Le mariage et le désir

 

Une distinction  à faire avant d’aborder le rapport mariage-désir, celle qui sépare passion et désir.  Le désir  étant inné, universel et plastique, peut se poser sur n’importe quel objet que lui présente l’investissement de la libido (pulsion de vie, pulsion de mort) ou le contexte socio-culturel (ambitions, institutions,consommation). La passion en revanche croit s’être choisi l’objet de son désir et mobilise les forces conscientes pour s’y  fixer. D’où l’évolution en monomanie qui  freine le désir dans sa mobilité et l’empêche de se porter sur un autre objet (fidélité) . Le  passionné réalise par là un désir conflictuel de fusion avec son objet d’une part et d’auto-affirmation face à la société de l’autre. (l’illégalité, l’obstacle, la séparation, nourrissent la passion)  On comprendra alors pourquoi mariage et passion font mauvais ménage  à moins qu’une évolution de la passion en  d’autres sentiments ne se produise.

 

On commence par souligner la force cosmique du désir. En effet une cosmogonie du désir (William Reich, 1897-1957)  voit l’univers animé d’une énergie biologique (l’orgone) engendrant les métamorphoses successives de la matière. Devant cette poussée de vie, l’institution sociale du mariage serait-elle blocage  aretificiel et mort du désir ?

Deux observations : -les différentes formes de société, dans le monde animal comme humain, ne sont-elles pas engendrées elles-mêmes par un désir de survie qui, s’adaptant aux circonstances, exige plus ou moins de protection du groupe ? Le désir de fusion   comme celui de division   ont sans doute un  rôle à jouer dans l’évolution de l’énergie cosmique.

                                  -dans le domaine humain , vu l’intervention du langage et de la conscience, il ne faut pas oublier que le désir s’objective de façon symbolique, continuellement mouvante et elle-même créatrice de sens.

 

Lorsqu’on procède alors à l’analyse des différents désirs qui peuvent entraîner ou justifier a posteriori  (rationalisations) la décision de se marier,  on y reconnaît la vie multiforme du désir qui, dans le cadre plus ou moins rigide des institutions régulant l’accouplement , se sentira  freinée et contrainte d’où le potentiel de conflits.

Désir de survie de l’espèce (pulsion biologique fortement déviée de sa fonction primitive  par la possibilité de ne pas engendrer et de ce fait survalorisée comme accès à l’autre), désir de fusion (nostalgie d’un retour à l’inanimé d’après Freud),  désir de stabilité, désir de libération (fuir une vie antérieure étouffante), désir de connaissance (côtoyer l’autre c’est vivre au bord du gouffre de l’inconnu), désir de conformisme (appartenance à un groupe social), désir de sens (la procréation est le sens le plus évident d’une vie biologique mais elle est interprétée   par la conscience humaine dans un sens plus « noble » voire métaphysique),  désir de conservation et de protection par le groupe de l’enfant et du patrimoine au-delà de la mort  Cette protection, synonyme de possession, a , à sa façon,  perverti le mariage dans la société bourgeoise en Occident.

 

Si le potentiel de conflits est déjà présent dans les motivations du mariage elles-mêmes , que dire des autres formes du désir qui peuvent posséder l’individu au cours de son existence d’une facon épisodique, récurrente ou quasi-permanente (passion) : désir de solitude, désir d’ailleurs, désir d’exister pour soi  (le fait d’être nié par l’autre, aliéné, a brisé plus d’un mariage), désir d’avoir le calme, désir d’illusions (l’amour comme étoile inaccesiible)

Ainsi, un mariage où  chacun des conjoints reconnaîtrait, en soi comme en l’autre, l’impossibilité de freiner la vie du désir, s’embarque dans  une épopée sans doute au-dessus de l’individu humain  puisqu’il s’agit d’une forme très épurée d’amour. Rêver de cette épopée, la tenter, la fuir, l’appréhender, la désirer, voilà bien des nuances que la formalité d’un contrat ne pourra jamais cerner.

 

Pour conclure,  quelques mots de  Christian Bobin  dans Autoportrait au radiateur:

 

 

 

Le spectacle de la vie conjugale sucite en moi le même mélange d’émerveillement et d’effroi que, dans la petite enfance, les histoires d’ogres et de fées.

 

«Reste près de moi », dit le mauvais amour. « Va, dit le bon amour, va, va, va : c’est par fidélité à la source que le ruisseau s’en éloigne et passe en rivière, en fleuve, en océan , en sel, en bleu, en chant »

 

Un seul regard sur les tulipes et je me sens ragaillardi. Je goûte par là au meilleur de la vie conjugale : quand l’autre, contagieux de lui-même, transmet sa gaieté sans même s’en rendre compte.. 

 

 

 

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