| Le proc�s d'une chenille (suite) De toutes les loges d'insectes sortit un grand brouhaha. Quelques-uns �taient pour, d'autres contre. Enfin, le juge se leva et dit : "-La chenille est coupable. Mais devant des opinions si partag�es, nous ne pouvons la condamner � mort. Plusieurs cri�rent : "L'exil ! L'exil !". Ce qui fut d�cid�. Aussit�t, quatre hannetons cass�rent des brins de foin, les pli�rent pour faire un radeau, qu'ils tra�n�rent jusqu'au ruisseau. La foule enti�re se rua � leur suite. Les maringouins, les mouches, les pucerons, tous, p�le-m�le, �taient sur la gr�ve. Les gu�pes applaudissaient. Les abeilles avaient toute les mis�res du monde � retenir les bourdons qui voulaient assomer la chenille cach�e dans son cocon. Les criquets faisaient de la cabale, essayaient de soulever les discussions, et plusieurs fourmis retourn�rent � l'ouvrage, la t�te basse, trop �mues pour assister � l'embarquement. Les grandes libellules aux fragiles ailes �taient d�j� parties en vitesse pour annoncer la nouvelle dans leur mar�cage. De force, la prisonni�re fut d�pos�e au milieu du radeau. Beaucoup la croyait morte, parce qu'elle �tait immobile. La m�chante araign�e s'avan�a et, avec beaucoup d'orgueil et de malice, ligota son ennemie au plancher du radeau. Enfin, trois insectes patineurs, sur l'ordre du juge, saut�rent sur l'eau et � grands coups de patins, pouss�rent le petit navire jusqu'au courant. Et le petite navire descendit doucement vers l'exil, ballott� par les vagues qui faisaient des petites glissoires. Les deux rives �taient noires d'insectes. Un grand nombre pleurait, d'autres se r�jouissaient. Soudain ! Ah... non. C'est difficile � dire, et incroyable, la chose que l'on vit. "Regardez, regardez !" Cria de toute sa force un maringouin. Et dans la stup�faction et presque la terreur, on vit une chose extraordinaire : le cocon s'agiter follement, se percer, se fendre, s'ouvrir, et deux grandes ailes jaunes se d�plier au soleil, s'�tirer, appara�tre tachet�es de points noirs; des ailes cendr�es de poudre d'or avec des dessins dessus, des ailes magiques, brillantes, qui battaient l'air, laissant le radeau continuer seul, passer triomphantes, majestueuses, dans l'avant-midi, au-dessus du peuple constern� qui baisait le rivage. Le premier papillon �tait n�. Et son premier vol se continuait par-del� les fraises, rouges d'�pouvante. Cette histoire est finie. La le�on fut grande chez les insectes qui avaient jug� la chenille trop s�v�rement parce qu'elle �tait laide et sans d�fense. M�me, on s�t plus tard que l'araign�e qui avait b�ti son cocon s'�tait tu�e.. Si on accuse le papilon d'�tre volage, c'est qu'il ne croit en personne. Il conna�t la fragilit� et l'inconstance des amiti�s. Tir� du livre Adagio(1943) et du disque L'encan - Le tour de l'�le(1951) Retour � la page des textes Retour � la page principale |