Le Rire.
Si le rire est le propre de l’homme, ses manifestations semblent mûrir et prendre forme dans la communication et les relations avec autrui pour aboutir aux formes culturelles diversifiées de l’humour.
Du rictus du nouveau-né (rêves digestifs) aux exercices systématiques de certaines thérapies en passant par les chatouilles, le rire-réflexe semble avoir une fonction physiologique propre. Le rire du jeune enfant peut être provoqué et répété indéfiniment par une grimace, un son, une manipulation corporelle . Le sourire de reconnaissance s’adresse aux personnes et aux objets familiers : le visage (nounours) et la vie (le pied du bébé lui-même) semblent occuper une place de prédilection dans ce qui fait rire.
Les autres rires naissent quand se développe la fonction symbolique du langage chez l’enfant (vers 19 mois) .Ils ont des sens variés mais semblent relever souvent du rire universel devant la condition humaine : la chute des autres qui n’est pas la mienne momentanément, la scatologie, le soulagement après l’absence. Cette fonction vitale du rire, à la fois contemplation et exorcisme de « ce qui nous arrive et qui, bien que prévisible, toujours nous surprend » est celle qui peut alléger la solitude et l’approche de la mort dans la vieillesse et réconforter en pleine tragédie (guerre, maladie).
L’évolution sociale du rire épousera toutes les formes et perversions des relations humaines mais toutes auront en commun d’être en perpétuel décalage avec la raison, l’ordre établi, la courtoisie, les convenances, les règles.
Ainsi le rire de jubilation d’être ensemble entre deux personnes dont l’intimité est de longue date constitue une île de bonheur parmi d’autres relations sociales. La caricature politique (le fou du roi, les comédiens) et celle des grands de ce monde en général, une revanche symbolique contre des abus tolérés par ailleurs. Le rire des comédiens que l’on paye pour nous faire rire, une manière de voir la réalité d’une façon alternative sinon déviante. La plaisanterie raciste, principe d’exclusion d’un groupe, peut prendre aujourd’hui l’allure d’un défi au nouvel ordre dit « politiquement correct. » Le rire spontané et incontrôlable surgit dans les situations d’interdit (convenances, courtoisie, qu’en dira-t-on) et dans le rapport de force.
Curieusement on ne pardonnera pas à un enseignant par exemple de s’esclaffer seul face à ses élèves alors que le fou-rire peut saisir ceux-ci à tout moment. En un mot le rire de société a ses règles implicites jusque dans l’infraction des règles, ce qui explique la difficulté de partager l’humour d’un groupe socio-culturel qui n’est pas le sien. Dans ce sens le passage du langage (potentiel inné de symbolisation) aux langues (institutions sociales) ressemble beaucoup au passage du rire (universel) à l’humour. Si le langage mène au concept et à l’explication rationnelle du monde, à la création continuelle de sens, le rire nous fait prendre distance face à ces interprétations et résonne à la façon du rire homérique des dieux de l’Olympe.