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Je
l'ai rencontrée à la bibliothèque de la rue Buffon, en
face du jardin des plantes. Je cherchais à cette époque
à compléter une bibliographie déjà bien fournie sur
Saint John Perse et le fonds littéraire de la
bibliothèque municipale offrait des choses
intéressantes à lire.
Elle était au rayon des romans, étiquetés en violets
(pourquoi ce détail me revient-il avec autant de
netteté ?). Elle n'était pas plus grande que moi, les
cheveux châtains, longs, dénoués sur les épaules.
Elle n'était pas très épaisse non plus me semble-t-il
et portait une jupe avec une veste au tissage coloré,
compliqué, vaguement exotique, je ne sais. C'était joli
sur elle.
Au détours d'une allée, nous avons échangé un
sourire, puis nous nous sommes retrouvées à la banque
(quel mot affreux pour une bibliothèque) de prêt,
chacune avec nos trois bouquins réglementaires.
Je suis passée la première. Bonjour Madame, merci, à
la bibliothécaire.
Elle m'a rejointe dans l'escalier. Il y avait trois
étages à descendre.
"Vous aimez Saint John Perse ? Moi aussi, vous
savez. Après l'avoir lu, quelque chose avait changé en
moi."
Quel étrange aveu, à moi, si inconnue !
Elle était plus âgée que moi. A ses yeux, le sourire
dessinait de très fines pattes d'oie à peine marquées,
juste pour éclairer ses yeux noirs.
Je ne savais trop quoi répondre à cette confidence qui
me prenait de court. A moi aussi Saint John Perse avait
appris quelque chose, si l'on peut dire, mais avais-je
envie d'en parler ? Je n'en étais pas sûre.
Comprit-elle mon hésitation ? Elle rit d'un rire léger,
gentil, pas du tout gêné, avec l'élégance d'une
personne qui ne veut pas insister. Mais elle semblait
contente de m'avoir un peu bousculée.
Comment résister ? Oui j'aimais Saint John Perse, et
Senghor et Pessoa et je trouvais sa remarque bien
surprenante.
Nous étions maintenant dehors.
"Où allez-vous ? Vous prenez par le jardin ?"
Oui, je passais par là.
Nous avons donc continué ensemble en parlant sans
érudition des poètes que nous aimions, avec ce
détachement feint de ceux qui, au-delà du plaisir, ont
découvert des gouffres qu'ils ne peuvent dire.
Elle avait une voix un peu sourde. Si on l'avait
écoutée sans la voir, on l'aurait sans doute trouvée
plus retenue, réservée même. Mais ses mains parlaient
avec sa voix et tout son corps semblait épouser les
méandres de sa parole. Ce n'était pas gesticuler.
Simplement, elle faisait bouger l'espace autour d'elle
avec le sens de ce qu'elle disait. Quelque chose comme
ça.
C'était drôle d'échanger ces mots anodins sur des
sujets bien importants à mes yeux (après tout,
n'étais-je pas une étudiante ?). A priori, je leur
aurais consacré plus de sérieux.
Avec cette totale inconnue, ça n'avait rien d'incongru
et je dévoilais des sentiments de lecture parmi les plus
intimes.
Nous faisions quelques pas et nous nous arrêtions
quelques secondes, puis nous recommencions histoire de ne
pas avancer trop vite. Mais nous avons fini, malgré nos
efforts de lenteur, par arriver au carrefour de nos
chemins.
C'était entre les quatre cerisiers du Japon, au milieu
des plates-bandes de pensées. Ils n'étaient pas en
fleur, c'était l'hiver. J'allais vers Austerlitz, elle,
vers la mosquée.
Allons, au revoir...
"Savez-vous que vous êtes très jolie ?"
J'imagine la stupéfaction sur mon visage. Je la vois, en
fait, dans son oeil éclaboussé de rire. Elle avait
passé deux doigts sur ma joue en disant cela et j'étais
une vivante statue de l'ébahissement. Sa main était
restée sous mon menton, heureusement, sans quoi il
serait peut-être tombé...
Non je ne savais pas, non personne ne me l'avait jamais
dit, ni ne me l'a redit depuis d'ailleurs. Et je secouais
doucement la tête pour dire ce non.
Sans cesser de sourire, elle fit alors glisser sa main
vers ma nuque. C'était un geste très doux, aimant, sous
mes cheveux, dans le col de ma veste. Et sa main était
chaude et ferme, sans violence.
Que dire d'autre ? Nous nous sommes embrassées là, à
ce carrefour. Le soleil de février était presque tiède
et faisait des reflets mordorés dans sa chevelure.
Elle a posé ses lèvres au coin des miennes tout
doucement, comme pour ne pas me faire peur. Petit baiser
fugitif sur la commissure, puis elle a embrassé ma
bouche, un sourire dansant encore dans les yeux.
Que c'était bon ! Qu'il était doux de lui rendre sa
douceur, de poser à mon tour mes mains sur ses épaules,
son cou. Nos lèvres s'étaient trouvées légères,
faciles et le baiser fut lent, délicieux, propagé dans
tout le corps par une vague de plaisir et de désir que
nous savions chacune reconnaître en l'autre.
"Encore une fois." Etait-ce elle ou moi ? Ce
fut dit.
Quelques passants ont fait crisser les graviers des
allées un peu plus loin, nous voyant sans doute sans
oser nous regarder.
Je me souviens de la saveur de ce baiser, de son visage
contre le mien, de sa bouche.
Je me souviens que nous avons délacé tout doucement nos
cheveux, que nous avons laissé glisser nos bras, refluer
nos sourires.
"Allons, il faut y aller." En disant cela, elle
faisait un petit hochement de tête. Nous avons reculé
d'un pas puis elle s'est éloignée, lentement, en se
retournant pour un dernier regard, un dernier sourire
dans la pâleur de l'hiver.
Oui, nous sommes parties chacune de notre côté et ce
baiser m'est resté.
Je ne l'ai jamais revue mais j'ai continué à l'aimer,
elle, son baiser et sa simplicité.
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