La paix. (Animation et texte de Vincent Renault)

 

« La paix », et non « la guerre et la paix ». On ne parlerait sans doute pas de la paix, sans la guerre. Mais pour une fois, pensons à la paix elle-même, dont nous avons si peu l’expérience, que nous ne nous la représentons ordinairement que comme l’absence de guerre – pensons à la paix prise positivement, en elle-même, sans que l’image haute en couleurs de la guerre vienne ici encore y faire obstacle.

 

Pourquoi avons-nous tant de mal à dire la paix, et au contraire tant de choses à dire sur la guerre ? Est-elle impensable, en plus d’être inaccessible ? Certains d’entre nous sont néanmoins capables de nous en parler, sous l’aspect de la paix intérieure. Une voix sage nous parle de la joie trouvée dans l’équilibre du devoir et du désir, dans les moments et les tâches les plus simples, comme dans celle de prendre soin d’une vitre. Le travail bien fait conduit à cet ordre intérieur où s’harmonisent le rythme cadencé des désirs, et le rythme régulier qu’exigent de nous les choses mêmes, ce qui faisait dire à Simone Weil, dans l’Enracinement, que le travail devait être le centre spirituel de la vie sociale. Cette joie d’une paix concrète n’est-elle donc pas à notre portée ?

 

On pense que la paix est l’objet de nos désirs : on « veut » la paix. Il semblerait, comme le suggère le cas de la paix intérieure du sage, que le chemin qui conduit à la paix n’est encombré que de la déraison ; que c’est à la rigueur par ignorance de leurs profonds désirs que les hommes préfèrent la guerre à la paix. L’irrationalité de la peur de la mort, enseignait Lucrèce dans la Nature des Choses,  est ce qui rend les hommes fous, ce qui les agite, ce qui les empêche de rechercher simplement la tranquillité dont ils ont besoin, - ce qui, en l’occurrence, avait conduit les Romains aux déchirements de la guerre civile.

 

On s’est rappelé la dernière fois, à propos de la colère, cet autre enseignement, de Spinoza : la haine est une passion triste. Ceci n’implique-t-il pas que l’amour, clé de la paix, est une passion joyeuse ? Si l’homme cessait de rechercher le chemin du moins, et s’engageait résolument sur celui du plus, le chemin de la perpétuation de l’être et de l’augmentation de la puissance d’exister, il trouverait donc la paix. Chose facile, si l’on veut bien y réfléchir.

 

La paix serait-elle donc plus simple, plus facile que la guerre ? Elle semble moins coûteuse en malheurs. Est-elle plus naturelle à l’homme ? Une voix discordante se fait entendre, celle même de Thomas Hobbes : l’état naturel des relations entre les hommes serait un état de guerre. Nul besoin de penser aux combats et aux champs de bataille, continuait Hobbes : « la nature de la guerre ne consiste pas dans un combat effectif, mais dans une disposition » (Léviathan). Cette disposition, en l’homme, est le permanent souci de son image auprès des autres, dit-il encore. Mais le souci de l’image, n’est-ce pas l’homme même ? Revenons à la sagesse de la paix intérieure : la condition en est, nous disait-on, l’indifférence au monde et aux autres. N’est-ce pas un prix lourd à payer ?

 

Toute notre paradoxale révolte contre la paix se cristallise alors en ces mots : la paix, c’est l’ennui. N’est-ce pas cette représentation même de la paix comme situation immobile, comme arrêt de l’activité des désirs et des pulsions, n’est-ce pas cette idée d’une paix-sommeil qui rend l’effroi de la paix plus grand que l’effroi de la guerre ? Peut-on faire concorder notre besoin d’agir, de changer les choses, et l’idée de paix ? Changer, c’est détruire, remarque l’un, qui nous rappelle à la violence élémentaire qu’accompagne chacun de nos actes.

 

La paix, serait-ce donc l’inaction ? Peut-être devons-nous compléter, et même contredire, notre image devenue spontanée de la paix comme « tranquillité ». C’est que nous avons du mal à saisir, faute d’expérience peut-être, ce qu’est vraiment la paix : non pas le loisir des muscles et des neurones en sommeil, mais le produit d’une activité, courageuse, imaginative.

 

On pense d’abord au travail d’inhibition dont Konrad Lorenz, dans l’Agression, nous disait qu’il se faisait, dans le règne animal même, sur les pulsions agressives, à travers la lente mise en place de rituels métamorphosant les instincts de violence. On pense aussi à la force des gestes, des paroles, des attitudes symboliques qui font une culture et assurent un ordre social. Mais il y a plus que la retenue et l’inhibition : la paix exige invention, création, nouveauté. L’une de nous parle du travail nécessaire pour mettre en place une « culture de la paix » : c’est la facilité de l’inertie (la guerre, résultat de l’inaction) qui nous retient dans la guerre, plutôt qu’un soi-disant besoin d’agir.

 

La question qui se pose alors est de savoir où nous pourrions trouver des ressources pour faire la paix. Il est difficile de prendre des exemples dans l’histoire, « tissu d’atrocités » (Voltaire), et aussi parce que les conflits que nous avons à affronter sont de formes toujours nouvelles. Le contraire de la paix, ce n’est pas seulement la guerre, guerre entre États ou guerre civile ; il y aussi la réalité devenue de plus en plus sensible du génocide, désir d’écraser, de massacrer, psychologiquement et physiquement, l’autre. Amorcer la paix demande bien plus que ce qu’on aurait d’abord cru. Ce que fait découvrir le génocide, c’est souvent l’enracinement de la pulsion de mort (Freud). Des instincts anti-paix, donc ? C’est légitimement que l’une de nous refuse la résignation : l’instinct de fait pas l’homme ; entre les instincts, quels qu’ils soient (« la nature », qu’on sait si bien faire parler), et l’homme, il y a tout le travail de la culture.

 

Mais regardons, justement, plus immédiatement autour de nous. Peut-être nos sociétés, dans la mesure où elles prônent la compétition, ne nous invitent-elles guère à la paix. Il faudrait convertir le souci d’autrui sous forme de rivalité (autrui comme spectateur-moyen de la formation de mon moi) en souci d’autrui sous la forme de la complémentarité (un autrui que je veux voir comme cet autre).  Peut-être une source de la guerre est-elle dans cette notion d’une vie sociale à laquelle on ne peut participer que de haute lutte, où peu sont « élus » au petit nombre de places confortables. Car le besoin de rivalité naît du manque d’assurance que tous auront leur place. Nous sommes tentés de voir dans certaines sociétés des peuples sans écriture un modèle. L’individualisation de l’homme aurait-elle cependant définitivement compromis cette voie ? Pas nécessairement : elle fait plutôt mieux ressentir le besoin de construire un monde qui soit celui de tous, et non un bien à gagner par la victoire sur les autres.

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