Le
Narcissisme
Comment distinguer le narcissisme de l’ égocentrisme, de l’amour de soi ou de l’inévitable subjectivité?
Caractérisant toutes la conscience dans ses rapports à elle-même comme aux autres consciences, ces notions voisines correspondent sans doute à des étapes, à la fois distinctes et associées, dans le développement du psychisme.
Etape nécessaire dans le développement de la libido ou principe de plaisir chez l’enfant, le narcisssisme remonterait d’après Freud à la période anale (de 1 à 3 ans) où l’enfant découvre le plaisir que peuvent lui procurer son corps et sa sensualité diffuse qu’on ne saurait qualifier de sexuelle au sens propre. Une fixation infantile ou une régression à ce stade à l’âge adulte ferait en sorte que, d’autres étapes ,dont la phase oedipale, ne soient pas bien intégrées dans le psychisme et que la capacité de jouissance d’une personne se limiterait à elle-même. Narcisse ne peut jouir que de ses propres attraits. Il s’étiole de désir devant sa beauté qui lui est à jamais inaccessible.
Où est donc l’adulte narcissique et comment le reconnaît-on ? Désignera-t-on l’artiste dont toute l’œuvre n’est qu’une contemplation de sa propre façon d’être- au- monde », de sa « vision » ? Ou plutôt le dictateur (terme générique pour désigner tout fou du pouvoir) qui n’aura de cesse que d’avoir converti les autres à sa vision totalitaire ? Jouissancce dans la découverte de soi en dépit des autres ou dans la reconnaissance de soi par les autres, il s’agit là de deux facettes d’une même force qui pousse à l’action, soit création soit domination.
Quant à l’égocentrisme, il relève moins de la jouissance (moteur d’action et motivation) que de la connaissance. Une ignorance de l’autre, produit d’un manque d’expérience ou d’une éducation préjugeant au lieu de procéder par le doute et l’analogie (« l’autre, comme moi ,souffre, craint , espère etc ») peut entretenir un manque d’intérêt sans qu’il y ait pour autant un amour–propre démesuré. L’égocentrique n’est pas pour autant satisfait de lui-même.
Dans la mesure où le narcissisme était une étape nécessaire dans le développement du psychisme, l’amour de soi doit en résulter. Il est accompagné toutefois de son indispensable corrélat : l’amour de l’autre. C’est ici qu’un retour au mythe de Narcisse tel qu’il nous est raconté dans les Métamorphoses d’Ovide peut nous être utile. Si Narcisse se volatilise peu à peu, perdant toute consistance dans sa quête sans objet, puisqu’il ne réussira jamais à se rejoindre, sa contre-partie, la nymhe Echo, se perd dans la démarche inverse, gaspillant l’essence de son être à vouloir se fondre avec Narcisse qui ne peut lui offrir de réciprocité.
Peut-on en déduire que ni la jouissance, ni la connaissance, ni l’action efficace de la conscience ne seraient possibles sans le détour par l’autre ? Si la conscience m’oblige à une présence subjective au monde ( que je ne peux percevoir qu’à travers une vue mienne) , la conscience de l’autre constitue ma seule chance de sortir de cette solitude existentielle, de ce repli sur moi. Seul un autre sujet saura me reconnaître comme sujet et élargir ma vision de ce monde que nous partageons.
Pas de subjectivité sans intersubjectivité, ni, sans doute, d’altruïsme sans égoïsme ; point de réalité ou de vérité uniques mais un patient dialogue explorant le mystère de notre condition humaine.