Peut-on être à la
fois libre et heureux ?
C’est l’association des deux concepts qui
d’emblée étonne et oriente le
questionnement.
De prime abord,
la possibilité d’ être heureux sans être
libre ou sans même se poser la question de sa liberté semble évidente.
Le bonheur surgit
spontanément : il peut naître d’un sentiment d’union, d’harmonie avec le
monde, d’une émotion esthétique, d’un concours de circonstances : une
rencontre, une « bonne » nouvelle, un succès. A l’analyse
l’intervention du sujet n’est pas un facteur déterminant, les causes du bonheur étant soit externes soit internes
mais inconscientes dans la mesure où il s’agit d’ une espèce de prédisposition
au bonheur, une libido créatrice, une résilience particulière.
Il en va
autrement quand le sujet devient agent
libre. La liberté humaine se pose en termes de choix et de choix seulement.
Or le choix engage la responsabilité face aux autres comme à soi-même. Est-ce
obligatoirement au prix du bonheur ?
« Dans le bonheur des autres, je cherche
mon bonheur » disait l’Infante dans le Cid de Corneille. Cette héroïne de
l’honneur nous incite-t-elle au renoncement et au sacrifice ? Et l’honneur
dans ce cas serait-il vraiment préférable au bonheur ou simple question
d’amour-propre liée aux mœurs du temps ?
Faire la part du bonheur et de la liberté exige de la
réflexion : dans quelle mesure le bonheur constitue-t-il déjà une valeur
imposée par une époque et liée au partage de certaines illusions entretenues et
à l’acquisition de certains biens, de certains
pouvoirs, d’une certaine reconnaissance
servant la collectivité plus que la personne ? Les
« sacrifices » alors deviennent suspects, souvent consentis par
aliénation plus que par choix. Inversément, l’emprisonnement peut signifier
libération et même bonheur pour celui qui refuse de s’aliéner aux visions d’une
époque totalitaire : Une journée d’Ivan
Denissovitch , Soljenitsyne.
Deux maîtres de cette réflexion, l’un sur le
bonheur (Epicure), l’autre sur la liberté d’esprit (Epictète) , sont encore d’excellents
guides pour notre époque.
Par ailleurs, trouver
un certain bonheur dans un moment tragique comme le diagnostic d’un cancer ne revient-il pas à
se libérer du même coup des tracasseries quotidiennes et des préoccupations
futiles au profit d’un sentiment plus authentique des valeurs de la vie ?
Le bonheur comme
le sentiment de liberté modifient notre rapport au temps : coupé des
regrets stériles du passé comme des
inquiétudes pour l’avenir, l’homme se fond dans une espèce d’éternité non pas
linéaire et horizontale mais verticale comme une envolée. (Voir Comte-Sponville
dans Le Vol d’Icare ou Traité du
Désespoir et de la Béatitude.) Il s’agit d’une expansion de l’âme qui la « ravit » à
l’irréversibilité du temps et engage l’être humain dans une dimension (métaphysique,
spirituelle, mystique, religieuse ou créatrice ?) qui lui est
propre.
En conclusion, se
libérer, par la réflexion et la pratique,
de certaines illusions destructrices (pour soi ou pour l’autre), de
désirs aliénants et de la tyrannie du temps, c’est se préparer « en agent libre »
à connaître ce qu’il convient peut-être
de renommer « joie , plénitude,
contentement, sérénité » pour ne plus limiter le bonheur (heur :n.m.
de augurium, augure) à la « bonne fortune » venant d’agents externes
au sujet lui-même.