Le mensonge

 

Impossible, pour aborder le sujet, de se raccrocher à  d’improbables définitions  du mensonge ou de la vérité tant est floue  la frontière  qui les unit plus qu’elle ne les sépare. Ainsi, dit une participante en parlant de sa poésie, «  Lorsque j’écris  je transforme  la réalité de mon vécu mais quand je me relis,  la fiction me semble plus réelle. Je dois donc mentir pour pouvoir dire la vérité »

 

 y a-t-il mensonge ? Comment se produit-il ? Quelle est sa gravité ?

Tous les exemples ,empruntés à la vie ou au cinéma, renvoient aux relations humaines tant privées que sociales. Ils sont d’un ordre aussi varié que les degrés d’intimité qui se développent entre les individus et reflètent par leur complexité celle du rapport mensonge/vérité . De l’omission ou oubli involontaire à la calomnie aux effets nocifs prémédités, en passant par la formule de politesse, la flatterie, le secret, le mensonge pieux, la fiction artistique , l’hypothèse scientifique, le mythe religieux ou le discours politique, le mensonge et la vérité parcourent tous les domaines des créations humaines où le  langage s’ingénie à procurer des alibis aux actions  ou à  masquer le rapport de force qui est en jeu.

Le mensonge apparaît avec la socialisation de l’homme . Il naît du langage, double ersatz du désir inconscient d’après Freud, puisque la pensée trahit le rêve et le mot la pensée. « Songe et mensonge sont les mots où joue notre langage » » dit Pascal Quignard. Dans ce monde de langage,même le silence peut devenir mensonge ou vérité.

 

 Peut-on dès lors cantonner le mensonge au domaine moral ou faudrait-il le décrire en termes sociologiques relatifs aux valeurs d’une socio-culture déterminée ?

L’environnement socio-culturel  ( valeurs religieuses, politiques et sociales) , l’éducation  et l’hiérarchie des membres, à l’ intérieur d’une famille ou d’autres communautés, prédisposent au mensonge dans la mesure où le dogmatisme, la sévérité disciplinaire et les inégalités poussent l’individu à mentir pour s’assurer une place de choix ou simplement pour survivre dans son environnement. Le mensonge alors devient un symptôme de pathologie sociale affectant la santé psychique individuelle. Le film « Caché » illustre ce phénomène : le déni par la génération postcoloniale des dommages  à long terme  de la colonisation est symbolisé par le mensonge « caché » (mensonge d’enfant)  qui  pervertit toutes les relations  du protagoniste  avec ses proches : sa femme, son fils ou ses amis .Personne dans son enfance ou son adolescence ne l’a encouragé à avouer ce mensonge ou à prendre conscience de ses conséquences. Légèreté ou intérêt ? Qu’en fera la génération suivante ? (mensonge et vérité de l’histoire, valeur des témoignages de la cassette !)

 

On peut s’inquiéter du relativisme moral qu’ entraîne cette approche sociologique.

L’immoralité du  mensonge semble évidente lorsqu’il y a intention de nuire de la part  du menteur et  calcul préalable des dommages conséquents pour la personne trompée.Mais ce n’est là qu’un cas parmi tant d’autres où intention et prévision des conséquences sont déformées ou absentes. L’immoralité du mensonge réside dans l’ « habitus » qu’elle crée dans la conscience de celui qui n’avoue pas . Un mensonge en entraîne un autre, la complicité du milieu y contribue.

 Reste l’imprévisible à savoir : la cassette, la rencontre, le cauchemar,  l’accident réveillant la conscience endormie, introduisant le doute dans un psychisme sclérosé par la peur et le déni. Si l’on peut rarement prévoir les conséquences d’un mensonge, on peut  en prendre connaissance a posteriori  et par l’aveu de la faute rendre à la personne trompée la dignité de sujet qui lui est due. Cette réparation libère le menteur du carcan de nouveaux mensonges et apparences qu’il a dû se construire, arrêtant ainsi l’évolution de sa conscience et ruinant à jamais ses chances de relations saines avec autrui.(voir le film Separate Lies)

 

 Ce n’est  pas, il est vrai, en fonction d’une Vérité absolue, qui nous est inaccessible, qu’on mesurera la gravité et les conséquences du mensonge mais en termes d’harmonie . Pour l’individu : harmonie entre l’intimité de sa conscience et les actes et  propos dont il est capable d’assumer la responsabilité devant d’autres. Entre les individus, les communautés, les nations, l’échange respectueux de leurs vérités respectives dans le dialogue.

Le refus du libre examen « pour ne pas mettre la Vérité en péril, la « vérité » arrachée sous la torture, la délation encouragée comme outil de vérité sont autant de chancres sociaux  qui compromettent gravement la responsabilité individuelle et donc le développement harmonieux de la conscience et des relations intersubjectives.

« Mentir, c’est cacher la vérité à celui qui a besoin de l’entendre » ces paroles d’un père  jésuite nous rappellent que toute vérité n’est pas à bonne à dire .A preuve ces vérités qu’on assène pour asseoir son autorité,  pour prendre une revanche, pour chercher une alliance contre  quelqu’un ou simplement pour se faire valoir.

 Par ailleurs, tout homme a besoin de vérité, à savoir d’accord avec autrui   pour déchiffrer le monde, pour  y survivre, pour y laisser la marque de son existence  Cette vérité de dialogue toujours mouvante, toujours à redéfinir mentirait si elle se voulait absolue.

Le doute,  puissant ferment de la connaissance  et de la tolérance, nous permet d’échapper à la prison des mensonges collectifs ou idéologies entretenues par intérêt ou par une soif de pouvoir déguisée en idéalisme. Il encourage la conscience à ne pas se précipiter dans le jugement, à ne pas affirmer sans savoir comme à ne pas croire sans examiner, à détecter les signes de mauvaise foi chez soi comme chez l’autre et à ne pas y accorder sa complicité, à se remettre en question, à s’ouvrir à l’autre pour ne pas trahir le contrat social latent de confiance mutuelle sans lequel le langage n’est qu’information ou déformation et non communication. Mentir c’est ôter à la victime du mensonge sa place dans la communauté humaine qui sait ce que parler veut dire.

L’ éducation à la vérité est tellement délicate qu’à Athènes, le jeune homme qui désirait pratiquer l’honnêteté,  avait recours au parrhesiaste,( ni ami ni subalterne dont l’affection ou l’intérêt auraient pu brouiller les vues) pour l’aider et le guider dans la parrhesia ou le courage de dire vrai. S’il est vrai que certains, à commencer par Socrate, y ont perdu la vie, créer des habitudes de parrhesia dans la société en encourageant le dialogue plutôt qu’en punissant occasionellement un menteur, bouc émissaire , pourrait avoir les mêmes effets que s’habituer à résoudre pacifiquement les conflits au lieu de faire la guerre pour préparer la paix.

Le mensonge et la vérité comme la guerre et la paix sont des pratiques sociales qu’aucun machiavélisme ne peut gérer au nom d’une Vérité absolue ou d’un Pouvoir tout-puissant.

 

 

 

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