Le temps
Devant la complexité du concept, s’impose
d’emblée la nécessité de distinguer les différentes mesures temporelles, institutions sociales, du temps vécu individuellement.Les institutions
mesurant la durée des activités humaines et en particulier le travail de chacun
témoignent d’un désir de contrôle et de dominance politiques et économiques du
groupe sur l’individu. Ce temps aliéné et aliénant dont chacun éprouve à sa
façon la tyrannie corrompt à tel point le temps vécu qu’en se fondant avec lui,
il risque de priver la personne d’une dimension essentielle à son développement
personnel , celle d’un temps limite et
instrument à la fois.
Le temps n’est-il
donc qu’une illusion, pure fiction nécessaire à la cohésion du groupe aux yeux
duquel elle fait miroiter le progrès ?
L’expérience
individuelle de celui qui vit le temps qualitativement et subjectivement
comme couleur particulière de chaque perception (temps passé chez le dentiste ou captivé par
une peinture en progrès) s’incline devant l’évidence de l’existence du temps en
dépit de son opacité conceptuelle. Car, comme le dit Saint Augustin dans ses Confessions, « Lorsqu’on me
parle du temps, je sais ce que c’est mais lorsqu’on me demande de le définir,
je ne le sais plus ».
La réalité du temps me frappe cruellement par la mort de mes proches
et ma propre mort annoncée par les signes de mon vieillissement comme elle me
réjouit lorsque je vois évoluer un enfant , image de la persistance du temps.
Ma présence au
monde dans un corps en trois dimensions perçoit
aussi trois monents : avant/derrière, après /devant et
maintenant/la distance entre les deux. La conquête de l’espace a pu faire rêver
de la conquête du temps et donner naissance à l’ambition de contrôler la passé
par l’histoire « officielle » afin de contrôler l’avenir, delà le
mythe du progrès de l’humanité cruellement démenti par les barbaries tristement
récurrentes.
C’est là qu’un tableau comme « La Persistance de la Mémoire » de
Salvador Dali vient mettre les choses au point et peut, comme l’affirme une participante,
causer à la fois effroi et consolation car la mémoire a déformé, aplati,
détruit le temps qui nous échappe, signe de notre impuissance et pourtant de
notre pouvoir. Pouvoir d’un « autre »temps subjectif, échappant à la
mesure sociale et instrument de notre envol.
S’agit-il d’absorption dans le moment présent , de
suspension du temps ou encore d’envol vers l’éternel? En variant d’intensité les expériences
diverses du discontinu (dans le sens d’absence de continuité ou de linéarité)
peuvent répondre à chacun de ces états.
La force d’une impression comme l’absence
d’objectif dans une activité donnée sont
, remarque-t-on, des facteurs facilitant
l’accès à ces états d’ « âme » plutôt que de conscience.
Dans ce domaine l’œuvre d’art occupe une place privilégiée : la conscience
de l’artiste (ou de l’esthète qui apprécie l’œuvre) est le faisceau illuminant
les images inconscientes émergeant d’un au-delà du temps comme dans le tableau de Dali. Le continu et
le discontinu se provoquent et s’enrichissent mutuellement.
André-Comte Sponville dans son Traité du Désespoir et de la Béatitude
unit les trois aspects dans le mythe
d’Icare où la rupture de la continuité dans l’envol (personnel ,moral,
politique, sémantique ou artistique) assure à la personne l’accès à la
béatitude ou à la dimension spirituelle de la conscience libérée du carcan du
temps et de l’illusion du progrès.
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