La souffrance

 

 

-Deux auteurs sont cités pour introduire le thème:

Dans The road less traveled,  M. Scott Peck affirme que le déni et l’inhibition de la souffrance sont pathogènes pour le psychisme, tout en distinguant la souffrance légitime d’une souffrance qui ne le serait pas.

Par ailleurs, Milan Kundera corrige ainsi le cogito cartésien: “Je souffre, donc je suis” mais en ajoutant  Quand on pleure, seule la première larme est sincère

Comment faut-il interpréter les deux aspects du thème: d’une part l’universalité et la singularité de la souffrance, d’autre part son manque d’authenticité?

 Si le premier va de soi,  le deuxième aspect soulève le problème plus complexe des rapports de la conscience humaine avec la souffrance.

 

-La distanciation  que permet la conscience nous donne le pouvoir d’atténuer comme d’amplifier la souffrance vécue. Ainsi, s’il est difficile d’évaluer le degré de souffrance de tout être vivant et sensible, la souffrance d’un enfant, trop jeune pour exprimer ou analyser ses sentiments,  reste un mystère. “Avoir les mots pour le dire”

 ( Marie Cardinal) serait donc un moyen de gérer sa souffrance  tandis que les rares moments où l’homme se laisse surprendre par une souffrance “indicible”  constitueraient une expérience brute où corps et esprit, également affectés, ne font plus qu’un dans le mutisme.

L’intervention individuelle de la conscience  dans le sens du soulagement ou de l’exagération, dépend sans doute d’un tempérament plus ou moins porté à la  mélancolie mais on ne peut sous-estimer l’interprétation culturelle du concept Ainsi la tradition judéo-chrétienne –et elle est loin d’être la seule!- a mis la souffrance au centre de la quête existentielle: à la fois guide et chemin, elle devrait mener au salut de l’âme.

 

- Le manque d’authenticité ou l’illégitimité s’explique alors par une survalorisation  conceptuelle de la souffrance imprégnant les mentalités de morosité et menant aux abus suivants:

a)La complaisance dans la souffrance entretenue par l’auto-analyse et le nombrilisme avec, en corollaire, le manque de compassion pour des souffrances moins nobles , celles de la misère par exemple, reléguées à certaines classes de la société à qui l’on ira jusqu’à refuser la possibilité d’éprouver de la joie ou de la fierté.

b) la dévalorisation des autres effets de la sensibilité humaine ( le rire à côté des larmes, l’ouverture à la variété,à la beauté, à la liberté etc)  qui réduit la joie à une fonction –soit soulagement soit récompense- de la souffrance.

c) la libéralité dans des souffrances infligées à autrui, au nom d’un apprentissage nécessaire, de l’éducation , d’une “cause” qui tire ses lettres de noblesse de la souffrance qu’elle provoque.

d) le manque de sincérité des souffrances orchestrées (le deuil national, la douleur officielle) visant à créer une unité politique consensuelle totalement étrangère aux sensibilités singulières.

e) l’assimilation  sans discrimination de tous les degrés d’affectation de la sensibilité allant du bobo au deuil en passant par la contrariété, l’infirmité ou la torture. La gamme infinie des afflictions humaines peut ainsi servir d’écran de fumée pour s’isoler de la condition humaine. Delà le manque d’empathie: la souffrance du romantique “qui porte son coeur en écharpe” l’isole  par la même occasion “dans sa tour d’ivoire”.

 

Ce qui provoque donc la maladie de l’âme serait cette désolidarisation  de la condition humaine qui, même au prix d’une surenchère de souffrances, nous sépare de l’autre dans ses joies comme dans ses peines. Irvin Yalom dans Existential psychotherapy , a montré l’effet salutaire, en psychothérapie, d’un triage des souffrances et d’une confrontation directe des problèmes de toute vie humaine: la perspective de la mort, la liberté et la responsabilité qui s’ensuit, la solitude existentielle, l’absence de sens.

L’inter-être face à cette condition  devrait faire tomber les dichotomies purement conceptuelles: joie-souffrance; corps-âme; misérabilisme et noblesse de la souffrance qui se fondent d’elles-mêmes dans la sensibilité.

 

Et, pour conclure,  deux témoignages.

Une rencontre très fréquente de la souffrance humaine dans la profession d’infirmière, fait dire à une participante que l’énergie d’une souffance partagée ressemble étrangement à l’intensité de la joie.

 Une autre participante se propose de commémorer, par une méditation dans son jardin, le premier anniversaire de la mort de sa mère, souvent déprimée de son vivant mais qui  trouvait beaucoup de bonheur à jardiner. Deuil ou célébration, dépression ou bonheur, joie ou souffance?  Vanité des concepts face à l’expérience humaine!

 

 

 

 

 

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