Perception et
réalité
S’interroger sur
le rapport entre les deux concepts, c’est poser la subjectivité de la
conscience individuelle face à l’objectivité du monde.
Peu d’hésitation
du côté de la subjectivité : d’après le passé d’un chacun, de ses projections
sur l’avenir ou de son attention au présent, le monde qui se présente à la
conscience individuelle varie à l’infini, prenant toutes les nuances du flux
qualitatif de la vie psychique.
Deux questions
surgissent :
1. Pourquoi,
parmi toutes les activités psychiques et les images qu’elles produisent, la
perception nous donne-t-elle l’illusion d’un contact avec la réalité ?
2. Comment
définir, au-delà de toute perception individuelle, toujours partielle et
partiale, le monde qui les transcende
toutes ?
1.On peut observer
que les artistes ne cessent justement de
s’interroger sur la perception , ce contact premier, cet éveil de la conscience
à autre chose qu’elle-même, à un monde où elle peut se sentir étrangère alors
même qu’elle serait bien incapable de s’en détacher ou même d’exister sans
lui .
« Ce que j’essaie de vous traduire est
plus mystérieux , s’enchevêtre aux racines mêmes de l’être, à la source
impalpable des sensations » Cézanne. Si le psychisme et le monde s’enchevêtrent,
si la pensée (ordre logique ) et l’être (ordre ontologique) coïncident, vers où
se tourner pour définir la réalité ?
La perception,
parce qu’elle est liée aux sensations, crée plus facilement que les images de
la mémoire ou de l’imagination l’illusion d’un reflet ou impression du monde
physique sur l’appareil physiologique de l’individu, tous deux matériellement
tangibles.
2. Pourtant, à la
réflexion, la réalité du monde se définit en termes de consensus social plutôt que
d’enregistrement automatique de données externes.
Les langues,
institutions sociales, découpent et décrivent le réel en rapport avec les
besoins et intérêts de la communauté où elles apparaissent. Elles orientent
d’emblée la perception créant l’illusion que les individus s’entendent aisément sur l’objectivité des
phénomènes. Percevoir est réduit à nommer : delà le besoin impératif chez
les artistes de se créer d’autres moyens d’expression échappant à la censure, au pragmatisme et aux
préjugés de leur socioculture.
Lorsqu’on songe combien la vision du monde
s’est élargie au cours des siècles, on
reconnaîtra que la démarche scientifique, de paradigme en paradigme, a dévoilé
des univers, des mondes, un cosmos devant lequel l’esprit perd ses repères « concrets » et
s’effraie (cfr les deux infinis de Pascal pour qui « l’imagination
se lassera plus tôt de concevoir que la nature de fournir ».
Cette vocation à
l’infini ( ou au non-achevé, donc à la
possibilité de créer) du psychisme ne
s’accommode pas du concept de réalité et un troisième terme, celui de
« vérité »s’impose. Il ne s’agit plus de consensus social, qui mène
aux idéologies justifiant la négation de la vision de l’autre , mais d’une
exigence éthique dont chacun s’acquittera de façon personnelle dans le
cheminement de sa propre conscience.