Le travail : libération ou condamnation ?

 

Lorsque Marx fit la distinction entre le travail aliéné et le travail libéré,  c’est de la division du travail dans la société qu’il était question. D’un point de vue sociologique, il n’est pas difficile d’illustrer, par de nombreux exemples, l’abîme qui sépare l’un de l’autre, dans la rétribution et les conditions de travail comme  dans la nature même de la tâche accomplie et des conséquences qu’elle entraîne pour le développement de la personne comme pour ses relations à autrui.

On remarquera que  travail « manuel » et travail « intellectuel » ne correspondent pas aux étiquettes précédentes. Cette dichotomie  s’attaque au  sens même du travail humain en brisant l’harmonie d’un développement expérimental  de la personne.Or,  le travail dit libéré dépasse justement cette rupture. L’étude  socio-économique du travail,  très vaste  dans ses dimensions historiques, est utile sans doute pour comprendre les extrémités où  la crainte de ne pas pouvoir  pourvoir à ses besoins a pu entraîner l’homme dans une dialectique du maître et de l’esclave, où le travail n’est plus que la jauge d’un rapport de force entre les êtres humains.

 

Mais la question porte plus loin : le travail est-il inhérent à la condition humaine, comme accès à la liberté ou comme enfer issu du besoin?

Un premier témoignage plaide en faveur de la libération. Libération  des besoins matériels certes , mais surtout la découverte et l’exploration de ses propres dons :  l’habileté manuelle en l’occurrence ; le choix délibéré d’un travail manuel dans un milieu intellectuel ; la joie de l’instant présent dans l’accomplissement de la tâche ; la satisfaction d’un travail accompli au mieux des possibilités ;  l’évolution de sa propre expertise au fil des tâches , en un mot l’épanouissement du moi à travers des expériences détachées des servitudes du temps.

Les artistes se reconnaissent assez aisément dans cette description au point même de minimiser la servitude de leur gagne-pain,  l’enseignement par exemple, en y voyant un genre de «  répit » leur permettant de revenir avec plus de ferveur à la pratique de leur art.

Mais alors, sont-ils donc « condamnés » à la tâche ? La façon dont certains se sont lancés à un très jeune âge dans cette voie comme s’ils y étaient « poussés » semblerait confirmer qu’il ne pouvait en être autrement, fatalité ou destin.

 L’effort à  fournir, le doute,  les frustrations et les passages à vide qui accompagnent leur travail, le manque de compréhension  ou même d’estime pour leurs œuvres ne feraient que noircir le portrait, n’étaient ces moments de recueillement ou d’ « extase » qui les libèrent des contraintes de la réalité matérielle et leur donne les moyens de trancender le temps en créant leur propre univers. En quête d’excellence, ils sont  prêts à reprendre incessamment le collier.

De quoi donc se libèrent-ils ? d’un monde dit réel, nommé, catalogué, hiérarchisé par d’autres , en un mot « aliéné » ? De leurs propres désirs, inquiets et capricieux qui auraient tendance à se poser n’importe où, n’importe comment n’était l’appel du travail répondant au plus profond de leurs désirs : « la création de soi par soi »(Michel Foucault) ?

Le travail c’est encore la libération de l’isolement de la condition  humaine. Dans l’enseignement par exemple, on peut arriver à transcender cette prison par le dialogue, no- man’s land précieux  de l’intersubjectivité, d’où la conscience qui a partagé et reçu , revient enrichie à la solitude qui est son lot. Encore faut-il se libérer du désir de pouvoir que la société masque sous le déguisement de l’autorité !

 

Enfin le travail n’est pas réservé au domaine professionnel mais s’applique à tous les domaines de l’activité humaine : la vie affective, les relations hunaines, les comptes à régler avec le passé ou les angoisses du futur, les préjugés, l’ignorance volontairement entretenue etc. Un chercheur (comme un artiste ou comme tout homme qui « travaille »à  sa vie) peut en arriver  à trouver sa passion de la recherche  trop lourde quand il a omis de faire le ménage dans d’autres domaines.

 Le psychisme tout entier de l’homme est un vaste champ d’exploration aux possibilités insoupçonnées qui peut même faire de nous « des Sisyphe heureux ».(Camus)

A la question : « Le travail : libération ou condamnation ? » on pourrait répondre par ces mots de Sartre « L’homme est condamné à être libre » d’où le travail , nécessité plus que besoin. 

 

 

 

 

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