Sérénité et indifférence

 

En guise d’introduction , Lynne Knight distribue à tous les participants une liste de citations ( trouvée sur le site citationsdumonde.com) groupées autour des concepts  « sérénité et indifférence ». La problématique du jour se précise à la lecture des citations concernant la sérénité car elles témoignent de la double interprétation de ce concept : la sérénité signifie-t-elle la victoire de la sagesse ou la défaite de la passion ? C’est dans cette deuxième acception qu’elle devient en effet synonyme d’indifférence et menace pour l’âme ou  l’esprit, pour le cœur et  l’amour, voire pour la vie.

L’artiste peut y voir un danger pour l’inspiration et la créativité, un sentiment de bien-être ne nécessitant plus le secours de l’art pour vivre, un piège à éviter pour continuer à s’émouvoir au spectacle du  monde.

Toute autre personne peut y voir un frein à l’action, une atrophie de la sensibilité, la perte d’un sentiment de  solidarité avec autrui et le monde, une mise à la retraite prématurée de l’existence, une vie limitée à la survie, une forme d’égocentrisme dans l’autoprotection .

La suite de la discussion mène à l’élucidation des deux points suivants : action et réaction ; l’illusion du moi.

1. Le désir comme moteur d’action semble indispensable à l’individu au point que sa perte est assimilée à la paralysie, la dépression, la mort. Or si l’artiste exprime un besoin de vivre intensément, il doit admettre dans sa vie la présence d’une continuité, d’un équilibre et d’un calme due à l’élaboration progressive de son œuvre et la  rendant du même coup possible. Tout autre est l’action réactive : prise de position intempestive dans un conflit dont on n’est que spectateur, (souvent peu, mal,  ou sur- informé) et non acteur ; contamination affective du groupe caractérisant tout mouvement de foule, culte des héros et mythes de société, obsession de l’objectif , plus souvent social que personnel, tronquant l’action de son essence, à savoir, le processus même de la métamorphose de soi et du monde. Ce type d’action réactive aboutit souvent à des sentiments de frustration, d’impuissance, d’inadéquation, d’absurdité, voire de culpabilité dans la mesure où elle n’émane pas d’une présence à la réalité du monent présent mais d’un préjugé,d’une comparaison à autrui,  d’une émotion ou d’une projection dans le temps. Ainsi les révolutions purement politiques, sans évolution sociale active et institutionnalisée, ne détruisent souvent un système  que pour le  réinstaurer dans d’autres mains (voir Les Mains sales de Sartre)

L’action réfléchie, elle, exige une présence consciente de l’agent à son acte d’où une responsabilité vécue comme un sens donné à sa propre vie. Même si l’on croit que le goût de la sérénité n’est qu’un « accident » de naissance,  donc inconscient et non voulu, la sérénité qu’on ne recherchait pas peut se trouver au cours du chemin qu’on emprunte délibérément.. C est ce que semble suggérer la citation de Glenn Gould : « L’objectif de l’art n’est pas le déclenchement d’une sérénité momentanée d’adrénaline mais la construction, sur la durée d’une vie, d’un état d’émerveillement et de sérénité. »

2. L’action personnelle et l’illusion du moi.

« Je est un autre » dit Rimbaud . Peut-on, dans ces conditions, parler d’une action personnelle, d’une vie consacrée à la découverte de soi et de sa vérité propre ? Sans doute, car, si le « je » est donné, si l’homme est « jeté »dans le monde (Sartre) , le « moi » lui  se construit à travers le dialogue avec autrui et le monde. Il reste toujours à faire. Sa vérité n’est pas  certitude mais reste  ouverte à la transcendance. Le doute ne  fait pas peur au moi  puisqu’il est son ferment, sa promesse d’avenir et d’enrichissement, de métamorphose et donc de vie. L’action réfléchie se distinguera donc de la réaction par les choix préalables à l’acte, limitant le domaine de mes actions par le discernement entre ce qui dépend de moi et ce qui ne dépend pas de moi. Dans ce qui dépend de moi Epictète classe en tout premier lieu mes  « représentations » , idées préconçues, non examinées, entretenues par la mémoire inconsciente et le langage.Le travail du moi est celui du témoin, à la fois juge et partie. La difficulté que pose ce discernement , c’est qu’il ne peut se faire à base de critères moraux, sociaux, métaphysiques préétablis mais qu’il exige une éthique reconstructive. Cet adjectif remarquons-le,  n’exclut pas l’action apparemment destructive de formes anciennes. Ainsi le XXe siècle a connu ,dans les domaines artistique et philosophique , une série de « déconstructions »   ouvrant de nouvelles possibilités créatrices.

La sérénité serait-elle donc plus à craindre par la liberté qu’elle nous accorde que par l’indifférence dont elle nous menace ?

 

 

 

 

 

 

 

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