Le progrès
La discussion de
ce thème a soulevé une question proprement philosophique à savoir comment un
concept spatio-temporel (avancer dans l’espace, puis, au figuré, dans le temps)
lié, à travers l’idée de « progression mathématique », au concept
plus général de « mesure » a pu évoluer en appréciation qualitative
dans le sens d’une « évolution positive » ou d’une
«amélioration ». (Voir la même confusion entre « différences »
et « inégalités », dans le compte-rendu sur La différence.)
Si tout évolue et
se métamorphose dans la nature, il y a là nécessité plutôt qu’intention et, au
cas hypothétique où il y aurait intention partant d’une Conscience supérieure, les étapes d’une
transformation « pour le mieux »ne seraient sans doute pas discernables
pour la conscience individuelle. Ainsi,
la biologie parle d’évolution mais non d’évolution
« progressive » même si elle s’étonne de la complexité du cerveau
humain.
La question de
« métamorphose- progrès » ne se posera donc que pour juger des interventions humaines,
intentionnelles et délibérées sur la nature, certes, mais surtout dans
l’organisation et l’évolution des sociétés . Cette question peut renvoyer
à une autre : y a-t-il des leçons de l’histoire ?
Les avis sont
partagés :
-Ceux qui
plaident en faveur du progrès ne le
limitent pas seulement aux techno-sciences où il semble le plus évident mais
encore aux structures politiques et sociales, aux mentalités, voire à la
« conscience collective ».
Il est difficile pourtant de trouver une jauge
valide pour tous car comment ne pas juger
du seul point de vue de sa culture, de sa situation dans le temps et
dans l’espace, de sa conscience individuelle ? L’idée de progrès est ainsi liée à une comparaison effectuée
sans commune mesure applicable et donc souvent ethnocentrique. La conscience
individuelle peut se consoler aussi bien
que se désoler à l’idée d’un progrès ou d’une régression enregistrée dans son
vécu subjectif. Comment partager ces appréciations avec l’humanité tout entière ?
-D’autres voient
une espèce de progrès cosmique dans la participation à une énergie universelle
, cyclique certes, mais dont la vibration s’intensifierait. Cette théorie orientale
de l’Eternel retour du Même est , il
faut le reconnaître, occidentalisée par
la linéarité ascendante d’un cycle à l’autre.
-D’autres enfin
ne constatent de progrès qu’au niveau de la conscience individuelle. bien que, même là, il soit difficile de trouver des
mesures. Ai-je progressé vers les buts que ma socio-culture valorise, vers le
bonheur, vers la lucidité, vers l’entente avec les autres, vers l’acceptation
de la vie, de la mort, de mes propres limites, vers la sagesse , la joie de
vivre, le désabusement ou l’indifférence ?
Peut-on dire que
l’idée du progrès, fût-il situé dans l’au-delà, est une des illusions
nécessaires à l’homme ? S’il est un domaine où ses conquêtes sont
indéniables, c’est bien celui de l’espace.
Son rêve est de pouvoir également conquérir le temps, de le rendre,comme l’espace, à la fois réversible
et extensible à l’infini.
La solution
est-elle donc « dans les nuages » ?:
« Le nuage est un élément importantdans
l’imaginaire chinois, d’après lequel il constitue un chaînon dans le processus
de la transformation universelle. (…) si d’une façon générale, une source qui
coule en sens unique symbolise le temps irréversible, penseurs et poètes
n’oublient pas que l’eau de cette source s’évapore au fur et à mesure ;
montée vers les hauteurs, elle se transforme en nuage puis retombe en pluie
pour réalimenter l’eau. Ainsi, la « linéarité »terrestre est
sans cesse rompue
par un invisible cercle terre-ciel qui incarne le vrai ordre de la vie. »(
Le Dialogue, François CHENG)