-ce puéril ? Les mots sont toujours des mots, quel que soit l'objet qui les écrit. Mais non. Je sais que c'est important. Ce n'est pas rien que cet outil qui me prolonge en noir, en bleu, sur des lits de papier. Alors je cultive mon amour secret à leur endroit, sans honte mais sans ostracisme non lus. Je prends un plaisir jaloux au bruit du capuchon qui se détache, à la sensation précise et légère de leur présence entre mes doigts, quoi qu'il en sorte, quelle que soit ensuite la douleur dont ils seront les silencieux témoins. Ils sont plus que mes frères, des amis, une part de
moi-même et rien n'ébranle cette confiance à jamais
placée en eux.
|
![]() |