La vanité du
langage
Le thème est emprunté
au titre d’une conférence (The pointlessness of language) démystifiant deux
illusions tenaces au sujet du langage: qu’il
puisse donner accès à la Vérité d’une part, qu’il puisse mener à une entente
entre les hommes à travers le dialogue, de l’autre.
Dans une société où
tout s’informatise et s’encode, où les sciences elles-mêmes adoptent
unanimement le langage mathématique comme mise en forme logique et moyen de
communication entre elles, le procès fait au langage est révélateur.
Du côté de
l’accusation,on lui reproche
son manque d’efficacité, de justesse, de subtilité et de richesse dans
l’expression d’un vécu multiforme et infiniment complexe que sa banalité
trahit. Les cris inarticulés, les expressions corporelles, les onomatopées
non-conventionnelles le remplacent avantageusement dans des moments de
paroxysme.
Ces trahisons se multiplient losqu’il s’agit
de la communication où le langage est source de malentendus et où le dernier
mot ne conclut jamais rien. Par ailleurs, on éprouve de la frustration à se
limiter à une communication conventionnelle où formules et clichés forment
un code social purement formel. On s’en offusque même comme d’une
hypocrisie verbale visant à éloigner plutôt qu’à rapprocher les interlocuteurs,
surtout lorsqu’on passe d’un contexte culturel familier à un autre dont les
conventions nous sont inconnues. Enfin le langage ne peut servir de pont entre
deux individus que tout sépare même s’ils sont voisins.. On peut se trouver des
interlocuteurs plus proches dans d’autres cultures ou à d’autres époques.
Du côté de la
défense du langage , on lui
reconnaît un pouvoir mystérieux bien qu’insaisissable parce qu’il se situe
toujours au-delà des mots de la langue.
“Toute parole”dit Pascal Quignard, “cherche à joindre quelque chose qui
s’échappe”. Obligé de transcender un code à jamais défectueux mais
perfectible, l’homme développe une
faculté créatrice qui sera déterminante pour son évolution.
a) parce qu’elle rend
possible l élaboration du sujet. La vie psychique inconsciente a besoin
de mots pour se dire, pour être pensée et devenir conscience de soi. La
psychanalyse ou cure du psychisme par
la parole ne prétend pas découvrir la vérité de tout psychisme humain mais
plutôt retracer les chemins effacés de
la vie des métaphores premières, non socialisées ni verbalisées, de l’enfance.
b) parce que ce sujet
ne pourra se découvrir que dans l’intersubjectivité. C’est bien
l’altérité, voire le conflit , et non l’union des consciences qui se découvre dans
un vrai dialogue où l’efficacité de la communication importe moins que
l’ouverture authentique d’un “je” à un autre “je”. Le climat d’une conversation est ainsi plus important que
les mots prononcés et un silence peut avoir toutes les nuances d’une parole.
c) parce qu’ensemble
les sujets créent un monde chargé de
sens et de valeurs dont leur
désir seul sera la limite. “L’homme est
celui par qui le sens advient au monde”dit
Sartre. Toute langue est ainsi l’objet d’un remaniement continuel
(archaïsmes, néologismes, connotations, licences poétiques, contexte etc.) et
toute communication verbale enrichie de gestuelle, mimique, intonation,
témoignant de la vie sous-jacente et intense du sens qui se crée et se
métamorphose.
En conclusion, si l’on
renonce à lui donner des objectifs illusoires (accès à la Vérité,
Union des hommes) pour le laisser vivre de sa vie organique, le langage
devient constitutif de notre être . Prendre soin de soi c’est alors
apprendre à mieux utiliser la faculté créatrice du langage. L’apprentissage de
l’écoute et de l’expression qui ne sont ni l’une ni l’autre des pratiques
uniquement verbales relève davantage du domaine de l’art que de celui des sciences et techniques . C’est dans ce sens
que Nietsche affirme que le langage esthétise le monde. Que l’homme transforme
le besoin en luxe et son existence en histoire, est-ce là vanité ou grandeur?
“La larme “dit la
sagesse bouddhiste, qui est entre le langage et le réel, ne peut être épuisée.
Cest le Gange.”
Pascal Quignard
dans Le nom sur le bout de la langue.