Le  secret.

 

Lorsqu’on passe en revue les formes variées de secrets, un trait commun semble les unir : le secret tend à séparer, à distinguer, à isoler des individus ou des groupes des autres qui ne sont pas « dans le secret ».

Ainsi même lorsqu’il est de peu d’importance ou ne porte pas à conséquence, on le pratique déjà dans l’enfance entre ami(e)s pour décourager les intrus ou entre filles pour s’opposer aux garçons et vice-versa.

Les secrets de famille excluent surtout les enfants et les jeunes dont l’éducation ou la réputation serait compromise s’ils savaient. Par une distribution arbitraire mais significative, certains membres de la famille sont initiés au secret pour des raisons d’âge ou autres.Or le malaise que créent les non-dits et un savoir inconscient sous forme de vagues intuitions et suppositions contribue  à la répétition d’une dynamique familiale malsaine (les familles poursuivies par le destin dans la tragédie grecque) et protège davantage ceux qui ont le savoir que ceux qui en sont privés au niveau conscient.

Il en va de même sans doute pour les secrets d’Etat (génocides, exécutions sans jugement, missions et budgets secrets) où les citoyens sont maintenus dans l’ignorance alors qu’ils sont souvent le plus directement concernés.

Quant au secret de la pédophilie, il se pratique également au détriment de la victime.

 

Le secret qu’on confie dans le privé à l’un ami plutôt qu’à l’autre, les confessions d’adultères ou d’autres fautes plus ou moins inavouables semblent à première vue inévitables et parfaitement légitimes. Pourtant il y a là un jeu subtil de la conscience privée allant de la simple protection de son intimité jusqu’au refus d’assumer la responsabilté de ses actes en s’assurant la complicité, la compréhension voire la pardon de la personne qu’on a choisie (prêtre ou psychanalyste peuvent jouer ce rôle). C’est pourquoi le secret est souvent lourd à porter pour celui qui en est honoré car il décharge ainsi la personne qui se confie d’un poids qui lui était devenu intolérable.

 

S’il est évident que la vie sociale implique une sélection de ce que l’on dit et  à qui, que les choses sans importance peuvent s’oublier ou s’omettre dans la conversation sans qu’il y ait de mauvaise intention, la frontière est fragile entre l’omission et le mensonge. Le souci de soi se cultive parallèlement au souci de l’autre, la subjectivité se développe  avec tact et finesse dans l’expérience de l’intersubjectivité. C’est  par analogie au sentiment de rejet qu’on éprouve lorsqu’on est soi-même exclu d’une révélation, d’une entreprise, d’une compagnie qu’on jugera sans doute de la pertinence d’un secret. Celui-ci inévitablement porte une ombre sur celui qui est rejeté parce qu’ il est jugé trop jeune, trop fragile, trop fruste ou trop dangereux. La révélation à un malade de la gravité de son cas  pose ainsi à la personne qui en est informée un dilemme qu’elle ne pourra résoudre qu’en son âme et conscience », sans préjuger des réactions du malade ou des effets de la révélation.

 

Le mystère enfin, bien qu’il soit souvent synonyme de secret,  met les êtres humains dans la même  condition d’impuissance ou d’incompréhension devant  l’être, la vie, la mort, l’autre, l’infini…  Cette signification du mystère, parce qu’elle est plus métaphysique, unit au lieu de séparer les hommes. Elle perpétue les mêmes questions et l’étonnement philosophique à travers les siècles.

 

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