Peut-on juger autrui ?
Une mise au point linguistique au départ : on évitera en un premier temps d’interpréter le verbe « pouvoir » dans le sens moral « d’avoir le droit » pour le prendre dans un sens plus restreint et concret, nous permettant de reformuler la question sous une autre forme. Lorsque nous jugeons autrui sur quels fondements nous basons-nous ? Quels sont les outils qui nous permettent d’accéder à la connaissance préalable et nécessaire au jugement ?
Car s’il est vrai que nous opérons, au cours d’une vie, de nombreuses sélections parmi les gens que nous sommes amenés à fréquenter, ces choix sont-ils toujours le produit du jugement ou y a-t-il d’autres facteurs qui interviennent lorsque nous croyons juger ?
Lorsqu’il nous est demandé de juger une tâche, le travail, les capacités, les mérites d’autrui dans un cadre professionnel, on supposera que le « juge » aura l’expertise requise dans le domaine dont il s’agit pour appliquer une jauge dite objective, rationnelle ou logique. Le jugement serait alors une simple opération dont la compétence du juge garantit la validité. Toutefois, la complexité humaine échappe toujours à ces jugements qui ne sont « justes » que dans le sens d’une application réductrice et stricte des règles. Prenons l’exercice du pouvoir judiciaire limité à l’application de « lois » dont ni le juge ni la personne jugée ne sont les auteurs. La connaissance de la loi fonde le jugement mais les statistiques des condamnations et des pardons démontrent que bien d’autres éléments interviennent et expliquent les vastes variations dans l’interprétation de la loi comme dans la sévérité des peines.
Par ailleurs, lorsque nous examinons nos relations personnelles, la sympathie ou antipathie qu’une première rencontre nous inspire peut être altérée au cours du temps par de nouvelles expériences faisant évoluer notre connaissance de l’autre.
L’intuition première peut s’avérer fausse et ne constitue pas un outil fiable pour juger autrui car c’est tout notre passé personnel, avec ses préjugés socio-culturels, ses goûts et aversions, ses stigmates psychiques propres, qui participe à ce que nous prenons erronément pour un jugement fût-il rapide.
Le temps et les expériences diverses sont des outils bien mieux adaptés à la connaissance interpersonnelle puisque la personne est en perpétuel changement ce qui invalide tout jugement définitif et sans retour porté sur elle.
Dans quelle mesure par ailleurs confondons-nous jugement et opinion lorsque nous adhérons sans preuves ni examen à la réputation bonne ou mauvaise qui précède autrui ? Juger par ouï-dire, est-ce encore juger?
Par ailleurs nous croyons souvent épargner une personne en lui cachant quelque information, sur son propre état de santé par exemple, parce que nous « jugeons »qu’elle n’est pas prête à assumer la vérité alors que nous projetons nos propres faiblesses et craintes sur son psychisme. C’est ainsi que l’enfant sera souvent entouré de secrets et de malaise.
Une participante observe que nous ne jugeons pas ou peu parce que la société nous en détourne et nous encourage au conformisme. Réflexe d’autoprotection, renforcement de la cohésion du groupe, nous n’apprenons pas à juger. Or la science nous a donné des modèles théoriques pour mieux connaître et donc mieux juger (suspension du jugement et doute méthodique de Descartes, relativité des vérités ou paradigmes de Thomas Kuhn, distinction vérité / sens, fin des mythes de l’objectivité et de la réalité absolue du XIXe siècle etc.) dont nous pourrions nous inspirer Mais l’apprentissage du jugement comporte le danger d’entraîner la dissolution de structures socio-économiques, politiques ou morales périmées
Si comme le disait Alain, penser c’est dire non, le jugement commencerait par une remise en question que l’individu redoute autant pour lui-même que pour l’ordre établi. Si son opinion toute faite sur les autres est susceptible d’évolution, il en sera de même pour celle des autres sur lui. Dans la mesure où il évite l’introspection et l’examen de conscience, il hésitera aussi à réviser son opinion sur autrui. Car c’est une dure épreuve que d’être soumis au test du temps et des actes au lieu de pouvoir se cacher derrière une fonction ou une étiquette « officiellement »reconnues. Bourreau ou victime, ange ou démon, maître ou esclave, le masque ou le personnage protège celui que la conscience réflexive inquiète.
Peut-on donc juger autrui ? Aucune conclusion quant à la validité de tels jugements en l’absence radicale d’une vraie connaissance de soi comme de l’autre. Prudence et réserve toutefois quant à la propagation de tels jugements. Si nous pensons juger « en notre âme et conscience » les conséquences de la divulgation sont imprévisibles et la traînée de poudre de la rumeur néfaste.. « Dans le doute, abstiens-toi »signifie alors « ne rends pas public et ne présente pas comme certitude » un jugement que tu ne fais qu’ « exercer ».