La philosophie : pour quoi, pour qui ?

 

De nombreuses questions déjà sur la formulation du thème :

-pour quoi ? : s’interroge-t-on sur  l’origine ou l’objectif de la démarche philosophique ? Quelle est sa raison d’être, son utilité ?

-pour qui ?: si la philosophie relève de la « nature » humaine, quel est le sens de la question ?

-quant au concept même  de « philosophie »ne faudra-t-il point en élucider le sens et en élargir l’applicabilité ?

-Enfin, la question elle-même ne dissimule-t-elle pas quelque rancœur adressée secrètement à cette discipline ?

 

De prime abord , c’est à la souffrance  et à la conscience de la mort qu’on fait remonter le questionnement philosophique qui concernerait donc principalement ceux qui auraient déjà  vécu des expériences douloureuses . L’acquisition d’une certaine sagesse dans la maturité serait nécessaire pour faire face à ces situations-limites que la raison ne peut admettre. Dans cette première perspective, la sagesse s’interprète souvent comme une résignation passive. D’où  l’association avec l’âge mûr et avec une réflexion oisive qui ne peut apporter de solution aux problèmes qu’elle pose.

Tout autre pourtant est l’activité de questionnement qui partant du monde, de ses origines et de ses fins, aboutit à l’homme dans le monde et à sa condition  particulière d’être vivant et conscient. Elle ne se cantonne pas à une formulation  conceptuelle propre à  la philosophie occidentale née en Grèce, mais s’exprime, dès la préhistoire, dans les cosmogonies, les croyances et l’art , domaines où nous la retrouvons aujourd’hui.

 L’on remarquera que les présocratiques  étaient des physiciens et que la science physique d’aujourd’hui , séparée depuis des siècles de la philosophie, s’intéresse elle aussi aux problèmes des origines et des fins. La philosophie est donc coextensive à la science où elle s’est introduite comme une  discipline spécifique : l’épistémologie. Le doute méthodique  permet au chercheur d’améliorer la qualité de son savoir et la remise en question de ses présupposés permet à la connaissance d’évoluer de paradigme en paradigme.

Dans le domaine de l’art, des artistes comme Magritte s’attaquent à de nombreux problèmes dits philosophiques tels ceux de la perception, du langage ou de la mémoire. Il arrive même  que  certaines oeuvres  plus spécifiquement « conceptuelles »  soient désavouées comme ne relevant pas du domaine de l’art dans son aspect sensible, esthétique.

On voit donc s’effacer les cloisonnements de domaines puisque le questionnement philosophique  s’infiltre partout sous des formes différentes et  à travers les âges. S’il en est ainsi on pourrait désormais voir l’homme comme un « animal philosophique » dans la mesure où, animé du  désir de savoir, il est aussi doté de raison et de langage. Rien de surprenant donc que même l’ enfant s’étonne devant les mystères du monde et pose des questions « philosophiques ». Cette activité de questionnement sera ensuite « orientée » ou même sanctionnée par la socio-culture. Ainsi l’école,dit Ivan Ilich, ne fait souvent qu’enseigner des vérités sans se soucier des questions que l’enfant spontanément se pose.

 

C’est là sans doute  que la fonction  des philosophes dans la société se précise. A l’instar de Socrate, ils incitent  à la prise de conscience individuelle, à l’examen des vérités toutes faites et à la remise en question des rapports de force en place, tâche à la fois morale et civique. Développant l’esprit critique par la rigueur du raisonnement, ils sont également créateurs de concepts éclairant de façon nouvelle des questions anciennes, longuement débattues

 Certains philosophes élaborent  des systèmes théoriques plus vastes embrassant l’homme et le monde,  dont l’interprétation et l’application pratique peuvent faire dévier ce qui était une démarche personnelle , à prendre « en situation », en idéologie ou pseudo-science .

C’est ici que la méfiance à l’égard de la philosophie s’installe. Réservée à une classe privilégiée, ne devient-elle pas un nouvel outil de dominance ? On lui reproche alors à juste titre, au-delà de son jargon rébarbatif et  de son caractère abstrus,  des intentions cachées sous la rationalisation. Toute  utopie devient suspecte lorsque l’ application pratique d’un système théorique  se révèle désastreuse et inhumaine. La peur que l’homme éprouve à voir ses semblables entraînés si aisément et en dépit de leur raison, dans des aberrations idéologiques collectives,  peut provoquer, comme à l’égard des religions fondamentalistes ou des idéologies totalitaires , une aversion pour tout enseignement  imposé d’en haut et tablant  sur la faiblesse humaine

Par ailleurs, dans le domaine privé, le pessimisme ou le nihilisme de certains philosophes peut détourner de toute réflexion qui semble s’attaquer au désir de vivre .Or, ce déni volontaire est un aveu d’impuissance menant à un immobilisme dangereux  pour la personne comme pour le citoyen..

Car, même si  le  « travail », surdéveloppé dans nos sociétés post-industrielles, est un puissant dérivatif à la réflexion qui demande un effort et un engagement personnels,  il importe de « fréquenter » les philosophes comme on fréquente les artistes. Il ne s’agit pas ici de se soumettre à un endoctrinement ou à une discipline universitaire ardue et abstraite. Comme le fait remarquer un des participants, il y a de nombreuses branches philosophiques réservées aux spécialistes tandis que l’ontologie et l’éthique sont accessibles à tous. Entrer en dialogue avec les philosophes, c’est aller vers ceux qui , en d’autres temps et lieu, ont réfléchi aux problèmes qui nous occupent. Il ne s’agit pas d’adopter une conduite morale dirigée et  de suivre aveuglémenr un système donné  mais d’évoluer, de rencontre en rencontre, vers plus de lucidité et  de tolérance. Connaissance de soi à travers et avec l’autre, souci de soi et de l’autre. C’est apprendre, dans le respect, à partager notre problématique humanité.

 

 

 

 

 

 

 

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